Le structuralisme des émotions de F. Lordon...

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Frédéric Lordon

Message  Invité le Jeu 2 Sep - 8:32

La question du "protectionnisme", un cas d'école du débat absurde

La concurrence non distordue...au milieu des pires distortions.

"... Il faut y regarder à deux fois, et surtout faire l'effort de se déprendre des catégories les plus (faussements) évidentes par le truchement desquelles s'opère la construction du débat public, pour apercevoir combien ses problématisations peuvent être parfois fragiles, voire purement et simplement dénuées de sens. Or c'est très clairement le cas de la question du "protectionnisme", de même que celle, connexe, de la "concurrence non distordue", qui réussissent cette performance de donner lieu à des flots de commentaires sur des mots d'une parfaite absurdité. Redouter le "retour du protectionnisme" n'a en effet de sens que si nous estimons vivre dans une situation de non-protectionnisme. Dans le sabir communautaire international, le non-protectionnisme a pour nom "level playing field", soit "terrain de jeux aplani", en d'autres termes: absence de toute aspérité et de toute dénivellation qui pertuberaient le parfait plain-pied où l'on veut jeter les compétiteurs. Mais ce non-protectionnisme existe-t-il ? Et même: pourrait-il jamais exister autrement qu'en fantasme ? A quelques malhonnêtes entorses près, sans cesse corrigées par les bienveillantes autorités de la Commission, la concurrence non distordue règne, nous dit-on, en Europe. Concurrence non distordue, vraiment, avec l'Estonie ou la Macédoine, qui fixent à zéro leur impôt (pour les bénéfices réinvestis) sur les sociétés ? Avec la Roumanie, où les employés de Renault-Dacia payés 300 euros par mois sont une sorte d'élite salariale ? Avec la Pologne, qui refuse toute réglementation environnementale - et les coûts qui l'accompagnent ? Avec le Royaume-Unis, qui dévalue subrepticement sa monnaie de 30 % contre l'euro et d'un claquement de doigts diminue d'autant ses prix d'export ? Avec le Luxembourg, dont la transparence bancaire fait paraître limpide une flaque de pétrole ? Concurrence non distordue sans doute également avec la Chine, et aussi avec le Vietnam, bien connu pour la générosité de sa protection sociale, ou pourquoi pas avec la Birmanie, puisque BK Conseil nous certifie que le travail forcé y est une légende.
Tel est donc le tragique contresens de l'"antiprotectionnisme", qui s'obstine à créer les conditions formelles du marché en oubliant systématiquement toutes les protections structurelles qui rendent dès le départ l'échange inégal. Pour que le "non-protectionnisme" ait un sens, il faudrait ajouter aux règles du libre-échange l'hypothèse de parfaite identité structurelle des systèmes socioproductifs mis en concurrence... Or cette hypothèse est évidemment délirante. Fiscalité, protection sociale, niveaux de vie, réglementation environnementale, taux de change, droit du travail, tolérance sociale aux inégalités, préférence politique pour les coûts collectifs de services publics: les économies sont différentes en tout. Et dès lors que le regard cesse d'être obnubilé par les seules règles de marché, il apparaît que les structures socioproductives, en tant qu'elles sont iréductiblement hétérogènes, sont des distorsions "acquises", qui plus est de long terme, qui rendent proprement chimérique un projet conséquent de level playing field. Le "non-protectionnisme" n'existe pas autrement qu'en fantasme, car, à part le délire de l'économie-un-seul-monde définitivement homogénéisée, toutes les différences restent autant de distorsions, c'est à dire, pour certains, de protections de fait. Ceux qui tirent leur fiscalité vers le bas, ceux qui ne veulent ni les coûts de la protection environnementale, ceux qui manipulent leur change, ceux dont le droit du travail autorise toutes les pressions salariales, tous ceux-là sont à l'abri de formidables barrières et n'ont nul besoin de droits de douane ou d'obstacles non tarifaires pour s'ébattre et prospérer dans le commerce international libéralisé. Le monde différencié, le nôtre pour longtemps encore, est par conséquent - à savoir: en tant qu'il est différencié - protectionniste !
N'est-il pas absurde alors de hurler à la "menace protectionniste" dans un monde qui l'est nécessairement ? A moins, focalisant jusqu'à l'hystérie le regard sur certaines protections, que ce soit pour mieux faire oublier les autres.
On voudrait croire qu'il n'y a parmi les enragés de la "concurrence libre et non distordue" que des cyniques - qui pour le level playing field n'est que l'instrument rhétorique et pratique d'un rebasculement du rapport de force entre le capital et le travail par régime du commerce international interposé. Au moins ceux-ci ont-ils les idées au clair et ne se racontent-ils pas d'histoires. Mais il y a, dans ces rangs, bien plus encore d'ahuris qui croient vraiment à ce qu'ils disent et persistent à ne pas voir que leur célébrations de la concurrence non distordue dans les marchés a pour effet de faire jouer de la pire des manières - la plus déniée et la plus destructrice - la concurrence très distordue par les structures. Par un paradoxe que jamais semble-t-il les amis des Grands Marchés de toutes sortes ne parviendront à saisir, la concurrence non distordue se révèle donc être le parfait complément du protectionnisme des structures. Et puisque organiser la seule concurrence par les règles de marché, c'est feindre d'ignorer les effets de protection (ou de vulnérabilité) des structures pour les laisser jouer plus violemment, on pourrait même dire en un raccourci bien fondé que la "concurrence non distordue" (au sens des traités européens), c'est le protectionnisme ! Car il n'y a pas moyen plus efficace de maximiser la brutalité des rencontres compétitives entre des entités appartenant à des environnements structurels hétérogènes que de les plonger dans le faux level playing field des marchés grands ouverts. On peut alors donner au raccourci précédent sa formulation plus précise: la concurrence des marchés, c'est le protectionnisme (dénié) des structures.
..."
Extrait de "La crise de trop" par Frédéric Lordon (2010) que je conseille vivement de dépouiller si ce n'est déjà fait.

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Frédéric Lordon

Message  Roseau le Mer 18 Sep - 18:10

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Stimulant: de Spinoza à l'Euro...

Message  Roseau le Mer 27 Nov - 16:59

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Re: Le structuralisme des émotions de F. Lordon...

Message  irving le Jeu 28 Nov - 18:05

Aussi stimulant soit-il, Frédéric Lordon n'incarne pas moins, au mieux, un marxisme dégénéré, qui, à la lecture de Spinoza, n'a pas eu d'états d'âmes à balancer la théorie marxiste de la valeur à la poubelle. Cette idée que toutes les valeurs, sociales, morales, religieuses... mais aussi économiques donc se construiraient de la même manière m'apparaît vraiment grotesque. A la différence des autres processus de valorisation, la valeur économique trouve son objectivité dans le travail : il 'n'y pas de valeur sans dépenses de travail humain.

Mais ça c'est le problème plus large de l'idéalisme. Les intellectuels ne peuvent ancrer leurs convictions dans des réalités matérielles. Leurs convictions sont donc amenées à varier selon le sens du vent. Combien d'entre-eux, à commencer par des marxistes, n'ont pas renier ce à quoi il croyait quelques années plus tôt...?

Donc Lordon, ses analyses sur la crise sont toujours intéressantes. Je n'en dirai pas autant de sa philosophie spinoziste, vue les conclusions qu'il en tire...


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Re: Le structuralisme des émotions de F. Lordon...

Message  Roseau le Jeu 28 Nov - 18:31

Irving: je suis d'accord.
J'ajouterai que ses analyses sur la crise sont loin d'être marxistes, elles sont réformistes.
Il insiste avec raison sur l'impossibilité de continuer avec l'Euro,
mais reste muet sur la révolution sociale et le socialisme.
Bref, toujours du Foin de Gauche.
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