Les Arabes et la Shoah (Gilbert Achcar)

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Les Arabes et la Shoah (Gilbert Achcar)

Message  Gauvain le Sam 26 Juin - 1:12



Conflits au Moyen-Orient, « Les Arabes et la Shoah »
LOWY Michael
1er décembre 2009
Augmenter police Diminuer police version imprimable n°18425

Gilbert ACHCAR Les Arabes et la Shoah. La Guerre Israélo-Arabe des Récits, Paris, Actes Sud – Sindbad, 2009, 525 pages, 26euros.
Sommaire

* Rejet de l’antisémitisme
* Échange de mauvais procédés
* Espoir pour le futur

Voici un livre important, qui tranche résolument avec l’avalanche de récits ethno-centriques qui occupent le devant de la scène au sujet du Moyen-Orient. L’auteur, universitaire libanais de culture française, actuellement professeur à la prestigieuse École d’études orientales (SOAL) de l’Université de Londres, est un chercheur marxiste et internationaliste, qui n’a jamais caché son engagement pour la lutte du peuple palestinien pour ses droits. Il fallait quelqu’un de cette trempe, allergique aux discours de la haine nationalistes et/ou religieux pour être capable d’aborder ce sujet difficile et explosif, non avec une «  neutralité objective  » impossible, mais d’un point de vue radicalement humaniste, universaliste et rationnel.
Rejet de l’antisémitisme

Dans un premier chapitre, il est question des réactions arabes au nazisme et à l’antisémitisme pendant le «  temps de la Shoah  » (1933-1947). Après une étude détaillée et rigoureuse de la documentation, il arrive à la conclusion que la très grande majorité des occidentalistes libéraux, la majorité des nationalistes progressistes et l’ensemble des marxistes, c’est-à-dire des courants partageant une commune référence aux Lumière, ont rejeté le nazisme et l’antisémitisme. Le refus aussi bien de l’antisémitisme que du sionisme était commun aux divers groupes marxistes, y compris, bien entendu, le petit groupe trotskyste égyptien, qui comptait dans ses rangs des figures importantes comme le poète surréaliste Georges Henein, le libraire Lotfallah Soliman et le peintre Ramsès Yunân  ; un des militants de ce groupe, Anwar Kâmil, publia en 1944 une brochure anti-fasciste et anti-sioniste, qui faisait l’éloge de la position en Palestine de Judah Magnes, président de l’Université hébraïque de Jérusalem, partisan du dialogue judéo-arabe.

Au sein du courant nationaliste, la principale exception ce sont des courants minoritaires en Égypte, en Irak ou au Liban, fascinés par l’extrême droite européenne. Mais ce sont surtout les courants panislamistes intégristes et réactionnaires qui vont s’illustrer par le soutien au nazisme et à la propagande antisémite, en se référant au Coran, ainsi que – principalement – à des sources européennes, comme le célèbre faux tsariste Les Protocoles des Sages de Sion – traduit en arabe par un maronite libanais en 1925. Leur politique, observe Achcar, n’était pas une alliance de convenance avec le nazisme, mais une véritable complicité, pouvant aller, dans certains cas, jusqu’à la collaboration active avec les puissances de l’Axe. C’est le cas notamment du plus sinistre de tous ces personnages antisémites  : Amin al-Husseini, le Mufti de Jérusalem  ; nommé à son poste par les autorités mandataires anglaises, il combattait au début uniquement les juifs. Obligé de s’exiler après l’échec du soulèvement palestinien de 1936, il finit par s’établir à Berlin, où il devint un fidèle serviteur du Troisième Reich hitlérien. Voici ce qu’il expliquait dans un discours du 2 novembre 1943, à l’occasion de l’anniversaire de la Déclaration de Balfour  : «  L’Allemagne a bien compris ce que sont les Juifs et a décidé de trouver à la menace juive une solution finale (endgültige Lösung) qui mettra fin à leur fléau dans le monde  ». Pendant la guerre mondiale, il échoua à mobiliser un nombre significatif de combattants arabes du côté de l’Axe et les deux divisions SS de musulmans bosniaques qu’il avait réussi à mettre sur pied – contre l’avis unanime des imams de Bosnie – ont fini, en 1944, par rallier les partisans yougoslaves… De retour au Moyen-Orient après la guerre, il joua, par sa surenchère nationaliste et son fanatisme antisémite, un rôle néfaste dans la direction palestinienne, facilitant les visées expansionnistes de Ben Gourion et Cie. Bref, comme l’écrit Achcar, il a été «  un artisan de la Nakba  », c’est-à-dire de la Catastrophe palestinienne de 1948.

Si les Palestiniens avaient réussi à se débarasser du Mufti et à tendre la main aux partisans juifs d’un État binational – le mouvement sioniste de gauche Hashomer Hatzair, ainsi que Judah Magnes, Martin Buber et leurs amis – les choses auraient pu, peut-être, se passer autrement.
Échange de mauvais procédés

Après la Nakba, et surtout après la guerre de 1967, le discours dominant sur la Shoah dans le monde arabe sera celui de l’indifférence («  ce n’est pas notre problème  »)   ; on voit aussi se développer les comparaisons outrancières du type «  sionistes=nazis  », auxquels répond, du côté israélien, l’équation «  Nasser=Hitler  », remplacée un peu plus tard par celle «  Arafat=Hitler  ». Ces «  échanges de mauvais procédés  » vont se poursuivre longtemps  ; lors de la guerre du Liban en 1982, certains Juifs critiques vont jusqu’à comparer Beyrouth encerclée avec le ghetto de Varsovie, tandis que Begin ose comparer la capitale du Liban avec celle du Troisième Reich. Commentaire de Gilbert Achcar  : «  La comparaison de Beyrouth assiégé (j’y étais moi-même) avec le ghetto de Varsovie, que fit plus d’un Israélien, était certes abusive, mais elle l’était beaucoup moins, à tout prendre, que la comparaison de Beyrouth avec Berlin utilisée par Menahem Begin pour justifier le siège de la ville.  »…

Après 1988, avec la crise du nationalisme arabe et la montée de l’intégrisme réligieux au Moyen-Orient – des deux côtés du conflit – on assistera à une croissance spectaculaire de l’antisémitisme islamisé et du négationnisme, à la grande satisfaction de la propagande israélienne. Le Hezbollah et le Hamas – dont la charte de 1988 est un condensé de délires anti-juifs ou anti-sémites islamisés – sont deux exemples caractéristiques, mais c’est surtout l’affaire Garaudy, et les gesticulations négationnistes d’Ahmadinejad - vigoureusement dénoncées par le nationaliste palestinien Azmi Bishara et par le quotidien de gauche libanais Al-Akhbar, réputé proche de la résistance menée par le Hezbollah – qui vont révéler l’extension de l’antisémitisme dans la région. Heureusement, la tentative de réunir un colloque négationniste à Beyrouth en 2001 a échoué, grâce à la vigoureuse protestation d’intellectuels arabes connus, parmi lesquels Edward Saïd, les poètes Adonis (Ali Ahmad Sa’îd Isbir) et Mahmoud Darwish, et l’écrivain Elias Khoury.
Espoir pour le futur

Gilbert Achcar est un homme des Lumières  ; c’est tout à son honneur et c’est une des forces de son livre. Mais parfois cela peut lui inspirer des analyses problématiques. Par exemple, quand il attribue le soutien au négationnisme à la «  formidable régression intellectuelle en cours dans le monde arabe  », à la bêtise et à l’inculture. Hélas, les antisémites ne sont pas tous des ignorants et des incultes ; la même remarque vaut d’ailleurs pour les colons fanatiques ou les racistes anti-arabes du côté israélien.

Quelques lumières malgré tout, dans ce tableau assez sombre  : des personnes et des groupes qui élèvent leurs voix, plaidant pour une réconnaissance réciproque de la souffrance de l’autre, même si, comme le constate sobrement Edward Saïd, on ne peut «  mettre sur le même plan l’extermination de masse et la dépossession de masse  », la Shoah et la Nakba. C’est le cas d’Avraham Burg, ancien président de la Knesset, du Mouvement sioniste mondial et de l’Agence Juive, aujourd’hui critique implacable du «  racisme rampant  » de la société israélienne et de l’instrumentalisation politique de la Shoah par les porte-parole officiels de l’État. Ou alors du même Saïd, cette belle figure d’humaniste critique, champion de la cause du peuple palestinien, qui insistait sur le besoin, pour le monde arabe, de reconnaître la dimension exceptionnelle de la tragédie juive  ; parce que, écrivait-il, «  nous devons penser nos histoires en commun, aussi difficile que cela puisse être, pour qu’il puisse y avoir un avenir commun  ».

À cet espoir pour le futur, le livre de Gilbert Achcar est une précieuse contribution.

Michael Löwy

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article18425


Dernière édition par Gauvain le Ven 3 Sep - 1:53, édité 1 fois
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Re: Les Arabes et la Shoah (Gilbert Achcar)

Message  sylvestre le Sam 26 Juin - 14:15

A lire aussi cette interview d'Achcar dans le Yedioth Ahronoth (mais au fait, est-ce ok en cohérence avec la campagne BDS de donner une interview à ce journal ?)

http://orta.dynalias.org/inprecor/article-inprecor?id=948

ISRAËL - PALESTINE 23/06/2010

Négation de la Shoah... et négation de la Nakba

Gilbert Achcar *

Interview de Gilbert Achcar dans le quotidien israélien Yedioth Ahronoth

Pour la première fois un grand quotidien israélien, Yedioth Ahronoth, a publié, le 27 avril 2010, une interview de Gilbert Achcar rélaisée par la journaliste Eldad Beck. C’est le quotidien le plus diffusé en Israël. Une traduction/adaptation anglaise de cette interview a été également publiée, le 2 mai 2010, dans le bimensuel Jerusalem Report, principal magazine israélien de langue anglaise. Nous reproduisons ici sa traduction de l’hébreu, publiée par la revue suisse La Brèche n° 6/7 de juin 2010.

Gilbert Achcar en juillet 2008 © Anne Alexander

Gilbert Achcar en juillet 2008 © Anne Alexander

« Le phénomène de la négation de la Shoah dans le monde arabe est erroné, déroutant, et porte tort à la cause palestinienne. » Dans son nouveau livre, l’universitaire franco-libanais Gilbert Achcar aborde pour la première fois les attitudes arabes à l’égard de la Shoah.

Gilbert Achcar a quitté le Liban en 1983, pendant la première guerre de grande envergure menée par Israël dans son pays. Presque 30 ans plus tard, Achcar, professeur en relations internationales à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres, militant de gauche et pour la paix, affirme que c’est la guerre brutale entre Israël et les Palestiniens au Liban qui a marqué un tournant dans le regard que portait le monde arabe sur la Shoah. Il soutient que les comparaisons que le premier ministre israélien Menahem Begin avait faites à l’époque entre Yasser Arafat et Hitler et entre les ennemis d’Israël et les nazis ont dévalorisé la Shoah et poussé beaucoup de gens du côté arabe à comparer à leur tour Israël aux nazis et même à prétendre qu’Israël avait inventé la Shoah pour justifier sa politique au Proche-Orient.

Le chercheur français de 59 ans a publié un nouveau livre en France, dont le titre indique son contenu inhabituel : Les Arabes et la Shoah. Dans cet ouvrage, Achcar — qui a déjà publié des livres avec le militant de gauche états-unien Noam Chomsky et l’Israélien Michael Warshawski — aborde pour la première fois un sujet hautement explosif : l’attitude des Arabes à l’égard de la Shoah depuis l’arrivée des nazis au pouvoir jusqu’à aujourd’hui. Le livre, qui n’esquive pas les aspects les plus problématiques de la question, vient de sortir sous deux éditions arabes, au Caire et à Beyrouth.

Achcar est né au Sénégal dans une famille d’émigrés libanais, mais il a été élevé et a fait sa scolarité au Liban. « J’ai fréquenté un lycée français au Liban, et j’ai entendu parler de la Shoah très tôt. Je suis un humaniste. La Shoah a toujours été très importante pour moi. » Il y a quelques années, on lui a demandé d’écrire un article pour une publication académique [Storia della Shoah, UTET, Turin, 2005] sur le rapport des Arabes à la Shoah. La recherche qu’il a entreprise pour l’article l’a conduit à écrire ce gros ouvrage sur la question.

Gilbert Achcar, qui a enseigné à Paris et à Berlin, commence son livre avec une citation de l’évangile de Matthieu : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’oeil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? » Dans cet entretien avec Yedioth Ahronoth, le premier qu’il ait jamais donné à un journal israélien, Achcar explique : « La leçon de cette parabole est qu’avant de critiquer autrui, on devrait se demander ce qui ne va pas avec soi même. » Il poursuit en demandant ce qui ne va pas avec nous : « Du côté israélien, une série d’accusations ont été portées contre le monde arabe au sujet de la Shoah sans aucune autocritique. Il y a quelques écrivains israéliens qui sont tellement égocentriques qu’ils ne peuvent pas voir que leurs accusations contre le monde arabe pourraient également être adressées à Israël – parfois à plus forte raison. Néanmoins la parabole s’applique aussi aux Arabes, bien entendu. Dans mon livre, j’ai essayé de traiter de certaines affaires actuelles que je considère répréhensibles. Je ne défends personne de façon acritique. Je pense qu’il est souhaitable de porter un regard critique sur le groupe auquel on appartient avant de critiquer les autres. »

Pourriez-vous être plus précis ?

Gilbert ACHCAR : Du côté arabe, je n’éprouve aucune sympathie pour ce que le Mufti de Jérusalem, Hajj Amin al-Husseini, a fait pendant la Seconde Guerre mondiale. Je pense aussi que la négation de la Shoah dans le monde arabe est erronée, déroutante, et porte tort à la cause palestinienne. Mais du côté israélien, comment pouvez-vous critiquer la négation de la Shoah dans le monde arabe alors même qu’Israël nie la Nakba palestinienne? Je ne suis pas en train de comparer l’expulsion de 1948 avec la Shoah. La Shoah a été un génocide et une tragédie bien plus grande que la souffrance des Palestiniens depuis 1948. Mais ce ne sont pas les Arabes et les Palestiniens qui ont commis la Shoah, alors qu’Israël est responsable de la Nakba. Des historiens israéliens l’ont prouvé. Pourtant, Israël continue à nier sa responsabilité historique dans ce drame. L’ex-ministre des Affaires étrangères Tzipi Livni a protesté auprès du secrétaire général des Nations unies au sujet de l’utilisation du terme Nakba, qui en arabe signifie « catastrophe ». C’est comme si on protestait contre l’utilisation par Israël du terme Shoah. Dans mon livre, je dénonce vigoureusement les négationnistes palestiniens et arabes de la Shoah, qui sont plus nombreux maintenant qu’il y a 30 ou 40 ans. Il s’agit principalement d’une réaction suscitée par la colère plutôt que de négationnisme délibéré. Le Palestinien ou l’Arabe qui prétend que la Shoah a été inventée par les sionistes pour justifier leurs actions réagit à l’utilisation de la Shoah par Israël pour ses propres besoins.

C’est une réaction stupide. Je crois que la négation de la Shoah est l’antisionisme des imbéciles. Mais ce sont des gens qui nient un événement historique dans lequel leur peuple n’a joué aucun rôle. Par contre, la négation de la Nakba par Israël est beaucoup plus importante, parce que c’est Israël qui en a été responsable. Cela a été un moment décisif dans la fondation d’Israël. D’autres pays se sont constitués dans des circonstances similaires, mais il faut reconnaître la réalité et la responsabilité historiques. L’oppression actuelle des Palestiniens par Israël aggrave la situation.

Même ceux qui ne sont pas d’accord avec tout ce qu’écrit Achcar devront reconnaître qu’il a abordé courageusement une question qui est devenue taboue dans le monde arabe ces dernières années.

Gilbert ACHCAR : Je suppose que si le sujet ne m’intéressait pas on ne m’aurait pas demandé de l’aborder. Les personnes qui me l’ont demandé savaient que je comprenais l’importance historique de la Shoah et que j’avais la sensibilité nécessaire pour aborder cette question. Je savais depuis le début que c’était un sujet délicat et que chaque partie au conflit avait un récit différent, surtout en ce qui concerne l’attitude du monde arabe à l’égard de la Shoah. Il y a beaucoup de propagande sur cette question. J’avais le sentiment qu’il y avait des descriptions très caricaturales des positions historiques. Au cours de ma recherche, j’ai découvert que cela était pire encore que ce que j’avais pensé, et qu’il y avait eu des déformations substantielles.

Vous affirmez sans équivoque dans votre livre que s’il n’y a aucune comparaison entre la Shoah et la Nakba, il existe cependant un rapport entre ces deux événements.

Gilbert ACHCAR : Le rapport est évident. Sans la Shoah et sans la montée du nazisme, je ne pense pas que le projet sioniste aurait abouti. Si vous observez l’immigration en Palestine avant 1933 et la chute du nombre d’immigrants après l’éruption des émeutes de 1929, il apparaît clairement que sans le terrible phénomène appelé nazisme et le déchaînement de l’antisémitisme en Europe, il n’y aurait pas eu cette migration juive massive vers la Palestine qui a permis la constitution d’Israël. La montée d’Hitler au pouvoir et tout ce qui s’est passé au cours de la Deuxième Guerre mondiale ont donné une légitimité à l’idée sioniste. Après tout, le sionisme était une idéologie minoritaire parmi les communautés juives avant la montée du nazisme. La plupart des Juifs européens n’étaient pas sionistes. En plus, il y a eu l’hypocrisie du monde occidental qui a fermé ses portes aux réfugiés juifs.

Il existe des universitaires israéliens qui prétendent que les Palestiniens ont une responsabilité dans la Shoah parce qu’ils se sont révoltés et ont exigé que les Britanniques limitent l’immigration juive en Palestine. Ils auraient ainsi empêché des centaines de milliers de Juifs d’immigrer en Palestine, ce qui a conduit à leur extermination dans la Shoah. Il s’agit là d’un argument très tendancieux. Pourquoi reprocher aux Palestiniens de s’être révoltés contre un projet dont le but explicite était d’établir un État étranger sur leur territoire, et oublier que tandis que les Britanniques restreignaient l’immigration juive en Palestine, ils auraient pu permettre aux Juifs d’immigrer dans leur propre pays et dans d’autres parties du vaste empire qu’ils contrôlaient ?

On pourrait en dire autant des États-Unis et des autres pays du monde entier qui prirent part à la conférence d’Évian en 1938 sur convocation du président Roosevelt et refusèrent d’accueillir des réfugiés juifs sur leurs territoires. Ce sont eux qui sont responsables de la Shoah et non les Palestiniens. La Shoah a créé les conditions qui ont permis la réalisation du projet sioniste, projet qu’il était impossible de réaliser par des moyens non violents. C’est la réalisation violente du projet sioniste qui a créé la Nakba : celle-ci est donc le résultat de ces développements.

La coopération de certains partis arabes avec les nazis découlait-elle d’une idéologie commune, ou s’agissait-il d’une tactique politique dans l’esprit du dicton selon lequel « l’ennemi de mon ennemi est mon allié » ?

Gilbert ACHCAR : Il me semble évident que pour ce qui est du Mufti al-Husseini il y avait une combinaison d’opportunisme politique et d’affinité idéologique antisémite. Le Mufti ne partageait pas la vision du monde politique, sociale et économique des nazis. Ces aspects de l’idéologie nazie ne l’intéressaient pas. Par contre, la haine des Juifs et des Britanniques constituait une base commune entre lui et les nazis. Il n’était pas intégralement nazi, mais plutôt collaborateur des nazis. Il a développé une haine des Juifs qui a convergé avec l’antisémitisme nazi. Il ne l’a d’ailleurs pas caché. Dans ses Mémoires récemment publiées, il exprime une vision du monde clairement antisémite.

Comment expliquez-vous l’accueil chaleureux qu’il a reçu dans le monde arabe après la Deuxième Guerre mondiale ?

Gilbert ACHCAR : L’idée que le Mufti aurait reçu un accueil triomphal dans le monde arabe est un mythe. Le fait que les Palestiniens l’ont traité comme un dirigeant national persécuté par leurs ennemis — les Britanniques et le mouvement sioniste — est une chose. Mais si vous considérez son influence réelle dans le monde arabe, même pendant la guerre, vous verrez qu’elle était très limitée. Le Mufti a passé son temps à Berlin et à Rome en exhortant les Palestiniens et les Arabes à se joindre à l’Axe germano-italien contre les Alliés, et bien sûr contre le mouvement sioniste. On estime que seuls 6 000 Arabes ont rejoint les diverses organisations armées de l’Allemagne nazie. Or, pendant le même temps, 9 000 Palestiniens arabes ont combattu aux côtés des Britanniques. Un nombre encore plus élevé d’Arabes ont servi dans les Forces alliées, y compris un quart de million de Nord-Africains qui ont combattu dans les rangs gaullistes. L’influence réelle du Mufti a donc été négligeable. Aujourd’hui le Mufti a peu de considération dans le monde arabe. Il a été associé avec la défaite avant même qu’il ne quitte pour l’Europe : la défaite de la révolte en Palestine, celle de la révolution manquée contre les Britanniques en Irak. Le fait qu’il ait choisi le camp des Allemands a contribué au sentiment de rejet à son égard, même parmi les nationalistes arabes.

Alors pourquoi, se demande Achcar, le Mufti reçoit-il une telle attention en Israël ?

Gilbert ACHCAR : Israël et le mouvement sioniste n’avaient pas de réponse à l’affirmation des Palestiniens que si la Shoah avait été quelque chose de terrible, ils n’en étaient pas responsables et qu’il n’y avait donc aucune raison pour qu’ils paient pour les actes commis par les Européens. Les sionistes ont alors présenté le Mufti comme étant la preuve que les Palestiniens étaient complices de la Shoah. C’est ainsi que s’est constitué le récit qui présente les Arabes comme des complices des nazis, ce qui permet de dire que la guerre de 1948 était la dernière bataille de la Deuxième Guerre mondiale contre les nazis. Mais cette narration ne résiste pas aux faits historiques. C’est de la propagande.

Mais la collaboration ne s’est pas arrêtée au Mufti. Beaucoup de criminels nazis ont trouvé refuge dans des pays arabes et plusieurs partis arabes tels que le Baas se sont inspirés de l’idéologie nazie.

Gilbert ACHCAR : Il n’existe pas de preuve que le Baas ait été influencé à ses débuts par l’idéologie nazie. Même la tentative de présenter le Baas ainsi que son fondateur, Michel Aflak, comme étant des nazis est de la propagande. Aflak a été influencé par la gauche et était en contact avec des communistes et des marxistes qui étaient opposés au nazisme. La seule pièce à conviction contre lui est qu’il avait dans sa bibliothèque une copie de la traduction française d’un ouvrage d’Alfred Rosenberg [le principal idéologue du mouvement nazi et auteur de son programme raciste — E. B.]. Cela équivaut à dire que quiconque avait une copie de Mein Kampf chez lui était un nazi. Or ceux qui lisent des livres ne sont pas forcément d’accord avec leur contenu. Si vous parlez du Baas des années 1960 et 1970, le nazisme n’existait plus. Si le parti Baas irakien de Saddam Hussein a pu utiliser des arguments antisémites, cela n’avait pas de rapport avec le nazisme.

Il y a effectivement un certain nombre d’anciens nazis qui ont trouvé refuge dans le monde arabe, en Égypte et en Syrie. Cependant, exception faite d’Alois Brunner [bras droit d’Eichmann], qui s’est réfugié en Syrie, il n’y avait parmi eux aucun dirigeant nazi ayant fait partie de la machine d’extermination. Mais pourquoi cet argument est-il utilisé contre les Arabes, alors que des amis d’Israël, en commençant par les États-Unis, ont donné refuge à des nazis et ont aidé à l’émigration de criminels beaucoup plus importants que ceux qui ont trouvé refuge dans le monde arabe ?

Après tout, Israël a reçu beaucoup de fonds de l’Allemagne fédérale, qui était remplie d’anciens nazis dont certains participaient même à son gouvernement. Le plus proche conseiller du chancelier Adenauer, l’ami et financier d’Israël, avait rédigé les lois raciales de Nuremberg. Si on veut présenter rétroactivement les Arabes comme des nazis, on pourrait donc tout aussi bien traiter de nazis toute l’Amérique latine, les États-Unis et l’Allemagne. C’est de la pure propagande.

Le manque de débat sur la collaboration avec les nazis dans le monde arabe a-t-il un impact sur la négation de la Shoah dans les différents secteurs de la société arabe et musulmane ?

Gilbert ACHCAR : La tension accrue entre Israël et les Arabes et les Palestiniens au cours des dernières années a radicalisé les positions des deux côtés. Mais même le Hamas n’a jamais établi des brigades au nom du Mufti al-Husseini. Il n’y a pas non plus des missiles ou des rues portant son nom. Il n’intéresse personne. Le héros du Hamas est Izz el-Din al-Qassam. Il faut comprendre cela pour ne pas se laisser berner par la propagande. D’ailleurs, si les gens s’intéressaient vraiment au Mufti, il n’y aurait pas de négation de la Shoah.

Al-Husseini n’était pas un négationniste. Dans ses Mémoires il rapporte que Himmler lui a dit en 1943 que l’Allemagne était en train d’exterminer les Juifs, et en avait déjà tué trois millions. Le mufti écrit avec satisfaction que finalement les Juifs ont payé un prix plus élevé que celui que les Allemands durent payer, et qu’un tiers de la judaïcité mondiale avait trouvé la mort. Il confirme ainsi le nombre connu des victimes de la Shoah.

Le négationnisme dans le monde arabe d’aujourd’hui provient principalement de l’ignorance. Il faut cependant le distinguer du négationnisme en Occident, où il constitue un phénomène pathologique. En Occident, ces gens sont des malades mentaux, foncièrement antisémites. Dans le monde arabe, le négationnisme qui existe parmi certains courants de l’opinion publique, encore minoritaires, découle de la colère et de la frustration suscitées par l’escalade de la violence israélienne, qui s’accompagne d’une utilisation accrue de la Shoah. Cela a commencé avec l’invasion du Liban en 1982.

Menahem Begin a abusé de la mémoire de la Shoah, y compris dans son discours de politique intérieure. C’est ce qui a conduit des gens dans le monde arabe à réagir de la manière la plus stupide qui soit en disant : si Israël essaye de justifier ses actions en se référant à la Shoah, alors celle-ci doit être une exagération ou une invention de la propagande. Plus il y a de violence, plus vous trouverez ce type de réaction, car il s’agit d’un défi symbolique, et non de quelque chose de plus profond.

Vous affirmez également que les Arabes qui comparent Israël aux nazis réagissent à la comparaison qui est faite par Israël entre les dirigeants arabes et Hitler.

Gilbert ACHCAR : La tendance à voir des nazis partout conduit à la banalisation de ces derniers. Hitler est une figure historique tellement négative qu’il est absurde de lui comparer [le président iranien Mahmoud] Ahmadinejad. On peut penser ce qu’on veut du président de l’Iran, mais son pays n’a pas de camps de concentration, pas plus qu’il n’est en train de perpétrer un génocide. L’Iran est une société en conflit politique ; ce n’est pas une société totalitaire comme l’Allemagne nazie. La comparaison avec les nazis et Hitler est très fréquente également en Israël. Ben Gourion a comparé Begin à Hitler. L’extrême droite en Israël a distribué des images de Rabin en uniforme SS. Les Israéliens voient Hitler partout : Nasser, Saddam Hussein, Arafat, Nasrallah. Alors pourquoi s’étonner de ce que les Arabes en fassent de même ? Il s’agit évidemment d’outrances politiques qui ne sont pas utiles.

Comment pourra-t-on surmonter les nombreux obstacles si du côté arabe on ne reconnaît pas la sensibilité d’Israël à l’égard de la Shoah ?

Gilbert ACHCAR : Cette sensibilité est comprise du côté arabe. Il ne faut pas voir les Arabes comme un bloc monolithique. Bien sûr, il existe des courants qui ne la comprennent pas, mais ce n’est pas la position de la majorité. Prenez par exemple Arafat, qui a été totalement diabolisé. Après tout, dans les années 1970, l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) a commencé un sérieux effort pour comprendre cette question. Lorsque le négationniste français Roger Garaudy a été accueilli avec des honneurs dans le monde arabe, Arafat comprit le dommage que cela porterait à la cause palestinienne. Il a alors demandé de visiter le Musée de l’Holocauste à Washington. L’administration du musée ayant refusé de l’accueillir avec les égards dus à son rang, il se sentit insulté et annula la visite. Il a cependant visité la Maison d’Anne Frank à Amsterdam. Or, sauf en Israël, la presse n’en a presque pas parlé.

Des gens comme Edward Saïd et Mahmoud Darwish comprenaient tout à fait la sensibilité israélienne à l’égard de la Shoah. Il faut que nous cessions de caricaturer l’image de l’ennemi, ce qui empoisonne l’atmosphère. Je vous garantis que si Israël avait une autre attitude envers le monde arabe et les Palestiniens, une attitude de paix, ces phénomènes qui se sont renforcés au cours des dernières années, disparaîtraient très rapidement.

* Gilbert Achcar a publié récemment publié Les Arabes et la Shoah (Actes Sud Sindbad, 2009), (voir la critique de ce livre dans Inprecor) un ouvrage qui déconstruit les mythes de la propagande sur une question d’importance dans les rapports entre les peuples israélien et arabe.

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Re: Les Arabes et la Shoah (Gilbert Achcar)

Message  gillian le Sam 26 Juin - 14:20

Je trouve celà passionnant à lire et relire ...
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Re: Les Arabes et la Shoah (Gilbert Achcar)

Message  Roseau le Mar 30 Sep - 13:26

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Re: Les Arabes et la Shoah (Gilbert Achcar)

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