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Renoir/Prévert : "Le crime de Monsieur Lange"

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Renoir/Prévert : "Le crime de Monsieur Lange"

Message  Byrrh le Mer 25 Mar - 14:01



Le lundi 30 mars à 0h30 (dans la nuit du lundi 30 au mardi 31), le "Ciné-club" de France 2 diffusera Le crime de Monsieur Lange, de Jean Renoir (1935).

Ce film correspond à la période où Renoir était compagnon de route du PCF ; il tournera d'ailleurs l'année suivante La vie est à nous – un film de propagande stalinienne –, ou encore La Marseillaise en 1938, un film qui s'inscrit bien dans l'idéologie du PCF à partir du Front populaire : la "réconciliation" des deux drapeaux et des deux chants, la référence à la nation et à la Révolution française...

Mais Le crime de Monsieur Lange n'est ni une œuvre de commande, ni un film stalinien. Les dialogues sont de Jacques Prévert (unique collaboration avec Renoir), et aux côtés de Jules Berry, Odette Florelle et René Lefèvre, une bonne partie des acteurs sont des membres du Groupe Octobre, cette troupe de théâtre d'agit-prop qui, sur des textes des frères Prévert, se produisait dans les usines en grève et rassemblait des trotskystes et des militants PC : Sylvia Bataille, Maurice Baquet, Paul Grimault (qui sera connu plus tard pour ses films d'animation, notamment Le roi et l'oiseau), Margot Capelier, Jacques-Bernard Brunius, Marcel Duhamel (futur créateur de la Série Noire chez Gallimard), Sylvain Itkine (qui sera arrêté par la Gestapo en 1944 et fusillé), Jean Dasté, Guy Decomble, Fabien Loris, Max Morise, Germaine Pontabry.

L'histoire raconte la vie d'une petite imprimerie parisienne, où les ouvriers doivent subir la férule de l'ignoble Batala (Jules Berry), un patron véreux qui ne dédaigne pas user du droit de cuissage avec les ouvrières de la blanchisserie voisine... Un jour, le train que Batala avait pris pour échapper à ses créanciers déraille : tout le monde le croit mort. Les ouvriers décident alors d'administrer eux-mêmes l'imprimerie sous la forme d'une coopérative. Mais Batala n'est pas mort...

A propos du film :

« LE CRIME DE M. LANGE » s’apparente par plus d’un point à Toni : c’est l’étude d’un milieu populaire. Les personnages sont de « petites gens » : des caractères typiques, définis professionnellement (imprimeurs, éditeur, secrétaire, concierge, etc.). De plus, le Crime de M. Lange, comme Toni, est comme la dissolution d’un fait divers dans la chronique. Ici aussi, le crime est une révolte. Limitée à un personnage odieux dans Toni, cette révolte s’élargit ici, visant l’ordre social. Il ne s’agit plus d’un anarchisme lyrique (Boudu sauvé des eaux). Dans ce film, un processus révolutionnaire est instauré : la substitution au patron défaillant d’une coopérative. C’est la « coopé » qui prend en charge la convalescence de Charles et l’accouchement d’Estelle. (...)

[Armand-Jean Cauliez, Jean Renoir, Editions Universitaires, 1962]

Pas de prescription pour "Le crime de M. Lange"

PLUTOT que d’aller voir des films nouveaux déjà vieux avant d’être réalisés, allez plutôt revoir ce vieux film toujours jeune.
Il a été tourné à l’époque de la meilleure forme de Jean Renoir, celle où on avait encore sur lui de grandes illusions.
Ce joyeux luron, ce bohême de la caméra, n’avait pas encore révélé qu’il était un habile roublard, sachant flairer le vent, se faufiler du bon côté avec des airs détachés de non-conformiste.
En 1935, le Front Populaire arrivait… Est-ce pour cela que « Le crime de M. Lange » a un petit goût social, un parfum néo-réaliste avant la lettre ?
En tout cas, cette association Jean Renoir-Jacques Prévert fut une réussite. Dommage qu’elle ne se soit pas renouvelée.
Tourné avec de petits moyens, mais où le talent remplaçait avantageusement les capitaux absents, il porte bien la marque du style nonchalant, improvisé, constamment adapté aux circonstances, tirant parti de tout, qui est celui de Jean Renoir.
Un seul regret : le son, qui est exécrable. On perd une partie du dialogue, et comme il est de Prévert, c’est dommage.
Enfin, d’une interprétation nombreuse où l’on salue tant de vieilles connaissances, comme René Lefèvre et Maurice Baquet (qui jouait un timide jouvenceau), Florelle, Marcel Levesque et tant d’autres, dont Duhamel-de-la-Série-Noire, il faut mettre à part Jules Berry.
Il a fait dans le personnage de l’abominable fripouille de Batala une éblouissante démonstration de sa virtuosité de comédien.
Un document.

Michel Duran.

[Le Canard enchaîné du 29 octobre 1958]

Je précise que depuis cet article de Michel Duran, le film a bénéficié d'une restauration, notamment en ce qui concerne sa bande son.

Byrrh

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Re: Renoir/Prévert : "Le crime de Monsieur Lange"

Message  verié2 le Mer 25 Mar - 14:57

Oui, c'est un film très sympa, avec la célèbre réplique finale de l'extraordinaire Jules Berry : "Un prêtre !". Je ne dirais que c'est un film "révolutionnaire", plutôt un film populiste et "coopérativiste". Suffit de se débarrasser de l'individu-patron-ignoble pour que tout aille bien...

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Re: Renoir/Prévert : "Le crime de Monsieur Lange"

Message  Byrrh le Mer 25 Mar - 16:15

verié2 a écrit:Je ne dirais que c'est un film "révolutionnaire", plutôt un film populiste et "coopérativiste". Suffit de se débarrasser de l'individu-patron-ignoble pour que tout aille bien...
Il ne faut pas chercher dans ce film un propos politique très élaboré : il s'agit plutôt d'un témoignage de l'état d'esprit de l'époque, d'un film de copains qui veulent se faire plaisir en se payant la tête des patrons, des curés (cf. le déguisement de Jules Berry à la fin du film) ou des anciens combattants racistes (le personnage du concierge : "Les Indiens, les Chinois... Tous des nègres !"). A rapprocher de L'affaire est dans le sac, des frères Prévert, tourné trois ans plus tôt.

Si l'on veut un film plus directement marxiste, il y a Prix et profits, tourné par Yves Allégret (alors militant trotskyste) en 1932, avec déjà Marcel Duhamel et les frères Prévert.

Byrrh

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Re: Renoir/Prévert : "Le crime de Monsieur Lange"

Message  verié2 le Mer 25 Mar - 18:00

Si l'on veut un film plus directement marxiste, il y a Prix et profits, tourné par Yves Allégret (alors militant trotskyste) en 1932, avec déjà Marcel Duhamel et les frères Prévert.
Celui-là, je n'en avais jamais entendu parler, et je ne savais pas non plus qu'Allegret avait été trotskyste...

verié2

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Re: Renoir/Prévert : "Le crime de Monsieur Lange"

Message  Babel le Mer 25 Mar - 18:08

Byrrh a écrit:
verié2 a écrit:Je ne dirais que c'est un film "révolutionnaire", plutôt un film populiste et "coopérativiste". Suffit de se débarrasser de l'individu-patron-ignoble pour que tout aille bien...
Il ne faut pas chercher dans ce film un propos politique très élaboré : il s'agit plutôt d'un témoignage de l'état d'esprit de l'époque, d'un film de copains qui veulent se faire plaisir en se payant la tête des patrons, des curés (cf. le déguisement de Jules Berry à la fin du film) ou des anciens combattants racistes (le personnage du concierge : "Les Indiens, les Chinois... Tous des nègres !"). A rapprocher de L'affaire est dans le sac, des frères Prévert, tourné trois ans plus tôt.

Si l'on veut un film plus directement marxiste, il y a Prix et profits, tourné par Yves Allégret (alors militant trotskyste) en 1932, avec déjà Marcel Duhamel et les frères Prévert.

Il est visionnable sur youtube dans une version restaurée


J'ai pris un réel plaisir à le voir. Comme tu dis, il s'agit d'un témoignage de l'état d'esprit d'une époque. La direction d'acteurs de Renoir laisse une place au jeu improvisé (c'est surtout visible dans les scènes de groupe), ce qui contribue à donner au film son ton libre et insouciant. La fable sociale juxtapose la naïveté de la bluette, l'unanimisme du front popu et l'impertinence joyeuse du groupe Octobre.

La cour intérieure d'immeubles est l'espace principal d'une dramaturgie où se croisent tous les milieux sociaux pour former un microcosme représentatif de la société française. La coopérative, fondée après la mort annoncée de l'exploiteur, apparaît comme une trouée lumineuse dans cet espace confiné.

Arizona Jim, le héros de fiction inventé par Lange, se bat contre de méchants Cagoulards.

Enceinte de Batala qui a abusé d'elle, Estelle, la petite lingère, confie "sa faute" au fils du concierge qui l'aime. La réponse de ce dernier dynamite le drame latent : "Toi, c'qui t'arrive, c'est tout de même moins grave qu'une jambe cassée !" Plus tard, Estelle annonce sa fausse-couche, à la grande satisfaction de tous.

Jules Berry domine la distribution, en composant un Batala (patron de presse, jouisseur, proxénète, violeur, escroc) qui abuse son monde avec la faconde d'un bonimenteur sans scrupules. Revenu en costume de prêtre, pour réclamer son bien, il déclare son intention de virer tout le monde, répondant à Lange qui proteste ("Et le personnel ? La coopérative ?") : "Vous croyez que vous allez m'attendrir avec les meubles, mon vieux...!" Puis, sur le point de mourir, il ordonne au vieux concierge : "C'est cuit, va me chercher un prêtre !"


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Re: Renoir/Prévert : "Le crime de Monsieur Lange"

Message  Byrrh le Mer 25 Mar - 18:11

verié2 a écrit:
Si l'on veut un film plus directement marxiste, il y a Prix et profits, tourné par Yves Allégret (alors militant trotskyste) en 1932, avec déjà Marcel Duhamel et les frères Prévert.
Celui-là, je n'en avais jamais entendu parler, et je ne savais pas non plus qu'Allegret avait été trotskyste...
Yves Allégret était membre du POI, et avait servi de secrétaire à Trotsky pendant son séjour à Barbizon en 1933-1934. Il était par ailleurs le beau-frère de Pierre Naville.

Le petit film Prix et profits peut être vu dans les bonus du DVD du film L'école buissonnière de Jean-Paul Le Chanois.

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Re: Renoir/Prévert : "Le crime de Monsieur Lange"

Message  Byrrh le Mer 25 Mar - 18:24

Babel a écrit:Enceinte de Batala qui a abusé d'elle, Estelle, la petite lingère, confie "sa faute" au fils du concierge qui l'aime. La réponse de ce dernier dynamite le drame latent : "Toi, c'qui t'arrive, c'est tout de même moins grave qu'une jambe cassée !" Plus tard, Estelle annonce sa fausse-couche, à la grande satisfaction de tous.
Il est certain que Prévert n'avait que faire de la morale de son époque. Le fait que le jeune homme se fiche que l'enfant de son amie ne soit pas de lui est effectivement un aspect très sympathique et rafraichissant du film.

Babel a écrit:Jules Berry domine la distribution, en composant un Batala (patron de presse, jouisseur, proxénète, violeur, escroc) qui abuse son monde avec la faconde d'un bonimenteur sans scrupules. Revenu en costume de prêtre, pour réclamer son bien, il déclare son intention de virer tout le monde, répondant à Lange qui proteste ("Et le personnel ? La coopérative ?") : "Vous croyez que vous allez m'attendrir avec les meubles, mon vieux...!" Puis, sur le point de mourir, il ordonne au vieux concierge : "C'est cuit, va me chercher un prêtre !"
cheers cheers cheers

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Re: Renoir/Prévert : "Le crime de Monsieur Lange"

Message  verié2 le Mer 25 Mar - 18:24

Le film Tamango tirée d'une nouvelle de Mérimée, sur une révolte à bord d'un bateau négrier, c'est duquel des frères Allegret ?

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Re: Renoir/Prévert : "Le crime de Monsieur Lange"

Message  Byrrh le Mer 25 Mar - 18:34

verié2 a écrit:Le film Tamango tirée d'une nouvelle de Mérimée, sur une révolte à bord d'un bateau négrier, c'est duquel des frères Allegret ?
C'est un film de John Berry, réalisé après son départ des USA suite à ses démêlés avec le maccarthysme.

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Re: Renoir/Prévert : "Le crime de Monsieur Lange"

Message  Babel le Mer 25 Mar - 19:28

Deux petites remarques. Le film repose sur un procédé de mise en abyme : c'est Valentine, la maîtresse de Lange, qui restitue l'histoire aux membres d'une auberge où le couple a trouvé refuge. En déléguant à chaque spectateur la capacité de se prononcer sur la gravité de l'acte commis par Lange, le film le renvoie à sa responsabilité, tout en l'incitant à réévaluer ses propres critères moraux.

Enfin, la disqualification d'entrée de jeu du personnage du mouchard apparaît comme un signe annonciateur des temps à venir...

Babel

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