Idéologie, crise sociale et religion

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Idéologie, crise sociale et religion

Message  Babel le Lun 16 Mar - 14:40

nestor a écrit:Bonsoir ,
dans ton texte   précédent   babel   écris  que  

C'est pourquoi, en tant que forme particulière de racisme, l’islamophobie ne prend pas appui sur les « différences génétiques » censées hiérarchiser les individus du racisme traditionnel, mais sur des différences culturelles essentialisées. Sa constitution en tant qu’idéologie de la classe dominante renvoie à la manière dont celle-ci s’est développée au sein d’un espace social particulier, à la façon dont s’est modelée l’identité nationale, par le biais d’un imaginaire collectif empruntant à une série de mythes fondateurs, enfin, à la manière dont les conflits de classe s'y développent.
En admettant  cette explication  subjective   sur la construction de l'islamophobie  ,    en tant qu'  idéologie de la classe dominante  , en quoi est-elle opposée  sur ce point  a  l'islam  qui est  objectivement une construction  idéologique    de la classe dominante et du genre   dominant ?

La phrase que tu cites pour l'interroger contient une formule si ramassée et si générale que je me demande en effet si elle peut se ramener à autre chose qu’à l'énoncé d'une platitude : de manière générale, l'idéologie dominante n'est pas une donnée statique et intemporelle, mais la traduction historiquement déterminée du mode de légitimation de la classe dominante.


1.
L'islamophobie, en tant qu'idéologie raciste, ne désigne donc pas seulement une "subjectivité", qui ferait d'elle une conscience fausse et nocive. Ses diverses manifestations s'expriment au travers de modes de pensée et des comportements spécifiques qui la rattachent à un imaginaire social. Celui-ci mobilise un certain nombre de valeurs pour les organiser en un récit plus ou moins homogène et cohérent, comportant ses dates clés, ses figures emblématiques, ses lieux et objets de vénération et ses figures de répulsion.

C’est sur ce vieux fond collectif que viennent se greffer des pratiques individuelles et collectives qui trouvent leur traduction dans un ensemble de dispositifs institutionnels la mettant en oeuvre (discrimination scolaire et à l'embauche, ghettoïsation, campagnes de stigmatisation relayées par des images et des discours de propagande...), et leur expression civile dans l’activité de groupes plus ou moins informels et de partis politiques lui servant de relais et de porte-voix.

Ce type de réponse renvoie à la définition de l'idéologie comme système de valeurs, d'idées, de normes et d'usages, bref, de représentations, qui tendent à légitimer un état donné de la société, et qui font d'elle le mode de configuration de groupes sociaux incarnant une coalition d'intérêts. Pour le cas qui nous concerne, l'islamophobie apparaît comme la traduction des intérêts de la classe  dominante à l'heure de la globalisation marchande, Elle tend en Europe à prendre la forme d'un nouveau pacte interclassiste destiné à promouvoir une nouvelle unité nationale fédérée autour de valeurs liées au sol (histoire nationale, traditions culturelles et religieuses).

En France, cette idéologie xénophobe prend ses racines dans la mémoire de l'Algérie coloniale, à laquelle elle emprunte la plupart de ses problématiques. Comme haine à dominance ethnique, l'islamophobie procède en effet du même amalgame que le racisme colonialiste traditionnel, qui désignait sous le nom d'Arabe tout membre des populations colonisées, quel que soit son type physique, son origine ethnique, ses coutumes ou sa croyance. Elle se situe dans le prolongement  d’une mythologie nationale dont elle est une des ramifications, où la lutte nationale emprunte à une série de figures historiques mêlant étroitement les imaginaires de la chrétienté occidentale à ceux de l’universalisme des Lumières, pour exprimer la mission civilisatrice de la France impériale, telle qu’elle fut formalisée et imposée à tous sous la IIIe République.

L'Arabe est ainsi devenu le terme générique utilisé pour désigner le non-occidental, le colonisé, le barbare, dont l'emploi renvoie à des procédures de classification, d'altérisation, et par conséquent de racialisation.

(Faut-il le rappeler, la domination coloniale ne civilise pas : elle s’appuie sur les pouvoirs locaux, renforce les archaïsmes, fige des oppressions séculaires, auxquelles elle ajoute la sienne propre. Elle ne développe les infrastructures que pour son seul profit et fonde sa domination politique et culturelle sur une acculturation qui dépossède l’indigène de son pouvoir de décision sur le réel, et plonge le dominé dans un état d’asservissement et d'arriération d’autant plus profond que celui-ci se trouve ravalé à l’état de sous-homme.)

Dans le discours dominant actuel, le qualificatif de « musulman » fonctionne de la même manière, en ne désignant pas seulement un groupe religieux précis, mais un ensemble de populations réunies par leur origine ethno-raciale. Et il a l'avantage d’offrir le visage de la respectabilité républicaine, par l'invocation de "valeurs universelles" dont l'Occident serait le porte-étendard, et l'Orient la figure repoussante.


2. Comment expliquer ce passage d'une forme de racisme à l'autre ?

D'abord, par les mutations qui sont intervenues ces trente dernières années à l'échelle internationale et nationale, au premier rang desquelles il faudrait retenir l'extension, la massification et la diversification des mouvements migratoires à l'échelle de plusieurs continents.

Mais pas seulement : sont également à prendre en compte les événements d'ordre géopolitiques qui ont profondément bouleversé le Moyen-Orient, tels que la révolution iranienne, la crise afghane, les deux guerres d'Irak, la décennie noire algérienne, la guerre civile libanaise, les intifadas contre l'occupation israélienne de la Palestine, etc.  Jusqu'aux récents soulèvements qui ont embrasé le Maghreb ces 4 dernières années.

La non résolution chronique de la question nationale arabe depuis l’effondrement de l’empire ottoman s'est accompagnée de convulsions sociales un peu similaires à celles dont les Etats d’Allemagne, de Pologne ou d’Italie ont été affectés au XIXe siècle. L'absence de volonté des classes possédantes compradores a pouvoir satisfaire les revendications démocratiques a favorisé l'éclosion de régimes populistes-nationalistes-autoritaires, ayant le plus souvent de jeunes militaires à leur tête. Suite à l’impasse des politiques progressistes impulsées par les fractions de la petite bourgeoisie nationale dont ils étaient les représentants, et à l’incapacité des mouvements ouvriers nationaux et internationaux à prendre la relève, de nouveaux mouvements politiques sont apparus, qui ont pris une coloration ethnique et religieuse plus marquée.  

L’islamisme radical s'est en effet imposé comme un internationalisme inter-ethnique qui entend surmonter les impasses du nationalisme arabe, en offrant au fidèle la perspective d’un monde idéal, débarrassé des contradictions insupportables de la vie réelle ; un monde unifié, pacifié et soumis aux commandements du Prophète. Un monde mystique de nature foncièrement réactionnaire qui promet au croyant l'accès à un Eden où règne sur toute la création la loi de Dieu. Ce nouvel ordre, fondé sur une solution imaginaire consolatrice, exerce une attraction d’autant plus forte que le monde réel semble sans issue.


3.
L'impact de ces crises successives qui secouent le monde arabo-musulman sur les générations nouvelles d'enfants d'immigrés est considérable. L’apparition de ces générations nouvelles, dans ce contexte, marque la fin de l'état d'invisibilité et d'anonymat à laquelle étaient condamnés les générations antérieures, véritables peuples sans histoire et sans visage, à l'image de ces refoulés des guerres impérialistes et coloniales, réduits au rang de semi-citoyens renvoyés chez eux ou parqués dans des cités de transit. Le bouleversement de la conscience de soi qui a commencé à affecter une génération entière a pour terreau la crise sociale qui secoue l'économie capitaliste et jette sur le pavé les populations les plus fragilisées, au premier rang desquelles on les trouve.

L'accentuation des pratiques discriminatoires dans un grand nombre de sphères de la vie sociale (habitat, enseignement, loisirs, travail), alors même que le discours dominant s'employait à faire de l’islam le facteur anxiogène par excellence, menaçant l'ordre et l'équilibre mondial, ont fait d'eux les nouveaux parias du monde moderne. D'où l'émergence d'un nouveau phénomène de radicalisation sociale qui emprunte (souvent, mais pas seulement) la forme de revendications identitaires : les émeutes urbaines de 2005 ne sont que la manifestation la plus spectaculaire du mal rampant de cette jeunesse en quête d'identité et d'avenir.

Il faut remonter 20 ans en arrière pour trouver leur équivalent. Celui-ci avait pris la forme des grèves ouvrières dans usines Talbot-Citroën d'Aulnay et de Poissy, dites « grèves de la dignité » , dans les années 1982-84, et de la Marche pour L'Egalité et contre le racisme de 1983. Mais le changement réside dans le fait que les mouvements actuels ne partagent plus les illusions des générations précédentes, quant à la possibilité d'une reconnaissance et d'une prise en charge de leur combat par les institutions politiques et syndicales susceptibles de leur servir de relais dans la société. Pour toute réponse, la gauche officielle n'avait su opposer à ces mouvements revendicatifs que la récupération politicienne (avec la création de SOS-Racisme), l'invective et la dénonciation sur la base d’amalgames (comme lors des grèves de Talbot-Citroën). Et l’emploi du bulldozer pour les expulser. Les générations actuelles de militants associatifs et politiques en ont pris acte.

Les multiples "affaires du voile" qui ont défrayé la chronique au cours de ces deux dernières décennies ne sont au fond que l'expression de cette revendication identitaire parvenue à son point de non-retour : elles signent, à mon sens, la rupture du contrat national assimilationniste qui liait les générations précédentes d'immigrés avec l'Etat français.

Par un curieux phénomène d'inversion, c'est d’ailleurs autour d'un symbole à la fois vestimentaire et religieux que s'est focalisée l'attention des opinions publiques pour devenir l’objet d’une campagne de stigmatisation.  Ce qui montre bien qu'elle exprime la permanence d'un vieux fond raciste national.

Alors que, sous l'ère coloniale, l'administration française entendait légitimer sa mission civilisatrice en obligeant les femmes algériennes à le retirer (car, explique Fanon, "en faisant honte à l'Algérien du traitement qu'il infligeait à sa femme", on pensait frapper au coeur même de la société algérienne, dans le but d'accélérer sa déculturation), de nos jours, ce même voile (aux significations, faut-il le rappeler, ethnico-religieuses aussi variées que contradictoires) sert de symbole à l'affirmation d'une culture et d'une identité.


4.
Les rapports sociaux évoluent plus vite que les consciences : celles-ci mettent toujours un certain temps à enregistrer les modifications intervenues au niveau des structures économiques. Et l’idéologie n’est que la traduction différée de bouleversements en voie d’accomplissement.

L'idéologie de la contre-réforme libérale, ou contre-révolution conservatrice, se décline en différents discours qui correspondent aux différents niveaux où se manifeste la crise généralisée des rapports sociaux capitalistes.

A l'instabilité des rapports de force internationaux, accompagnant la remise en cause de la suprématie de l'impérialisme US, elle répond par la théorie du choc des civilisations, organisé autour d'un axe opposant le Bien nord-occidental au Mal sud-oriental.

A la fragmentation des Etats nationaux accompagnant la fin des blocs, et à la tendance corrosive du marché mondial à saper les identités nationales par la généralisation de la sphère marchande entrainant l'uniformisation des modes de vie, elle répond en instrumentalisant les phénomènes de crispation identitaires (autour des valeurs du sang, du sol, de la tradition chrétienne).

En restructurant la division internationale du travail et la répartition des emplois dans le monde, la globalisation capitaliste accroît les inégalités entre Nord et Sud, Est et Ouest, ainsi qu'à l’intérieur de chaque continent. En Europe, la construction d'une entité transnationale guidée par la seule loi du profit approfondit les inégalités et les exclusions, lamine des classes moyennes, diminue les emplois qualifiés et les activités productives « non protégées », rogne les droits sociaux, liquide les services publics universels.

Faute d'une opposition ouvrière nationale et internationale suffisamment forte et déterminée, les résistances à ce processus d'intégration politique à marche forcée prennent l'aspect d'une défense de la souveraineté nationale, dont les solutions ne peuvent que précipiter le retour des antagonismes ethniques, que la création de l’Europe prétendait surmonter.

Avec l’internationalisation accrue de la production, des services, de la main-d’œuvre, avec le repli de l’État et des services publics, et la segmentation de la société, il est parfaitement logique que se multiplient les phénomènes qualifiés par Balibar « d’exclusion interne ».

C’est dans ce contexte marqué par la crise généralisée des rapports de domination capitaliste, que l’islamophobie est apparue comme une partie de la réponse à la crise de légitimité dont sont frappés les Etats nationaux à l’heure de la mondialisation. Les discours réformateurs oscillent dans notre pays entre l’aménagement d’une coexistence « multiculturelle » entre ghettos et l’objectif velléitaire de l’intégration. Une telle intégration réclamerait des moyens contradictoires avec la logique libérale, et son irrésolution renvoie à la crise identitaire qui secoue la communauté nationale elle-même.


5. On assiste en effet depuis au moins trois décennies à une rupture du pacte républicain.

Celle-ci résulte de la crise de légitimité des différents Etats providence qui se sont édifiés après-guerre à la faveur des années de prospérité de l’après-guerre. Cette crise a entraîné une remise en cause du pacte social sur lequel cette légitimité reposait, du fait de l'incapacité des institutions et des partis politiques à répondre à la crise autrement qu’en imposant une surexploitation du travail et une remise en cause des acquis sociaux des périodes précédentes, autrement que par une précarisation et une paupérisation accrues.

La fameuse inadaptation des Etats nationaux aux exigences de la mondialisation souvent déplorée, et à laquelle l’Europe libérale entendait surseoir, s’est transformée en fuite en avant austéritaire. La crise des États-nations dominants s’est accompagnée d’une montée en puissance des nationalismes au moment où s’affaiblit la fonctionnalité de l’État-nation tel qu’il a émergé au siècle passé.

En favorisant l’unification d’un marché par la bourgeoisie, l'État-nation moderne avait joué un rôle qu’on peut qualifier de progressiste, dans la mesure où il tentait de développer une universalité partielle susceptible de dépasser les particularismes tribaux, ethniques, linguistiques. Dans le cadre de l’internationalisation croissante des forces productives, de l’organisation du travail, etc., les États-nations actuels ont perdu cette capacité, pour devenir des carcans de moins en moins fonctionnels.

La montée actuelle des nationalismes et des intégrismes religieux en est une des conséquences inévitables, tant que la question de leur transformation violente et radicale ne sera pas posée. Toute autre solution ne peut se ramener qu’à une tentative de replâtrage et donc être vouée à l’échec.

Ainsi, la réactivation du modèle républicain par la voix des élites se heurte à la réalité d’un territoire national fracturé, morcelé auquel elle renvoie sa perte de substance. Jamais la République n’a jamais été autant invoquée comme refuge et comme horizon et jamais elle n’a paru autant illusoire. D’où cette incapacité des élites à produire un récit capable de suppléer aux défaillances d’un imaginaire national lui-même soumis à la lecture décapante de l’étude historique au cours des deux dernières décennies.

Les grands événements qui ont forgé l’identité nationale (Révolution française, guerres mondiales, Résistance) s’estompent. Pour y remédier, et pallier à l'absence de grand récit mythique unificateur, le personnel politique des classes dirigeantes tente de remobiliser un imaginaire national désormais à bout de souffle, en prenant prétexte de la présence en son sein d'éléments exogènes capables de menacer son intégrité. Nouveau bouc-émissaire, l'Arabo-musulman en est la figure toute trouvée.

La confusion du mythe républicain superposé au mythe national produit des effets délétères que les principales formations politiques institutionnelles cherchent à exploiter, autant par calcul que par manque de ressource conceptuelle, afin de remédier à la crise généralisée des valeurs et des rapports de domination qui ébranle les sociétés occidentales contemporaines.

Tentatives dérisoires, qui sont autant de spasmes convulsifs d’une pensée exsangue où la réactivation du pacte national-républicain des IIIe et IVe Républiques, se fait en agitant les spectres de la grande peur des classes possédantes contre un ennemi à la fois intérieur et extérieur. Et cette réactivation prend l’allure d’une nouvelle religiosité d’État parée des vertus d’un féminisme et d’un laïcisme édulcorés.

En attendant, la rupture avérée du pacte républicain et de son élitisme démocratique a favorisé l’entrée en force dans le champ politique  de populismes qui en prennent acte pour proposer un nouveau type d’alliance fondé non sur le mérite individuel mais sur l’appartenance à un sang et à un sol qui serait la garantie d’une ascension sociale ou d’une amélioration du niveau de vie d’une génération à l’autre.

La crise capitaliste nourrit donc la nostalgie de l’Etat-nation protecteur, tout en travaillant à sa dissolution au sein d’une entité plus grande. D’une main, elle nationalise et ethnicise les conflits, de l’autre, elle les internationalise.

Les nouvelles catégories de migrants se sont donc trouvées jetées au cœur de cette double problématique. C’est leur place particulière au sein d’Etats et de sociétés en proie à une crise identitaire, plongés au sein du nouveau désordre mondial, qui explique l’éclosion de nouvelles formes de racisme dirigées contre les catégories de migrants, qui ne sont plus principalement marqués par la « race », mais par une altérité renvoyant à leur origine ethnique.
 

6.
L'islamophobie apparaît donc comme le fonds de commerce d'un racisme libéral nouvelle manière, adapté aux nécessités de la globalisation marchande. Il fonctionne sur nos territoires nationaux selon des variables d'ajustement qui déterminent une politique de l'immigration évoluant entre immigration désirée (donc assimilable) et non désirée (donc relégable et expulsable).

Les stratégies modernisatrices mises en œuvre par la contre-réforme libérale ont favorisé le développement de ce racisme culturel, où le recours aux valeurs des Lumières et la récupération d’une partie des mouvements féministes se sont présentés comme une « critique progressiste de la religion ». C’est ainsi que cette idéologie est devenue le référentiel commun à la droite comme à la gauche gouvernementales.

L’injonction adressée aux populations anciennement et nouvellement migrantes, "assimile-toi ou reste à l'écart. Et, dans tous les cas de figure, disparais!", se nourrit d’un imaginaire de la différence ethnique qui fonctionne d'une double manière :
- comme mode d'assignation d'une population barbarisée, à partir de l'essentialisation de ses différences culturelles ;
- comme mode d'identification  par ces populations reléguées à une identité tronquée et fracturée.

Dans un contexte de "guerre contre le terrorisme" justifié par ce fameux "choc des civilisations", l'essentialisation culturelle s’exerce sur des pans entiers  de la population laborieuse socialement et culturellement la moins bien intégrée, en les désignant à l'attention et à la vindicte publiques. On assiste alors à une véritable  racialisation culturelle qui exerce un profilage basé sur des critères patronymiques, faciaux, vestimentaires, alimentaires, linguistiques et religieux visant à les encadrer. Devenues l'objet d'une attention toute particulière, elles sont considérées comme des éléments suspects, sommés en permanence de montrer patte blanche.

Au niveau des populations "migrantes", cette ostracisation les relègue aux marges de la vie sociale. Leur désir d'intégration se trouve constamment en butte à la manière dont elles sont perçues et acceptées à travers une série de dispositifs d'exclusion. On connaît les effets de cette diabolisation, pour l'avoir déjà vu à l'oeuvre au cours des périodes précédentes.

Cette façon de déshumaniser une culture entière en l’altérisant revient à nier à chacun de ses membres sa qualité de sujet, à lui nier sa subjectivité, son individualité, et l'expression de ses choix propres. La personne humaine visée par cette procédure est réduite au statut d'objet du discours. Elle n'a pas à dire qui elle est, puisqu'on le dit à sa place. C'est l'Occident, en la personne de son appareil politique, qui la gratifie ou la blâme, la juge et la condamne. De sorte que, s'affirmer musulman en France et en Europe, c'est d’abord rendre compte d'une conscience de soi déchirée et malheureuse.

Au niveau des populations sédentarisées et assimilées la campagne islamophobe permet aussi de proposer des solutions adaptées aux différents milieux auxquels elle s'adresse.

Ces solutions prennent forme à travers la collusion d’intérêts de différentes classes en une alliance fragile : pour les classes subalternes, le racisme anti-Musulman offre la possibilité de surmonter l'angoisse de la précarisation en inscrivant en positif leur appartenance à une même ethnie que la classe dominante, tout en s'alimentant des phobies propagées par les médias de l'existence sur son sol et dans son voisinage, d'une menace islamiste.

Pour les classes moyennes, le racisme anti-Musulman sert à sécuriser leur propre position en temps de crise, à les conforter dans un entre-soi qui multiplie les signes d'une conscience grégaire.

Aux niveaux des élites sociales, enfin, des "grands décideurs", le double jeu d'inclusion et d'exclusion permet d'agir sur tous les touches du claviers politique, en stigmatisant les plus récalcitrants ici, et en gratifiant là les plus dociles. Dans le même temps, la métamorphose des conflits sociaux en « conflits culturels » de « refus d’intégration et d’efforts » favorise une politique assimilationniste qui offre à l’immigré la possibilité de s’assimiler tout en faisant valoir sa différence par le biais d’un marketing de la diversité culturelle.


7.
Ce sont en dernière analyse  les modalités prises par l’exploitation capitaliste au sein des États-Nations, la façon dont ceux-ci ont su répondre aux  différents mouvements migratoires qui ont accompagné leur constitution, les systèmes d’intégration et d’exclusion qu’ils ont mis en place pour asseoir leur légitimité qui expliquent l’émergence et le développement des idéologies racistes.

C’est ensuite, et conjointement, leur constitution comme métropoles impérialistes, enrichies par la colonisation, qui a permis la conceptualisation et la diffusion d’une idéologie de la différence, dont le noyau théorique réside dans la suprématie du colonisateur sur le colonisé. A ce double titre, dans un contexte marqué par la crise généralisée des rapports de domination capitaliste, l’islamophobie est apparue comme une réponse à la crise de légitimité dont sont frappés ces Etats nationaux à l’heure de la mondialisation. Une façon de parer à leur perte de crédit.

Le capitalisme étant basé sur des rapports de domination et d’exploitation, sa globalisation ne peut que prendre la forme d’une guerre de tous contre tous, réactivée et exacerbée par la multiplication des particularismes nationaux, ethniques, culturels et religieux. La virulence des phénomènes identitaires est le résultat et le contrecoup d’un processus de dissolution des anciens rapports sociaux d’exploitation basés sur des compromis, des arrangements tacites ou non.

Il appartient à la partie la plus consciente du prolétariat de construire un nouvel espace collectif de confrontations et d’échanges basé sur la conscience d’intérêts universels supérieurs, nécessités par la lutte contre un adversaire commun.


Dernière édition par Babel le Lun 16 Mar - 15:49, édité 3 fois

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Re: Idéologie, crise sociale et religion

Message  verié2 le Lun 16 Mar - 15:25

Pourquoi ne pas publier ton texte dans l'Anti-K Babel ?
Un seul reproche, ton langage n'est pas toujours simple. Mais ta brillante analyse me convient parfaitement. (Sans flagornerie, ce n'est pas mon habitude...)

verié2

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Re: Idéologie, crise sociale et religion

Message  Babel le Lun 16 Mar - 15:51

verié2 a écrit:Pourquoi ne pas publier ton texte dans l'Anti-K Babel ?
Un seul reproche, ton langage n'est pas toujours simple. Mais ta brillante analyse me convient parfaitement. (Sans flagornerie, ce n'est pas mon habitude...)
Merci. Pourquoi pas, mais comment ?

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Re: Idéologie, crise sociale et religion

Message  verié2 le Lun 16 Mar - 16:08

Ben en le proposant tout simplement, non ? Ca convient d'ailleurs mieux au mensuel qu'à l'hebdo.

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Re: Idéologie, crise sociale et religion

Message  Copas le Lun 16 Mar - 23:45

Un bon travail, sérieux, avec des compléments à opérer sur le développement des forces productives dans le monde et des réponses plus claires sur la réponse/riposte afin de faire émerger plus nettement le dernier larron de la Terre, champ de bataille, la classe ouvrière.

Copas

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Re: Idéologie, crise sociale et religion

Message  Copas le Lun 16 Mar - 23:49

Sinon, il y a le site anti-K, en pleine ascension, qui pourrait être intéressé .

http://www.anti-k.org/

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Re: Idéologie, crise sociale et religion

Message  Babel le Mar 17 Mar - 9:34

Copas a écrit:Un bon travail, sérieux, avec des compléments à opérer sur le développement des forces productives dans le monde et des réponses plus claires sur la réponse/riposte afin de faire émerger plus nettement le dernier larron de la Terre, champ de bataille, la classe ouvrière.
Merci Copas.

Les compléments que tu proposes seraient sans doute très utiles pour améliorer et élargir la compréhension de ce sujet. Quant aux réserves que tu formules, concernant le manque de clarté de mes réponses, en termes de riposte, elles sont indéniables : il s'agit bien d'un manque. Celui-ci renvoie à mon extériorité relative, en tant qu'individu, par rapport au champ que ce texte tente de cerner. Inventer des solutions imaginaires, au risque de proposer un kit de réponses toutes faites,  n'est pas dans mon intention. Et élaborer seul un programme d'action est évidemment hors de mes compétences.

Il faudrait, pour bien faire, (c-à-d, pour proposer des réponses ajustées et cohérentes) faire partie d'un intellectuel collectif, d'un groupe de travail capable de synthétiser les expériences et les réflexions, et de soumettre chaque proposition au feu roulant de la confrontation critique et de l'action pratique. En d'autres termes, il faudrait être membre actif d'un parti.

La rédaction d'un texte procède toujours d'interrogations, de doutes et d'intuitions alimentées par la lecture d'écrits. Celle-ci doit beaucoup aux contributions de Daniel Bensaïd (sur la crise de l'Etat-nation : consultables sur son site), de Sadri Khiari (sur l'analyse du phénomène islamophobe), d'Etienne Balibar (un texte sur la crise de l'Europe publié dans Contretemps), de Frantz Fanon (sur les enjeux liés à la question du voile à l'époque coloniale). Ainsi que celle d'un autre auteur, parue probablement dans Contretemps, et dont je ne retrouve actuellement plus la trace.

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Re: Idéologie, crise sociale et religion

Message  Copas le Mar 17 Mar - 22:34

Babel a écrit:
Copas a écrit:Un bon travail, sérieux, avec des compléments à opérer sur le développement des forces productives dans le monde et des réponses plus claires sur la réponse/riposte afin de faire émerger plus nettement le dernier larron de la Terre, champ de bataille, la classe ouvrière.
Merci Copas.

Les compléments que tu proposes seraient sans doute très utiles pour améliorer et élargir la compréhension de ce sujet. Quant aux réserves que tu formules, concernant le manque de clarté de mes réponses, en termes de riposte, elles sont indéniables : il s'agit bien d'un manque. Celui-ci renvoie à mon extériorité relative, en tant qu'individu, par rapport au champ que ce texte tente de cerner. Inventer des solutions imaginaires, au risque de proposer un kit de réponses toutes faites,  n'est pas dans mon intention. Et élaborer seul un programme d'action est évidemment hors de mes compétences.

Il faudrait, pour bien faire, (c-à-d, pour proposer des réponses ajustées et cohérentes) faire partie d'un intellectuel collectif, d'un groupe de travail capable de synthétiser les expériences et les réflexions, et de soumettre chaque proposition au feu roulant de la confrontation critique et de l'action pratique. En d'autres termes, il faudrait être membre actif d'un parti.

La rédaction d'un texte procède toujours d'interrogations, de doutes et d'intuitions alimentées par la lecture d'écrits. Celle-ci doit beaucoup aux contributions de Daniel Bensaïd (sur la crise de l'Etat-nation : consultables sur son site), de Sadri Khiari (sur l'analyse du phénomène islamophobe), d'Etienne Balibar (un texte sur la crise de l'Europe publié dans Contretemps), de Frantz Fanon (sur les enjeux liés à la question du voile à l'époque coloniale). Ainsi que celle d'un autre auteur, parue probablement dans Contretemps, et dont je ne retrouve actuellement plus la trace.

Nous en sommes là et personne n'a de réponses claires à tout, ton approche est déjà un bon apport nourri en dehors des ornières et des œillères.

Copas

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Re: Idéologie, crise sociale et religion

Message  Roseau le Jeu 19 Mar - 13:34

Une réponse, c'est la manifestation de samedi !
C'est aussi de faire circuler ce texte remarquable.
C'est parti. Il est déjà ici:
http://www.anti-k.org/2015/03/19/lislamophobie-traduction-des-interets-de-la-classe-dominante-a-lheure-de-la-globalisation-marchande/

Roseau

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Re: Idéologie, crise sociale et religion

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