La grève Talbot-Poissy, janvier 84

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La grève Talbot-Poissy, janvier 84

Message  MO2014 le Lun 23 Fév - 8:39

Un témoignage de Youssef Boussoumah :

Déjà sévissaient l'islamophobie d'Etat du PS et les violences racistes de travailleurs blancs: la grève Talbot Poissy de janvier 84.

Les travailleurs blancs criaient "Les Arabes aux fours, à la Seine !" sous le regard approbateur des CRS.
Gaston Defferre, maire socialiste de Marseille: "Les musulmans de la secte chiite ( sic!) liés à l'Iran poussent les travailleurs immigrés de l'automobile à la grève !"
Pierre Maurroy, 1er ministre socialiste de Mitterrand :"Les Ayatollahs veulent déstabiliser la France en poussant les travailleurs de Talbot à la grève pour faire échouer notre gouvernement d'union de la gauche !"
...

Un des éléments fondateurs de l'analyse qui 25 ans plus tard me fera participer à la création du mouvements des Indigènes de la république s'est déroulé en cet hiver 1984.

Mitterrand est au pouvoir depuis 3 ans. Les OS immigrés de Talbot comme ceux de nombreuses usines se battent contre les licenciements massifs conséquence de la restructuration industrielle, pour leurs conditions de travail et pour la dignité.Le premier ministre Mauroy et son ministre du travail Jean Auroux du 1er gouvernement socialistes/ communistes soutiennent le plan de licenciement de la direction et s’acharnent sur les travailleurs. Ils dénoncent violemment la grève. Auroux dira, "nous avons la preuve que cette grève est manipulée par des Ayatollahs".
Le Premier Ministre Mauroy lui-même soutiendra son ministre de l'Intérieur. "Des travailleurs immigrés sont agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises ».Le thème du complot musulman bien avant la vague islamophobe actuelle.
Rapidement la direction organise avec le gouvernement l'attaque directe contre les grévistes regroupés dans la CGT et la CFDT. Pour déloger les travailleurs qui occupent l'usine elle n'hésite pas à faire appel au syndicat CSL proche du FN, constitué majoritairement de la maîtrises et d'ouvriers qualifiés, tous blancs.
Du coup la grève prend une tournure raciste ouverte. Les travailleurs immigrés seront très durement attaqués à coups de jets de boulons et d'objets métalliques par les ouvriers fachos avec l'accord de la direction sous le regard des CRS envoyés par Mauroy qui laisseront faire les gros bras de la CSL arrivés de Rennes pour casser la grève. Plusieurs ouvriers seront blessés. "Les Arabes au four criaient les travailleurs de la CSL. Entonnant une vibrante Marseillaise à l'arrivée des CRS, il y eut même quelques saluts nazis m'a t-on dit.

Comme à Aulnay où nous étions déjà allés exprimer notre solidarité aux ouvriers OS en grève , nous sommes allés, un petit groupe de militants propalestiniens dont moi, à l'usine de Poissy le jour suivant ces affrontements. Je me souviens que les ouvriers maghrébins disaient "nous sommes comme les Palestiniens dans Beyrouth encerclé par l'armée israélienne". l'identification avec la lutte des Palestiniens combattant Israël au Liban était alors très fréquente chez les ouvriers maghrébins.
A Paris pendant ce temps c'était l'indifférence la plus totale pour cette grève mis à part quelques militants. La gauche française dansait à la Bastille. Quant aux gauchistes ils se demandaient bien comment ils allaient pouvoir approfondir la lutte de classe...mais entre blancs. Ceux de Talbot à leurs yeux n'étaient pas des travailleurs, c'était des immigrés, nuance ! Quelques uns firent le voyage de Poissy mais très peu, à ma connaissance. Quant à la CGT la direction a simplement trahi ses adhérents par soutien au gouvernement de gauche et essaie de faire avaler la pilule aux travailleurs.

C'est de ce jour je l'avoue, que brûle en moi une colère que je n'ai toujours pas réussi à calmer. Contre le suprématisme blanc et le PS qui en est un des plus virulents représentants.

Des images édifiantes tirées du journal télévisé (a voir absolument)
http://youtu.be/f727toiGcAg

MO2014

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Re: La grève Talbot-Poissy, janvier 84

Message  Babel le Lun 23 Fév - 9:55

Un article détaillé de Vincent Gay, publié par la revue Contretemps, met en lumière l'importance de ces luttes, en soulignant les mutations qu'elles traduisent à l'intérieur du champ social et politique, alors même que le pays connaît de profondes restructurations industrielles.

Des grèves de la dignité aux luttes contre les licenciements : les travailleurs immigrés de Citroën et Talbot, 1982-1984

Extraits :
Le début des années 1980 est une période de mutations profondes, à l'échelle internationale comme en France. Les élections respectives de Ronald Reagan et Margaret Thatcher annoncent le vaste tournant politique qui est alors en train de s'opérer, qui va faire de la décennie le grand cauchemar que décrit François Cusset1 à propos du cas français. Ce grand cauchemar se caractérise entre autres par la mise à l'index des utopies soixante-huitardes, le reclassement d'une partie des élites issues de l'extrême-gauche, et plus largement par le déploiement d'un consensus entre les principales forces politiques autour de la nécessité d'un programme économique néo-libéral.

Si ce regard a posteriori est pleinement justifié, il ne saurait masquer un certain nombre de questions que des luttes sociales mettent au grand jour au début de la décennie. Parmi celles-ci, l'immigration, et plus particulièrement le devenir des populations immigrées ou héritières de l'immigration, est l'enjeu de nombreux conflits et mobilisations. Or, si la marche pour l'égalité et contre le racisme en décembre 1983 est demeurée dans les mémoires, faisant du beur de deuxième génération une figure médiatique, les grèves menées par les ouvriers immigrés de l’automobile de la région parisienne posent la question du devenir d'un salariat particulièrement dominé et exploité, dans une industrie en constante restructuration.

A partir de l'étude des conflits dans deux usines, Citroën à Aulnay-sous-Bois, et Talbot à Poissy, entre 1982 et 1984, nous étudierons comment à cette période se dessinent les enjeux quant à la place de ces travailleurs dans la société française, et de quelle manière peut-on lire, à partir des conflits du travail, les tensions qui traversent les choix gouvernementaux quant au devenir de l'immigration.

[...]

Au-delà des revendications syndicales (salaires, évolutions de carrière, conditions de travail, libertés syndicales, revendications spécifiques aux travailleurs immigrés), la question de la dignité est omniprésente dans les paroles des OS, qui renvoie tant à la dignité en tant que salariés vis-à-vis de l’entreprise, qu'en tant qu’immigrés vis-à-vis de la France. Le Manifeste des OS d'Aulnay, rédigé par des syndicalistes CGT sur la base de ces témoignages synthétise cette aspiration à mettre fin à un système identifié comme tel, et à entrer dans le droit commun [voir encadré].

Manifeste des OS de Citroën-Aulnay (extraits)
Nous sommes OS à l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois. Nous y subissons depuis des années le poids d’une véritable chape de plomb.

L’usine d’Aulnay, c’est l’usine de la peur. […]
Aujourd’hui, forts de notre grève, nous proclamons :
Le système de répression Citroën : c’est fini.
La terreur : c’est fini. Les barrières entre travailleurs : c’est fini.

-Fini le quadrillage de l’usine par les mouchards pour mieux réprimer les travailleurs, et pour faire passer la politique de la direction ;
-Fini la hiérarchie parallèle, doublant la maîtrise et les techniciens (affectation à des postes productifs) ;
-Fini les agents de secteurs qui balancent avertissements et lettres à domicile, sans motifs valables ;
-Fini les cadeaux au "chef-interprète", fini le pastis au chef… pour obtenir ainsi : une promotion, un congé pour enfant malade, etc. ;
-Fini les insultes racistes ;
-Fini la médecine maison, les pressions par les agents de secteurs, pour reprise du travail avant guérison – ou pour décider à la place de la médecine du Travail de la gravité d’un accident, ou pour nous garder plusieurs jours à l’infirmerie.

Nous ne supporterons plus d’être traités en esclaves.
Nous voulons tout simplement avoir les mêmes droits que tous les travailleurs :
-le respect de la dignité ;
-la liberté de parler avec qui nous voulons ;
-de prendre la carte du syndicat de notre choix ;
-de voter librement.

Nous voulons
-choisir l’interprète de notre choix […] ;
-qu’on nous reconnaissance le droit de pensée et de religion différentes […] ;
-des élections libres […] ;
-voter comme tous les autres travailleurs de ce pays […]

Chez Citroën, la liberté et les droits de l’homme doivent triompher.

Alors que pour certains historiens, la décennie d'insubordination ouvrière s'est close en 1979, les OS immigrés prolongent donc d'une certaine façon le cycle des luttes ouvrières qui a suivi mai 68, dans un contexte cependant très différent. Par ailleurs, il ne s'agit pas là d'un brusque éclat, aussi violent que soudain, mais bien d'une mise en mouvement durable. Si on ne doit pas négliger le rôle des syndicalistes français, le plus souvent ouvriers professionnels, dans les usines ou à l’extérieur, le fait exceptionnel et nouveau, c’est que le régime de subordination des OS immigrés n’a pas produit une apathie mais bien au contraire une révolte latente qui surgit brusquement au printemps 1982 et continue à s’exprimer dans les mois suivants. Alors qu’ils sont cantonnés à une position dominée dans le travail, leur participation aux grèves, puis leur intégration dans les équipes syndicales modifient leur position, les faisant accéder à un statut d’acteurs politiques, de sujets capables de prendre leurs affaires en mains.

[...]

On peut donc souligner deux phénomènes concomitants et fortement corrélés. D'une part, l'occultation progressive de la figure du travailleur immigré, prélude à l'effacement de la figure de l'ouvrier, ou de la classe ouvrière, en tant que groupe mobilisé. D'autre part la réactivation du clivage national/racial. En 1995, Jacques Rancière notait qu'« il y a vingt ans, nous n’avions pas beaucoup moins d’immigrés. Mais ils portaient un autre nom : ils s’appelaient travailleurs immigrés, ou simplement ouvriers. L’immigré d’aujourd’hui, c’est d’abord un ouvrier qui a perdu son second nom, qui a perdu la forme politique de son identité et de son altérité, la forme d’une subjectivation politique du compte des incomptés. Il ne lui reste alors qu’une identité sociologique, laquelle bascule alors dans la nudité anthropologique d’une race ou d’une peau différentes ». Les discours publics sur l'immigration, les réactions gouvernementales à partir de 1983 participent de la modification des perceptions du monde social. Les lectures classistes de la société perdent de leur vigueur pour une série de raisons au cours des années 1980 et touchent en premier lieu les ouvriers immigrés. Si ceux-ci ne peuvent être désignés par une approche classiste, et ne peuvent donc se reconnaître collectivement ainsi, d'autres modes de représentation doivent émerger qui ignorent la question du travail et la place des immigrés dans les rapports de production ; d'autres dimensions, d'autres modes d'assignation identitaire s'imposent alors, ouvrant la voie à une approche culturaliste, à laquelle participe la référence au religieux sans pour autant s'y réduire. Le clivage national/étranger, s'il n'a bien entendu jamais disparu, se réactualise à partir des événements qui touchent le monde du travail, le racisme devenant « un facteur déterminant du consensus qui relativise les clivages de classes ».

Un lien, figurant sur la vidéo que tu as postée, permet en outre de retracer l'historique du conflit à l'usine Talbot : https://www.youtube.com/playlist?list=PLc-LEiWC8kQQy4PpKSj-MRhOQAo54TE7D&feature=iv&src_vid=f727toiGcAg&annotation_id=annotation_846802

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