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Message  Achille le Mer 20 Nov - 14:42

Un bouquin magnifique :

Comment j'ai cessé d'être juif
10 juillet 2013 | Par Jean-Jacques Birgé

Entre deux trains anodins, Vincent Segal m'appelle d'une gare comme il le fait souvent, globe-trotter infatigable, son violoncelle sur l'épaule et sa faconde concurrençant son sourire. Il me conseille vivement la lecture du dernier livre de l'historien israélien Shlomo Sand dont l'épais Comment le peuple juif fut inventé m'avait passionné. Comme je lui dis qu'il prêche un convaincu, mon ami insiste sur la clarté de l'ouvrage, précisant que c'est un petit fascicule qui se lit d'une traite.
Shlomo Sand explique d'emblée qu'il n'écrit pas pour les antisémites qu'il considère incultes ou atteints d'un mal incurable. Quant aux racistes plus érudits, il sait ne pouvoir les convaincre. Il écrit donc pour tous ceux qui s'interrogent sur les origines et les métamorphoses de l'identité juive, sur les formes modernes de sa présence et sur les répercussions politiques induites par ses diverses définitions.

Je retrouve toutes les questions qui animèrent mon enfance et mon adolescence. Comme l'énonçait Jean-Paul Sartre c'est l'antisémite qui crée le juif laïc. Je n'échappai pas à la paranoïa dès lors que ce qui était arrivé à mon grand-père, gazé à Auschwitz, était susceptible de se reproduire à l'égard du gamin de cinq ans qui tentait de comprendre pourquoi lui… Cette attitude me quitta doucement avec l'apparition d'autres formes d'assimilations identitaires liées à ma prise de conscience de la lutte des classes ou aux mouvements de la paix. Ainsi dès 1967 je fus choqué par la politique d'Israël et dus rappeler mes origines pour pouvoir critiquer cet état colonial antidémocratique sans que quiconque puisse me traiter d'antisémite.

Heinrich Heine ne pouvait avoir la nationalité allemande ou le père de Sand être polonais, parce qu'ils étaient juifs. Quid du palestinien qui doit porter "arabe" sur sa carte d'identité ? Comment le vivrions-nous en France si l'on nous imposait ces caractéristiques identitaires antirépublicaines ? J'ai déjà beaucoup écrit sur le colonialisme que les mensonges ont camouflé toute mon enfance. S'appuyant sur la mauvaise conscience de l'occident, la caution que la diaspora apporte à la politique israélienne est dangereuse et criminelle.

Shlomo Sand reprend la genèse de l'histoire des juifs pour comprendre l'incroyable storytelling qui a créé une identité fictive de toutes pièces à travers les siècles. Il ne confond pas race hypothétique et religion, encore moins cette suicidaire collusion avec l'État. Il analyse clairement les processus qui nous ont amenés là et dont le christianisme paulinien est souvent à l'origine, branche concurrente du judaïsme rabbinique. Il rappelle aussi que les musulmans appelaient les juifs "gens du Livre" dans le Coran quand les chrétiens manifestaient leur impossibilité à accepter un autre monothéisme…

Si Shlomo Sand critique La liste Schindler de Steven Spielberg ou certains aspects de Nuit et brouillard d'Alain Resnais, il attaque violemment le film Shoah de Claude Lanzmann, directement soutenu par le gouvernement israélien, qui montre les paysans polonais, incultes et miséreux, semblant aussi coupables que les nazis allemands cultivés, alors qu'il y eut deux millions et demi de juifs polonais, mais autant de catholiques polonais déportés dans les camps d'extermination. Il n'y est évoqué que les six millions de juifs, mais pas le total de onze millions de victimes de cette industrie de la mort : tziganes, résistants et opposants, communistes et socialistes, témoins de Jéhovah, intellectuels polonais, commissaires et officiers soviétiques, homosexuels… Et neuf heures de film sans que ne soit mentionné un seul train provenant de France, la mémoire de l'Europe des Lumières s'en tire bien et l'exclusivité du génocide est bien défendue !

Mon compte-rendu est maladroit. Je voudrais citer les 138 pages de ce petit livre, admirable démonstration de ce professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Tel Aviv qui fait écho aux films d'Eyal Sivan ou de Simone Bitton, des Israéliens qui ne veulent pas renoncer face à l'injustice et à l'absurde.

La judéité est une religion. Israël est un état. Le juif laïc se réfère à une tradition qui n'existe plus, à des réflexes qui n'ont plus lieu d'être. L'israélien Shlomo Sand assume ainsi courageusement : supportant mal que les lois israéliennes m'imposent l'appartenance à une ethnie fictive, supportant encore plus mal d'apparaître auprès du reste du monde comme membre d'un club d'élus, je souhaite démissionner et cesser de me considérer comme juif. Indispensable. (Ed. Flammarion, Café Voltaire)

Achille

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Maxime RODINSON. Question juive. 1968

Message  mykha le Ven 11 Juil - 20:05

Je place ici (parce que je ne sais pas où le mettre) l'extrait d'un texte de Maxime Rodinson qui préfaça la réédition de "La conception matérialiste de la question juive" d'Abraham LEON en 1968 (une vingtaine d'année après la création d'Israël)

Le judaïsme fut conservé par l'antisémitisme et par le sionisme politique moderne qui en fut la conséquence. A. Léon me semble avoir bien vu dans l'ensemble les facteurs qui furent à l´origine de ces tendances. Je ne m'attarderai pas, dans cette introduction déjà trop longue, à nuancer certaines de ses affirmations qui me paraissent un peu trop abruptes. Je me contenterai de noter – avec une perspicacité trop facile après un quart de siècle de développements qu'il n'a pas connus – qu'il a sous-estimé (malheureusement) la force du sentiment d'identification qui ramena beaucoup de juifs à une attitude nationaliste aussi inconséquente que néfaste. Ce sentiment a d'ailleurs été terriblement renforcé par la sauvage persécution hitlérienne, par le massacre démentiel dont ils furent les principales victimes. De même qu'au II e siècle avant J.-C., le pôle d'attraction constitué par le nouvel État asmonéen en Palestine avait arrêté partiellement dans la Diaspora le processus d'hellénisation [53], de même la création de l´État d'Israël en 1948 a poussé les juifs de partout à des sentiments de solidarité contribuant à renforcer ou à reconstituer un particularisme qui s'écroulait et qui d'ailleurs manquait le plus souvent de toute base culturelle, sociale ou même religieuse. Je ne crois pas qu'il y ait lieu de s'en réjouir.

La situation actuelle des juifs, apparemment triomphants en Israël, apparemment à l'apogée de leur prestige dans le monde capitaliste est plus tragique sous cette gloire qu'elle ne l'a souvent été sous l´humiliation. Le sionisme a réalisé son objectif principal, la création d'un État juif en Palestine, utilisant une situation créée par les impérialismes européo-américains et, à diverses phases, s'appuyant directement sur l´un ou l'autre de ces impérialismes. Comme l´avait dit Léon entre autres cela n'a nullement résolu le « problème juif  ». Cela l'a même incomparablement aggravé. Comme l'avaient annoncé bien des juifs et des non-juifs, non seulement des révolutionnaires et des marxistes, mais tout aussi bien des libéraux bourgeois, cela a en tout premier lieu créé un problème inextricable dans les rapports entre la colonie juive de Palestine et le peuple arabe dont le droit élémentaire à être maître de son territoire se trouvait violé par celle-ci. La protestation palestinienne a été très tôt soutenue par l'ensemble du monde arabe. Il était impossible qu'il en fût autrement à une époque d'essor du nationalisme arabe. L'enchaînement des protestations et des réactions que celles-ci entraînaient a déjà causé plusieurs guerres, d'innombrables petites opérations militaires, émeutes, bagarres, attentats individuels et collectifs. Il est aisément prévisible que ce processus va continuer et que nous devons nous attendre en Palestine à une ou plusieurs tragédies de première grandeur.

Le problème palestinien, créé par le sionisme et majoré par son triomphe local, a répandu, comme il était inévitable, la haine du juif dans les pays arabes où l´antisémitisme était pratiquement inconnu auparavant, Les sionistes y ont très activement aidé par leur propagande incessante tendant à persuader que sionisme, judaïsme et judéité étaient des concepts équivalents. Le problème palestinien a contribué à renforcer les éléments les plus réactionnaires des pays arabes, désireux comme partout de donner la priorité aux questions nationales sur le progrès social. Même les éléments socialistes ont été contraints de consacrer une grande partie de leurs forces à lutter contre l´État d´Israël qui apparaissait aux yeux de leurs masses, non sans justifications sérieuses, comme l'incarnation locale de la poussée impérialiste mondiale.
Le succès sioniste en Palestine a offert aux puissances impérialistes mille moyens de monnayer leur appui et leurs armes au Proche-Orient. Les réactions arabes ont permis, en Israël même, par un chantage à l'unité nationale analogue à celui qui se décèle dans les États arabes, de favoriser les orientations les plus chauvines et les plus rétrogrades. Une partie importante de la population juive mondiale, la colonie juive israélienne, s'est trouvée ainsi engagée dans une voie sans issue, acculée à une politique d'agressions préventives à l'extérieur, de lois discriminatoires à l'intérieur, tout cela développant une mentalité raciste et chauvine, poussant sur le chemin de la régression sociale.

Cet immense gâchis ne pouvait se limiter à la Palestine ni même au monde arabe. Dans les conditions de sensibilisation des juifs de partout après le grand massacre hitlérien, il était fatal que beaucoup d'entre eux, ignorant les conditions du drame palestinien ou voulant les ignorer, éprouvent un sentiment de solidarité élémentaire quand les péripéties palestiniennes amenaient un revers des juifs de là-bas ou plus souvent (jusqu'ici) la prévision d'un revers, prévision que la propagande sioniste (et arabe aussi pour d'autres raisons) prenait soin de présenter comme à peu près assurée et comme devant prendre des dimensions tragiques.

Ainsi, tandis que le judaïsme religieux retournait aux impasses de la religiosité ethnocentrique qu'il n'avait jamais tout à fait abandonnées, les juifs du monde entier étaient entraînés loin des horizons universalistes vers lesquels tant d'entre eux s'étaient tournés dans la phase précédente. La solidarité avec Israël provoquait nombre d'implications dangereuses en termes d'options de politique internationale. Mais surtout elle risquait gravement de recréer une entité quasi-nationale en voie de liquidation depuis plusieurs siècles.
Un chantage permanent, moral et physique, s'exerce sur les juifs qui refusent de se considérer comme membres d'une communauté à part à laquelle ils devraient allégeance. On exige d'eux l´adhésion à des options prises sur la terre palestinienne par des organismes sur lesquels ils n'ont aucun contrôle et comme suite à des options antérieures auxquelles la majorité des juifs du passé avaient refusé de s'associer quand ils ne les avaient pas ardemment combattues.

Toute l'action et la pensée du mouvement socialiste international – et aussi quoique de façon souvent inconséquente l'idéologie libérale-humanitaire comme dit Mannheim – étaient dirigées vers le dépassement des antagonismes nationaux. La lutte de classes était privilégiée, non parce que les combats entre classes paraissaient un idéal, mais parce qu'on estimait qu'ils pouvaient aboutir, par l'abolition des classes, à une société juste, rationnelle et harmonieuse, On pensait que toute collectivité nationale opprimée devait être défendue et libérée.
Mais l'idéologie nationaliste accordant une valeur primordiale à la nation devait être combattue, les luttes entre nations libres et indépendantes devaient être abolies, car en effet on ne voit pas comment ces conflits stériles, avec leurs alternatives de défaites et de revers, de massacres inutiles et de périodes de calme et de préparation à d'autres massacres pourraient déboucher sur une coexistence harmonieuse, sinon précisément en dépassant l´idéologie nationaliste et en se vouant à résoudre les problèmes de l'organisation sociale.


Si les luttes entre nations entraînaient dans une dynamique que beaucoup de juifs rejetaient, des luttes entre quasi-nations créées à l'intérieur des nations existantes risquent de l'être encore plus. A la rigueur, un mouvement progressiste de réorganisation sociale peut se poursuivre concurremment avec des luttes nationales. C'est beaucoup plus difficile quand il s'agit de luttes entre groupes de type national à l´intérieur d'une même nation. La priorité est vite accordée à l'allégeance quasinationale sur la fidélité à une couche ou classe sociale autour de laquelle peut se mobiliser la lutte pour une nouvelle forme de la société. On le voit bien aux ÉtatsUnis où, pour toutes sortes de raisons historiques et sociologiques, des groupes nationalitaires ont gardé une certaine cohérence au sein de la nation américaine, en premier lieu, mais non exclusivement, la quasi-nation noire. La recréation par le sionisme et ses suites de la quasi-nation juive apporte de l'eau au moulin de ce processus rétrograde. Il risque de l'accélérer. L´hostilité qui se répand aux États-Unis entre Noirs et juifs pourrait n'être qu'un avant-goût de phénomènes encore plus dangereux. Il faut prendre au sérieux les périls de cette perspective.

Les juifs pourraient se laisser entraîner par cette évolution à une prise de parti contre les idéaux et les aspirations du Tiers Monde que partagent les Arabes par la force des choses. Chacun de mes lecteurs est, je pense, capable d'imaginer les répercussions fatales d'un tel processus. Pour être bref, je me dispenserai de développer.

Dans les pays communistes, le sionisme a fourni aussi un excellent prétexte aux couches (ou classes) dirigeantes pour abandonner leurs principes idéologiques, capituler devant l'antisémitisme de leurs masses et, bien plus, l'utiliser dans des buts qu'il faut bien appeler réactionnaires. En U. R. S, S., l'application déformante sous Staline d'une politique des nationalités fondée sur de justes principes a abouti à conserver l´entité juive au lieu d'en favoriser l´assimilation. La capitulation des pouvoirs devant l´antisémitisme populaire accroissant les rancunes et les désespoirs des juifs les a fait se tourner vers un Israël incomparablement idéalisé par l'ignorance et par la nécessité d'évasion fabuleuse loin de la triste réalité. Le sionisme a contribué à aviver cette nostalgie, à tourner vers l'extérieur les espoirs, à accroître la méfiance des autorités, à donner des justifications à leurs craintes, à fournir d'arguments leurs mesures hypocritement discriminatoires. Il en a été de même plus ou moins, avec beaucoup de variantes locales, dans les démocraties populaires.

Dans les luttes actuelles de plus en plus graves, à l'intérieur de chaque groupe de pays, monde capitaliste, monde socialiste, Tiers Monde, et entre ces groupes, l'ensemble des juifs est donc poussé par le processus qu'a mis en mouvement le sionisme vers des options au sens plein du terme réactionnaires. Nous devons tout faire, juifs et non juifs, pour arrêter cette évolution dont les conséquences peuvent être terribles.

Il ne sert à rien de proclamer que le « problème juif » serait résolu dans une société idéale et dans des conditions d´harmonie totale entre nations. Pour le moment, tout système d'oppression et d'exploitation sociale ou nationale, sous n'importe quelle forme, ne peut que l'aggraver en utilisant même des vestiges de spécificité juive. Il est clair maintenant pour tous qu'il n'en faut pas exclure les systèmes oppressifs se développant sur d'autres bases que l'économie capitaliste. Perspective peu attrayante pour les amateurs d'illusions, mais conforme en tous points aux bases implicites ou explicites de la sociologie marxienne, même si Marx, par ardeur idéologique, les a parfois oubliées.

Logiquement, le « problème juif » c´est-à-dire des rapports de tension entre les juifs et les autres ne peut être vraiment « résolu » que de deux façons si l'on omet la solution radicale élaborée par Adolf Hitler. Par le dépérissement des caractères spécifiques juifs aboutissant à une assimilation totale et à l'oubli même de la spécificité juive ou par l'établissement d'une société parfaitement harmonieuse. La première perspective s'éloigne dans la période présente. La seconde n'est, pour le moins, pas pour demain. Mais du moins, il est clair que toute lutte pour une société plus rationnelle et plus juste rapproche de cet idéal. On peut, au moins, demander aux juifs de ne pas se placer dans le mauvais camp ou entraver cette lutte.

Dans la situation d'avant 1945, celle où se situait A Léon, celle de la lutte prioritaire contre le fascisme, les juifs de toute catégorie, de toute opinion et de tout idéal avaient été placés bon gré mal gré, par le fait de l'idéologie hitlérienne, dans le camp progressiste. S'y situer maintenant demande non plus une constatation passive de l'inimitié sauvage des réactionnaires les plus brutaux, mais un acte de lucidité et de volonté positive. Il est impérieux de le faire.

Dans l'abstrait, un regroupement des juifs ayant gardé quelque spécificité ethnique ou quasi-ethnique dans une communauté de type national au sens le plus large pouvait se concevoir – en dehors même des fidèles de la religion judaïque pour lesquels l'affiliation à une formation de type religieux est un droit. Mais l'option sioniste a réalisé ce regroupement dans les pires conditions. Ses conséquences aboutissaient presque fatalement à le situer dans un contexte réactionnaire. Et même, comme il a été dit, toute conservation artificielle de traits spécifiques qui tendaient à disparaître favorise un alignement sur des options de ce type.

Dans les conditions actuelles de lutte exacerbée entre les masses affamées du Tiers Monde et les impérialismes capitalistes, de poussée des masses du monde communiste vers un socialisme démocratique, de tensions internationales et intra-nationales dans le monde capitaliste, il est impérieux d'empêcher que le « problème juif » ne soit utilisé pour favoriser le jeu des options les plus réactionnaires. Le combat contre celles-ci est l'affaire de tous. Le combat pour en détourner les masses juives est plus particulièrement l'affaire des juifs. Il est d'autant plus nécessaire de le mener qu'il est plus difficile. Il exige, on l'a dit, lucidité et courage. Abraham Léon nous en donne l'exemple.
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