Processus de politisation

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Processus de politisation

Message  sylvestre le Sam 19 Oct - 15:51

Parce que c'est aussi ça la théorie : 

http://www.rue89.com/2013/10/18/viens-a-lag-bof-ya-filles-comment-suis-devenu-militant-246743

« Tu viens à l’AG ? Y a des filles ? » : comment je suis devenu militant
Jb. | Etudiant





Au lycée Turgot de Paris, lors de la mobilisation contre les expulsions d’enfants étrangers, le 18 octobre 2013 (REVELLI-BEAUMONT/SIPA)
C’est contreproductif ton texte, Marie R.. J’ai vu ton témoignage sur le blocage et la mobilisation dans ton lycée [publié sur Rue89 ce vendredi, ndlr]. Je m’attendais à lire une énième rengaine sur les lycéens branleurs-débiles sous la plume d’un mec de droite. Je suis déçue de voir une sympathisante du Parti de gauche la reprendre.
Making of
Jean-Baptiste a 25 ans, il prépare les concours d’enseignement. A la fac d’Aix-en-Provence, il a participé à toutes les mobilisations universitaires, que ce soit les massives (CPE, loi LRU 1 et 2) ou celles qui n’ont jamais prises (retraites, Fioraso...). Il a aussi participé aux coordinations nationales étudiantes et a été porte-parole national de l’une d’entre elles (celle de Lille durant la première LRU).
Jean-Baptiste répond à Marie R., lycéenne, qui a témoigné ce vendredi sur Rue89 : « Je n’ai pas participé au blocus-divertissement de mon lycée. » Rue89
Rien que pour toi, en premier lieu. Je présume que tu veux encourager un max de jeunes à soutenir le Front de Gauche et Mélenchon, non ?
Prends un lycéen standard de ton bahut. Il a bloqué et manifesté. Il s’est senti un peu concerné par les cas Khatchik et Leonarda, et il a décidé de bouger.
A l’heure des réseaux sociaux, il tombe sur ton texte, et t’identifie. Quelle va être sa réaction ? Je te la donne en mille : « Pour qui elle se prend ? »
Pour me présenter vite fait, je dirais que je suis un enfant de la classe moyenne de province. J’ai grandi dans une famille qui se disait plutôt de gauche. A la maison, c’est Libé, le Canard, Charlie Hebdo qui traînaient. J’aide oncles et tantes au PCF. Mais pour le reste, la politique ça me passait au-dessus de la tête.
Les seules choses qui m’intéressaient vraiment, c’était le football, les copains, les filles.
Je vivais dans ma petite bulle peinard. Au maximum, j’avais bien aimé la campagne de Besancenot en 2002 (ou du moins les clips), voir Le Pen au second tour m’avait fait peur. Et dans le même temps, j’étais très « quand même les Arabes... », « quand même les filles voilées... ».
La guerre en Irak, j’étais contre (sans m’être mobilisé), pareil pour le référendum de 2005. Mais c’était très parcellaire et pas figé. Je pouvais un jour dire « les Arabes, c’est des racailles » et le lendemain gueuler contre le racisme. Intellectuellement, politiquement donc, j’étais Hodor.
Je traîne partout à Aix, sauf dans les amphis.
Donc en septembre 2005, Hodor débarque à la fac de lettres d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) pour entamer une licence d’histoire. Mon deuxième choix en fait, mais j’avais envoyé trop tard le dossier pour faire une hypokhâgne à Thiers (Puy-de-Dôme). Bon j’avais rien foutu, le syndrome du lycéen couvé qui découvre la liberté de la fac, donc le début de ma licence, je traîne partout à Aix, sauf dans les amphis.
Et puis, un lundi soir en mars, sur MSN (et oui ça remonte), je tombe sur un copain plus engagé.
« – Tiens vous faites grève. Pourquoi ?
– Le CPE blablabla, on est beaucoup, viens...
– Mouais bof, y a des filles ?
– Oui, y a que ça dans les AG [assemblée générale]... »
Et donc je débarque un mardi matin à ma première AG. Oui effectivement, il y a des filles.
Les débats me passent au-dessus de la tête, mais je commence à me prendre au jeu. Je siffle les pro-CPE, je manifeste en gueulant des slogans. Je
m’amuse, je me divertis.
Ça aurait pu être un kif juste comme ça, pour la forme, mais au fur et à mesure, je m’implique davantage. Pour comprendre les discussions, je parle avec plus de gens, j’engloutis livre sur livre (je lis même du Staline et Mao, pour être sûr que je ne suis pas d’accord avec eux (et je ne le suis pas, rassurez-vous)).
Je finis même par occuper la fac. Théoriquement, juste le week-end de la coordination nationale étudiante pour donner un coup de main. En vrai, jusqu’à la fin de la grève.
Pour ceux qui parlent de glandeurs et de vacances
Le CPE, de fait, ça m’a politisé. Quand sur une action, face aux gaz des CRS, tu te retrouves en chaine avec un Charles-Edouard et un vrai Rebeu des quartiers Nord de Marseille, quand une gothique te passe du sérum physiologique alors qu’un type looké baba-cool t’aide à t’exfiltrer d’une place en train d’être cadenassée par les policiers, ben tu vois plus vraiment les choses comme avant.
Et au passage, pour ceux qui parlent de glandeurs et de vacances, je voudrais vous voir passer des semaines à dormir sur un carrelage froid, faire des réunions interminables, action sur action, deux ou trois heures de ronde et de service d’ordre la nuit. Ça épuise bien plus que gratter des notes dans un amphi.
Je ne dirais pas qu’après ça, j’ai eu une carrière rectiligne de super militant. Non, j’ai eu aussi des ruptures et des discontinuités, je suis allé voir ce qui se faisait dans un peu tous les milieux militants. Mais :

  • j’ai participé à la fondation d’un « syndicat étudiant » ;
  • j’ai eu brièvement des responsabilités au niveau national dans celui-ci ;
  • j’ai été élu deux ans au CEVU (Conseil des études et de la vie universitaire) et deux ans au conseil d’administration de ma fac ;
  • j’ai été à l’animation des principales mobilisations qui ont suivi sur ma fac ;
  • c’est parfois moi qui reviens animer des formations ;
  • j’ai été mandataire financier pendant une campagne électorale...
J’ai une culture politique bien plus affirmée, je suis bien plus formé. Et même si je sais que je me suis gâché des opportunités en militant, je ne regrette rien.
J’étais une blatte
Je sais d’où je reviens. Je sais que j’étais une blatte, politiquement parlant. Que je ne comprenais rien à rien. Et qu’au début, je prenais tout à la rigolade. Mais de fait, j’essaye de me mettre au niveau de celui que j’étais avant quand j’essaye de convaincre les gens.
Je ne pars pas dans les longs monologues où je fais du « name-dropping » militant, à coup d’arguments d’autorité « Lénine a dit... », « la fétichisation de la marchandise... », etc. J’essaye d’être simple, pas simpliste genre « capitalisme = caca ». J’essaye de partir du concret, du réel, du quotidien, de ce que vivent ceux que je rencontre. Et même, en fait, j’essaye de prendre le temps de les écouter.
De la même manière, un militant qui m’aurait dit « Pfff, t’es pas militant, tu sais même pas pourquoi t’es là... », ben je lui aurais dit d’aller se faire foutre, et je me serais barré. Il aurait eu sa belle mobilisation qu’avec des « esprits éveillés, avancés », c’est-à-dire trente pingouins.
« Il faut descendre de cheval pour cueillir des fleurs »
La morgue, ça ne sert à rien. Ce que j’ai appris, au fil des années, c’est qu’il faut savoir prendre sur soi pour construire des mobilisations. C’est aussi le fameux concept de la minorité critique. Quand tu convaincs un certain nombre de personnes que tu politises un peu, tu en entraînes encore davantage d’ailleurs...
C’est exponentiel. D’ailleurs, regarde à quoi ça ressemble une mobilisation sur une université. D’abord, il n’y a que le milieu militant. Puis des gens que tu touches lors des premières initiatives. Tu les convaincs, et ils participent avec toi, ce qui ramène encore d’autres personnes, et ainsi de suite... Jusqu’à avoir des AG et des manifs massives.
Et même s’il y a des gusses qui sont là pour s’amuser ou parce qu’ils ont vu de la lumière, tant pis. Ils sont toujours là, ceux-là. Le rôle d’un plus politisé, c’est d’animer le truc, d’être à l’initiative, de tirer tout le monde par le haut. De te lier avec les plus avancés pour entrainer les moins futés dans l’action. Et de fait, l’élévation se fait, j’en suis l’exemple même.
Même si je suis hostile au Grand Timonier, j’aime bien cette phrase :
« Il faut descendre de cheval pour cueillir des fleurs. »
Pour moi, c’est juste la base du militantisme. Personne n’aime les donneurs de leçons qui regardent tout le monde de haut.
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sylvestre

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