Des syndicats coupés des salariés

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Message  nico37 le Mar 7 Sep - 21:53

Des syndicats coupés des salariés, entretien avec Dominique Andolfatto


Le syndicalisme français peine à recruter. Selon Dominique Andolfatto, il n’y a là aucune fatalité. C’est leur manque d’indépendance financière et leur professionnalisation qui ont éloigné les syndicalistes de leurs bases.
Émiettement entre confédérations, bureaucratisation, faible rajeunissement de ses adhérents… Le syndicalisme français connaît maintes difficultés. Alors qu’en moyenne un quart des salariés européens sont syndiqués (les trois quarts dans les pays scandinaves ou au Danemark), le taux de syndicalisation français s’élève à 7 %.
Selon le sociologue Dominique Andolfatto, l’histoire montre néanmoins qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Avec davantage d’indépendance financière, et une moindre « fonctionnarisation » de leurs représentants, les syndicats français pourraient retrouver vitalité et adhérents…

Le taux de syndicalisation français est aujourd’hui l’un des plus faibles parmi les grandes démocraties occidentales. Peut-on l’expliquer par une faiblesse historique, structurelle, du syndicalisme à la française ?

Absolument pas. C’est un type d’argument bien commode pour normaliser la situation actuelle, mais il est démenti au regard de l’histoire du XXe siècle. À la Libération, près d’un salarié français sur deux était syndiqué et le chiffre est resté proche de 25 % des effectifs salariés jusqu’en 1978. Ces données sont d’autant plus remarquables que durant cette période le taux d’emploi a considérablement augmenté (notamment avec l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail). Par ailleurs, le syndicalisme « à la française » était vivant. Il reposait sur de petites cellules regroupées sur le lieu de travail autour de militants actifs. Ces derniers passaient beaucoup de temps au contact des syndiqués, pour collecter les cotisations, gérer les œuvres sociales, défendre individuellement les salariés contre les licenciements, les sanctions, les mutations… Ce syndicalisme de réseau reposait aussi sur une appartenance professionnelle commune (cheminots, instituteurs, ouvriers du livre…), et contribuait ainsi à créer des identités sociales. La vie syndicale était alors intense dans les établissements – tracts, interventions à la cantine, débrayage… – et bénéficiait d’une assez forte participation (bénévole) des adhérents.

Comment expliquer alors les difficultés connues depuis les années 1980 ?

On souligne souvent que le syndicalisme français souffre de problèmes exogènes : le contexte économique, l’individualisme croissant et l’infidélité des salariés, les discriminations de l’employeur qui touchent les syndiqués dans certaines entreprises… Toutes ces explications éclairent le problème, mais ne concernent-elles pas tous les pays industriels ? Or nulle part ailleurs on a assisté à un recul de la syndicalisation aussi important qu’en France. Il faut donc pointer aussi d’autres facteurs propres aux syndicats : extinction des équipes de base, problèmes organisationnels, politisation… Mais surtout, depuis les années 1980, la professionnalisation des syndicalistes les a éloignés des salariés. Ils vivent désormais en vase clos, absorbés par les tâches institutionnelles, en disposant de ressources financières assez abondantes. Le mouvement s’est d’ailleurs accentué avec les lois Auroux (1982) qui facilitent le financement des sections syndicales par les employeurs. Pourquoi les délégués syndicaux se donneraient-ils du mal auprès des salariés pour recruter des adhérents si l’employeur leur fournit toutes les ressources nécessaires ?

Le problème est donc surtout celui de l’indépendance financière…

Tout à fait. En théorie, l’indépendance est selon la loi un critère de représentativité syndicale. Mais en réalité, l’essentiel du financement syndical provient de subventions de l’État, des collectivités territoriales et du paritarisme, mais aussi, on l’oublie souvent, des employeurs. Au final, les cotisations des adhérents ne représentent que 20 % environ des ressources ! Dans les négociations collectives, les représentants syndicaux ne sont-ils pas inévitablement en position de faiblesse quand ils doivent négocier avec un employeur qui les aide en argent ou en nature ?
Ainsi, il serait nécessaire d’enquêter sur le contenu des accords d’entreprise conclus entre délégués syndicaux et employeurs. Car il arrive que des acquis sociaux de l’entreprise soient remis en cause dans des accords qui octroient, aussi, davantage de droits syndicaux aux représentants des salariés…
Il serait nécessaire aussi de faire la transparence sur les postes de détachés syndicaux financés par les entreprises, comme chez Total ou à la SNCF… Jusqu’en 2008, nous étions là dans une zone grise du droit. La nouvelle loi sur la représentativité légalise cela. Or, le principe d’indépendance et, de façon sous-jacente le risque de corruption, supposerait que l’on revienne sur ces pratiques, comme cela a d’ailleurs été fait pour les partis politiques depuis 1995.

La loi d’août 2008 est aussi censée améliorer la représentativité syndicale en la fondant sur le résultat des élections professionnelles. Est-ce un progrès ?

On peut avoir différentes lectures de la réforme. En liant la représentation syndicale, et donc la possibilité de négocier dans l’entreprise, aux résultats des élections professionnelles, la loi contraint les organisations à une remise en cause régulière et à un certain retour sur le « terrain » pour obtenir des voix. De même, en fixant des seuils de représentativité (10 % des votes au niveau de l’entreprise, 8 % dans les branches), elle a tendance à clarifier le paysage syndical français.
Néanmoins, ces seuils contribuent aussi à éliminer les organisations minoritaires, y compris certaines disposant d’une réelle légitimité historique. À la SNCF, la représentation syndicale est ainsi passée de 9 à 4 organisations ! FO et la CFTC ont été éliminées ! Cela peut choquer. Mais l’application de cette réforme interroge aussi la nature du syndicalisme car elle a provoqué un véritable « mercato » parmi les permanents syndicaux. Ceux qui risquent de se faire éliminer du jeu ou dont les positions sont fragiles n’hésitent pas à aller se vendre aux organisations majoritaires. Ces transferts entre organisations mettent à jour un carriérisme assumé…

Dans les débats sur la réforme du « dialogue social », État et organisations patronales semblent jouer un rôle ambigu auprès des syndicats…

Officiellement, chacun souhaite des syndicats « forts ». Mais dans les faits, derrière une vision souvent compatissante, l’État et le patronat souhaitent-ils vraiment remédier aux faiblesses actuelles ? Ils ont surtout tendance à donner toujours plus de ressources aux syndicats, ce qui s’apparente à un piège puisque cela renforce leur institutionnalisation. Regardez l’affaire récente du comité d’entreprise d’Air France, qui a mis à jour un « trou » d’environ 20 millions d’euros dans les comptes, lié à des dépenses fantaisistes des organisations syndicales responsables (1)…
Notons au passage qu’il est difficile de parler de manière indépendante de la question syndicale en France, car lorsque l’on pointe ce genre de problèmes, on est rapidement accusé de « tirer sur l’ambulance » et de contribuer à son tour à la désyndicalisation.

En 2009, la crise financière a provoqué en France des pratiques spectaculaires parmi les salariés : séquestration de dirigeants, menaces de destructions d’usines… Assisterait-on à un renouveau des mobilisations ?

Malgré l’existence de ce type d’actions dures et très médiatisées, il faut d’abord rappeler que la conflictualité a tendance à régresser en France. En 2004, le nombre de jours de grève est tombé à un chiffre historiquement bas : 351 000, soit dix fois moins que dans les années 1970 ! Depuis, la grève a probablement connu un regain (les statistiques publiques ont changé leur méthode sur le sujet), mais la tendance à l’affaiblissement sur longue durée demeure.
À en croire l‘administration du travail, il y aurait effectivement une tendance à la diversification des conflits : grèves perlées, grèves du zèle, refus des heures supplémentaires, pétitions… En fait, ce type de conflits est traditionnel, mais la statistique n’en a jamais été faite avant les années 1990. Il est donc impossible de juger l’évolution de ces pratiques sur le long terme.

NOTE :
(1) Sur le sujet, lire « CCE d’Air France : un trou de 20 millions d’euros », http://www.lefigaro.fr, 11 janvier 2010.

Dominique Andolfatto

Maître de conférences en science politique à l’université de Nancy. Il est notamment l’auteur, avec Dominique Labbé, d’une Sociologie des syndicats, La Découverte, 2de éd. 2007, et de Toujours moins ! Déclin du syndicalisme à la française, Gallimard, 2009.

nico37

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