Comment l'athéisme est devenu religion

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Message  yannalan le Mar 14 Mai - 9:08

Juste pour RV, j'étais à la LCR dans ces temps reculés aussi et je ne me souviens pas avoir parlé d'athéisme ou de religion pour intégrer des gens.La seule fois, c'est pour un gars qui avait dit qu'en tant que chrétien, il était non-violent, donc il refuserait d'être au SO.Pour moi, c'était une raison de refus, ça l' a pas été pour sa cellule. Refus parce qu'un militant doit faire les tâches décidées, pas parce qu'il était chrétien...

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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  Rougevert le Mar 14 Mai - 19:13

Roseau a écrit: @ RougeVert
1. Sur la LCR: il y a toujours eu des croyants. J'en ai même connu excellents militants!
Ils étaient surement mal à l'aise vis à vis de certains athées sectaires, mais totalement à l'aise
avec le projet, le socialisme, et la stratégie, une révolution mettant en pièces l'Etat bourgeois.
J'en ai recruté, de toutes religions et ai fait des coups pendables avec eux. Un bonheur !
(à propos d'athéisme, je ne suis pas athée.
Je n'ai pas à nier l'existence de ce qui n'a pas l'ombre d'une réalité.
Je m'en fous. C'est une illusion, parmi beaucoup d'autres, par exemple la démocratie,
la république et autres conneries!
Autrement dit, les athées militants, qui pratiquent la discrimination franco-catholique,
soit disant laique (!), en fait au service de l'ordre bourgeois,
rendent le plus grand service à l'illusion théiste, et à la division de notre classe.
Je suis révolutionnaire, avec tous ceux qui veulent sauver l'espèce humaine
et cette planète que j'aime, adorée, pendant qu'il est encore temps).
Ben, ce n'est pas du tout mon expérience.
Nous ne mettions jamais à l'ordre du jour des réunions ou des formations des questions ayant trait avec la religion, parce que ce n'était pas la peine, de toute évidence.
Sauf justement le jour où Ernesto Cardenal s'est agenouillé devant Jean Paul II...qui serra la main de Pinochet quelques années plus tard.
Par contre, il nous arrivait souvent de discuter avant ou après, en mangeant ou en allant à la plage ou à la montagne ensemble, et là, chacun parlant de soi, nous savions tout du parcours des un(e)s et des autres. Pas de croyants, de quelque obédience que ce soit.
Les croyants étaient absents, et j'ai retrouvé ça dans le 9-3 plus tard.
Ce qui me pousse à penser que la lutte des classes et la révolution ne les attirent que très peu.
Bien entendu, il peut toujours y avoir des cas isolés, des exceptions.
Tout le monde a des contradictions.
Mais s'il y a des croyants discrets dans l'extrême-gauche, je ne m'étonne plus de son rejet de l'écologie au profit de l'environnementalisme.

Roseau a écrit:
2. Sur FSLN et FMLN, que j'ai connu de près...
C'est pas du tout le catholicisme qui les a inspiré.
Ni au départ avec Sandino (Nicaragua) ou avec Farabundo Marti (El Salvador),
ni après dans la guerre des années 80.
Simplement, leurs directions n'étaient pas des commentateurs et gardiens du marxisme,
mais des révolutionnaires, pas des LOsers comme on les lit ici, mais des combattants,
qui avaient compris, comme l'a fort bien expliqué Toussaint, que l'objectif, le SEUL,
c'est d'abattre la dictature du capital, pas de faire la police des rêves et illusions humaines.
Se débarrasser des illusions religieuses, c'est la vraie spiritualité,
c'est contempler la nature dans ses mystères et abysses impénétrables,
en amoureux, pas en maitre, et un voyage poétique sans pareil,
c'est une part de bonheur, mais cela vient après, pour ceux qui peuvent,
comme l'ont expliqué Lénine et Trostki, entre autres MR.
Je n'ai pas dit que le catholicisme était leur seule souce d'inspiration, mais elle était bien réelle.
http://www.legrandsoir.info/Au-Nicaragua-les-quatre-vies-du-sandinisme.html
En 1960, inspirés par le triomphe de la révolution cubaine et guidés par les idées de Sandino, Carlos Fonseca Amador, Tomas Borge et d’autres intellectuels donnent naissance au Front sandiniste de libération nationale (FSLN). Pendant de nombreuses années, les succès de cette guérilla demeurent limités, en raison de son manque d’expérience dans les relations avec la population rurale. Toutefois, les abus de la famille Somoza, totalement soumise aux intérêts américains, et la concentration du pouvoir entre ses mains changent la donne et provoquent le mécontentement d’une fraction de la bourgeoisie.

Celle-ci pense qu’une alliance avec le FSLN lui permettra de se débarrasser du dictateur et de récupérer l’espace politique qui lui est refusé. Le Front, de son côté, voit dans ce rapprochement la possibilité d’atteindre plus rapidement ses objectifs. La jonction avec les chrétiens adeptes de la théologie de la libération - l’Eglise des pauvres - sera décisive. Tandis que la répression s’accroît, les spectaculaires actions militaires du FSLN, en 1978, provoquent à travers le monde une vague de sympathie.
D'ailleurs Ortega, l'ex commandante et Président du Gouvernement de Reconstruction Nationale a été reélu Président quelques années après la défaite contre Violetta Chamorro.
Pour cela, il a fait allégeance à l'Eglise Nicaraguayenne et a mis dans son programme l'interdiction de l'avortement...
Je crois qu'il y a maintenant DEUX FSLN, le FSLN et le MRS
Voilà à quoi peut mener l'influence religieuse.
Roseau a écrit:
Et si ils ont été écrasés militairement et politiquement, ce n'est pas à cause de ces illusions,
mais du rapport de force entre l'impérialisme et le mouvement ouvrier international.
Cette défaite a d'ailleurs impliqué un repli, que seuls des franchouillards ne peuvent comprendre,
sur un espoir vain de salut dans l'au-delà, car au ici-bas, la vie est leur est si dure
et quelquefois insupportable. D'où le développement des églises charismatiques.
Mais j'avoue, il faut y être pour comprendre cela, sortir de l'hexagone laicard.

On pourrait expliquer la même chose concernant quantité de pays en AL, que je connais très bien,
ou même en Asie.
Bien sûr, je connais moi aussi l'Histoire du Nicaragua, pour avoir longtemps milité dans les comités de solidarité 'Nicaragua, Salvador, Guatemala) le rôle des contras, celui des menaces d'intervention américaine directe et l'isolement politique du Nicaragua sandiniste, malgré la proximité de Cuba et l'aide symbolique de l'URSS.
Mais la politique du FSLN y a aussi contribué.
Et même si la défaite est compréhensible, la rupture avec les objectifs "révolutionnaires" (pourtant assez limités) du début, l'est beaucoup moins. est-ce à cause de l'impérialisme si le gouvernement d'Ortega a été oint des saintes huiles par l'église nicaraguayenne?
Déjà le genou à terre de Cardenal était un signe avant coureur, même si Cardenal est...dans le MRS.
http://www.turmel.uqam.ca/node/115

Après 16 ans dans l'opposition et trois campagnes présidentielles infructueuses, Ortega revenait au pouvoir en novembre 2006 en prônant durant la campagne électorale « l'amour, la paix et la réconciliation ». Il faut aussi dire que plusieurs années auparavant, le FSLN avait délaissé le rouge et le noir pour le bleu poudre et le rose bonbon, sans parler de sa troublante alliance, le pacte de « gouvernabilité » (El Pacto), avec le libéral et très corrompu Arnoldo Alemán (PLC). Ce pacte, expliquant en bonne partie le retour des sandinistes au pouvoir, modifiait la loi électorale, notamment en abaissant à 35 % le pourcentage nécessaire à un candidat présidentiel pour être élu au premier tour (ii). Autre signe que les temps avaient changé et que le FSLN était prêt à revenir au pouvoir à n'importe quel prix, Ortega enterra la hache de guerre avec un de ses pires ennemis de l'époque révolutionnaire, le cardinal Miguel Obando y Bravo.Ortega a transformé son discours idéologique en invoquant à répétition Dieu et Jésus, en se mariant avec sa compagne, la poétesse Rosario Murillo, afin de « cesser de vivre dans le péché » et surtout, à la suite de la hiérarchie catholique, en dénonçant et finalement en faisant interdire l'avortement thérapeutique par une des lois les plus restrictives au monde (iii).

Le naufrage éthique du sandinisme des années 1990, bien que prenant de nouveaux visages, se perpétuait. Les alliances pragmatiques du FSLN d'Ortega avec la droite religieuse et le PLC ont contribué à démobiliser les forces sociales populaires et à faire du FSLN un parti institutionnel qui, malgré sa victoire en 2006, peut difficilement prétendre à l’étiquette de « révolutionnaire ».Plusieurs des personnalités clés de la Révolution de 1979 dont, entre autres, Sergio Ramírez, Dora María Téllez, Carlos Mejía Godoy, Ernesto Cardenal, face à cette dérive du FSLN, sont passées à l’opposition politique et ont fondé le Mouvement de rénovation sandiniste (MRS) en 1995.
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Message  alexi le Mar 14 Mai - 21:31

Roseau :
Tout est à encadrer !
Un rappel des positions de classe, telles que toujours défendues par les MR,
Lénine et Trostky en tête, contre l'idéologie républicaine bourgeoise.
Merci !


Trotsky, “Lettre ouverte au camarade Burham”
7 janvier 1940 :

“ Celui qui oublie de lutter contre la religion est indigne de porter le nom de révolutionnaire”. (…)

“Nous, les révolutionnaires, nous n'en avons jamais fini avec les problèmes de la religion, car nos tâches consistent à émanciper non seulement nous-mêmes mais aussi les masses de l'influence de la religion”.

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Message  Toussaint le Mar 14 Mai - 23:57

Toussaint, Réponse sur ce fil:
Very Happy
La question n'est pas seulement d'attaquer l'idéologie religieuse, nous le faisons tous, même si deux ou trois arrogants délirent, mais de ne pas laisser l'idéologie religieuse diviser la classe.
Et s'attaquer aux croyants en les sommant d'abjurer et de devenir athées, c'est de la sottise, c'est exactement tomber dans la logique de la division de la classe.

Puisque nous voici de nouveau dans ce que je disais ailleurs, à savoir le débat à coups de citations tirés de nos Evangiles et des Ecrits de nos apôtres divers...

Disons que je me tape un peu de ce qu'a dit Trotsky et même de ce qu'a dit Trotski, sur tel ou tel point, tel ou tel jour. Les citations ont ceci de dangereux qu'on peut en trouver une autre, toujours exactement inverse, y compris sur cette question, le Vieux ayant dit qu'on ne combattait pas la religion en entrant en guerre contre Dieu et la foi des croyants. Donc, pour la démarche sectaire de la psalmodie des Saintes Ecritures, ça va, je me tape tous les jours évangélistes, Témoins de Jéhovah, et divers autres qui ont toujours une citation à brandir dont ils croient que cela leur donne l'air intelligent. Amusant de voir illustrer les propos de Tévanian d'une façon aussi caricaturale. Lénine, quant à lui, a dit la même chose et a aussi expliqué qu'un parti révolutionnaire ne pouvait se déclarer athée et en faire une condition d'adhésion. Moyennant quoi, on intègre des chrétiens et des popes pour lutter contre la religion. Pas si bête d'ailleurs, mais assez éloigné de ce que racontent les ouailles LO de LT Very Happy ...

Ensuite, il est amusant de voir des gens formés à LO se réveiller quand on attaque l'idéologie républicaine bourgeoise en citant Trotsky sur la religion... Mais je crois avoir noté plus haut ou ailleurs que la lecture d'un texte de LDC obligeamment posté par vals mettait en évidence les réactions fortes de LO contre tout ce qui peu ou prou ne rentrait pas dans le moule de l'idéologie républicaine bourgeoise, faisant un parallèle entre le communautarisme, en particulier musulman, et les mouvements nationaux totalement illégitimes aux yeux de la secte. Alors, certes LO chasse très fort le nationalisme et le républicanisme d'un Mélenchon ou d'un Sarkozy, mais les rejoignent sur certaines cibles qui leur sont communes, l'Islam et les mouvements nationaux. Au cœur des phobies de la secte, il y a aussi un chauvinisme très républicain bourgeois. Trotsky d'ailleurs disait... Very Happy

Aujourd'hui la place de la religion est très différente de ce qu'elle était il y a un siècle. Il y a eu la loi de 1905, mais aussi une énorme diffusion d'une idéologie bourgeoise par des canaux bien plus puissants que ceux des églises de toutes sortes. La publicité, les modèles de vie et de comportement, les références dominantes ne sont plus empruntés directement aux religions. Celles-ci ont aussi considérablement évolué, et se voient percutées par d'autres influences bien plus fortes que la leur, plus dynamiques. Et pas moins aliénantes, pas moins réactionnaires, pas moins bourgeoises et pas moins obscurantistes sous des aspects branchés. Parfois plus ou plus pernicieux, moins explicites, donc moins faciles à démonter, à combattre. Et ces idéologies ont une influence directe y compris sur les organisations révolutionnaires. Comme autrefois et encore parfois la religion. Prenons par exemple le mot citoyen, et tout ce qu'il véhicule. Il avait peut-être une valeur révolutionnaire en 1789, il ne l'a plus. L'insistance sur ce mot, son usage tous azimuts date du virage libéral de la Gauche mitterrandienne. Il s'agissait de briser et ringardiser le mot camarade, de passer à une dilution des appartenances et des conflits de classe. L'EG a accompagné le mouvement. Du gauchiste "élections-piège à cons" qui est sans doute gauchiste comme mot d'ordre mais totalement juste sur le fond, on est passé à un électoralisme délirant. Je me souviens sur ce forum du temps où le NPA avait fait une percée à moins de 5%. On voyait dans les années qui ont suivi (jusqu'aux heureuses déculottées européennes, présidentielles et législatives qui ont calmé les ardeurs sondagières) le FMR basculer directement le lendemain d'une élection sur le débat concernant la suivante. Et tout le monde de s'engouffrer sur la grave question des alliances nationales, locales, les dissensions ici et là, les interviews et les sondages. Or rien, absolument rien depuis longtemps ne vient vérifier l'adage selon lequel la victoire de la gôche est synonyme de mobilisation et de débordement ouvriers, de construction de partis de masse, de débordement révolutionnaire fatal. Rien. Ni en 1981, ni en 1997... faut-il parler de 2012? Very Happy Et surtout rien, absolument rien n'est venu aujourd'hui confirmer que la victoire électorale permet de transformer la société.

Les blablas joshuesques et les braillements mélenchoniens n'y changent rien. La "révolution citoyenne par les urnes", le "prenez le pouvoir, votez pour moi" sont une farce mais elle vient de loin et elle a bien à faire avec le remplacement de la foi religieuse par une foi républicaine citoyenne qui a tout de l'aliénation.
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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  Rougevert le Mer 15 Mai - 1:55

On peut certes dire que les écrits des uns peuvent être contredits par d'autres écrits des mêmes, écrits à d'autres moments et d'en d'autres circonstances pour parler de choses différentes.
C'est indiscutablement vrai.
Il convient donc de bien réfléchir sur le sens de ce qu'on on lit quand on prend connaissance de l'expérience écrite des dirigeants révolutionnaires et des théoriciens du Marxisme.
Au lieu d'aller extraire un bout de phrase, ou plusieurs et d'en faire un commandement ou une sourate, comme un croyant.
Mais on ne peut pas dire non plus que tous les textes sont une auberge espagnole comme la Bible ou le Coran à quoi les différentes cliques religieuses font dire ce qu'elles veulent, comme Toussaint l'a à peu près dit...

Exemple:
Le prolétaire est sans propriété; ses relations avec sa femme et ses enfants n'ont plus rien de commun avec celles de la famille bourgeoise; le travail industriel moderne, l'asservissement moderne au capital, aussi bien en Angleterre qu'en France, en Amérique qu'en Allemagne, ont dépouillé le prolétaire de tout caractère national. Les lois, la morale, la religion sont à ses yeux autant de préjugés bourgeois derrière lesquels se cachent autant d'intérêts bourgeois.
Marx et Engels "Le Manifeste du Parti Communiste"
I "Bourgeois et prolétaires" p15


Et ou mais?
Je pense "et", ne prenant pas Marx pour un imbécile.

Ils (les communistes) n'établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement prolétarien.
Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points.
D'une part, dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat.D'autre part, dans les différentes phases de développement que traverse la lutte entre prolétariat et bourgeoisie, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité;
Marx et Engels "Le Manifeste du Parti Communiste"
II "Communisttes et prolétaires"


Et (pas de zig-zag, si on allume deux neurones) les croyants doivent savoir que le Parti des Communistes a pour but ceci:


Les idées de liberté de conscience, de liberté religieuse ne faisaient que proclamer le règne de la libre concurrence dans le domaine de la conscience .« Sans doute, dira-t-on, les idées religieuses, morales, philosophiques, politiques, juridiques, etc., se sont en effet modifiées au cours du développement historique.
Cependant la religion, la morale, la philosophie, la politique, le droit se maintenaient toujours à travers ces transformations.
« Il y a de plus des vérités éternelles, telles que la liberté, la justice, etc., qui sont communes à tous les régimes sociaux. Or, le communisme supprime les vérités
éternelles, il supprime la religion et la morale au lieu d'en renouveler la forme, et il contredit en cela tous les développements historiques antérieurs. »
II "Communistes et prolétaires"


Le Manifeste du Parti Communiste n'est pas un livre religieux: nul châtiment dans l'au-delà ne menace celui ou celle qui l'ignore ou s'en détourne.
Mais c'est un texte fondateur, court et surtout très clair, sans la moindre ambiguïté.
On peut facilement voir ce qui est daté, circonstanciel et ce qui ne l'est pas, tant que le capitalisme existe, tel qu'il est défini parce que ses fondements n'ont pas changé.


Je continue DONC de penser que Toussaint a raison quand il dit qu'il ne faut pas mettre en préalable la rupture avec son éventuelle foi, mais seulement quand il s'agit d'agir ensemble en tant que classe, qu'il s'agisse d'une petite grève isolée ou de la révolution.
Je pense avec lui que soutenir une loi d'exclusion contre des femmes portant un foulard par conviction religieuse, un foulard dont le port n'est pas facultatif, contrairement à une croix, une médaille de baptême, une étoile de David ou une kippa (je crois savoir que son port n'est obligatoire, du point de vue de la foi, que dans une synagogue ou pendant une prière), un foulard qui ne peut pas être discret, car il doit masquer les cheveux et la peau du cou, est un acte discriminatoire et non pas laïcard, mais anti-laïque.
Je dirai plus tard ce que je pense de sa réponse sur les conflits de la foi avec les contenus de l'enseignement, les méthodes d'enseignement et les sanctions qu'il a un peu trop vite évoquées, peut être pour éluder le problème (ou parce que je ne me suis pas clairement exprimé)....

Mais je continue aussi de penser qu'il confond l'intérieur et l'extérieur du parti.
Le mouvement prolétarien, ce n'est pas le parti.
Le parti n'a pas à imposer des principes philosophiques à la lutte des classes, des grèves, des manifestations
Un parti révolutionnaire doit éduquer, former ses militants et les sélectionner (pour les raisons données par Marx et Engels citées et développées ensuite par Lénine et Trotsky) et ceux qui veulent y entrer doivent savoir que le communisme (donc le but suprême du parti) supprime la religion...

http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/manifeste_communiste/Manifeste_communiste.pdf


La citation de Trotsky mérite d'être complétée:
Evidemment nous nous comportons avec prudence vis-à-vis des préjugés religieux d'un travailleur arriéré. S'il désire combattre pour notre programme nous l'acceptons comme membre du parti. Mais en même temps notre parti l'éduquera avec persistance dans l'esprit du matérialisme et de l'athéisme. Si vous êtes d'accord avec cela, comment pouvez-vous vous refuser à lutter contre une religion que partagent, à ma connaissance, l'écrasante majorité des membres de votre propre parti qui s'intéresse aux problèmes théoriques?

http://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/defmarx/dma6.htm

Léon Trotsky

DEFENSE DU MARXISME

LETTRE OUVERTE AU CAMARADE BURNHAM



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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  yannalan le Mer 15 Mai - 9:50

Je pense avec lui que soutenir une loi d'exclusion contre des femmes portant un foulard par conviction religieuse, un foulard dont le port n'est pas facultatif, contrairement à une croix, une médaille de baptême, une étoile de David ou une kippa (je crois savoir que son port n'est obligatoire, du point de vue de la foi, que dans une synagogue ou pendant une prière), un foulard qui ne peut pas être discret, car il doit masquer les cheveux et la peau du cou, est un acte discriminatoire et non pas laïcard, mais anti-laïque.
Comme beaucoup en France, tu as une vision catho des religions. Que ce soient chez les musulmans ou les juifs, ce n'est pas la religion qui oblige, c'est sa lecture par certains. Ce n'est pas une question de foi, mais de loi, et elles sont discutées amplement. Dans les milieux juifs pratiquants, la tête couverte est obligatoire partout. Mais on peut très bien se déclarer musulmane ou juif sans rien porter, c'est une question de conscience personnelle individuelle.

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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  dug et klin le Mer 15 Mai - 10:26

yannalan a écrit:

1)..."Dans les milieux juifs pratiquants, la tête couverte est obligatoire partout."...

2)..."Mais on peut très bien se déclarer musulmane ou juif sans rien porter, c'est une question de conscience personnelle individuelle."...


1)je crois que,a l'inverse des musulmans et des chrétiens,chez les juifs la tete couverte concerne autant les hommes que les femmes.

2)sauf que pour les musulmanes la question de conscience personnelle est fortement sous pression familiales et communautaire.
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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  Rougevert le Mer 15 Mai - 11:57

yannalan a écrit:
Comme beaucoup en France, tu as une vision catho des religions. Que ce soient chez les musulmans ou les juifs, ce n'est pas la religion qui oblige, c'est sa lecture par certains. Ce n'est pas une question de foi, mais de loi, et elles sont discutées amplement. Dans les milieux juifs pratiquants, la tête couverte est obligatoire partout. Mais on peut très bien se déclarer musulmane ou juif sans rien porter, c'est une question de conscience personnelle individuelle.
Merci pour cette info... Very Happy
Me voilà catho, maintenant!
Mais je ne vois rien de catho à supposer connaître (à tort, certes, tu m'apprends un truc) les rites possibles d'une religion (je parle de la kippa).
Nous parlions de religions et de liberté de conscience, donc celle de vivre la religion et d'interpréter une religion à sa manière.
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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  yannalan le Mer 15 Mai - 12:43

Jene dis aps que tu ES catho, simplement, dans la mesure où les cathos sont la religion de base en France, tu imagines comme beaucoup d'autres que toutes les religions fonctionnent pareil. Mener une lutte anti quelque chose sans savoir contre quoi on lutte est difficile. Les cathos ont tout un appareil d'encadrement et d'homogénéisation qui est le même aux quatre coins de la terre et si le Pape déclare quelque chose, ils suivent.
Chez les musulmans, le lien est avec Dieu, et s'ils ont envie de suivre un savant plutôt qu'un autre ou de se débrouiller eux-mêmes, ça les regarde. Chez les juifs aussi, même si c'est un peu structuré.

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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  verié2 le Mer 15 Mai - 12:55

dug et klin
sauf que pour les musulmanes la question de conscience personnelle est fortement sous pression familiales et communautaire.
Et pas chez les Juifs et les Cathos ? Shocked

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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  dug et klin le Mer 15 Mai - 14:07

verié2 a écrit:
dug et klin
sauf que pour les musulmanes la question de conscience personnelle est fortement sous pression familiales et communautaire.
Et pas chez les Juifs et les Cathos ? Shocked

Si,il y a pression du milieu dans les trois,mais quand je disais"fortement sous pression"j'entendais jusqu'à la violence physique de la part des peres,freres,ou maris.J'ai personnelement assisté a des exemples.
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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  Roseau le Mer 15 Mai - 14:41

Rougevert a écrit:
Et même si la défaite est compréhensible, la rupture avec les objectifs "révolutionnaires" (pourtant assez limités) du début, l'est beaucoup moins. est-ce à cause de l'impérialisme si le gouvernement d'Ortega a été oint des saintes huiles par l'église nicaraguayenne?
Tu fais une fixation sur la religion qui entraine un renversement des causes.
Il y a retour au religieux, pas d'ailleurs vers le catholicisme,
mais vers les églises dites "évangélistes".
Ce retour du religieux, loin des aspirations et
de la théologie de la libération,
n'est pas la cause de la rupture avec les "objectifs révolutionnaires'.
La cause est complexe, y compris l'incapacité du mouvement ouvrier alors
à se porter au secours d'une révolution en cours.
Je sais que nous avons, pas mal de MR, dont Rougevert, fait beaucoup,
dans le monde entier, y compris nos camarades aux USA.
Mais très insuffisant.
L'autre facteur: héritage non pas de la théologie de la libération,
mais du stalinisme sur la majo des directions des révos centre-am
Pourrais en parler longuement, mais ce n'est pas le sujet,
sinon pour dire qu'il faut faire sa place aux facteurs religieux
dans la strat révo, sa juste place, pas une autre.
En matérialiste, sans fixette.


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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  yannalan le Mer 15 Mai - 14:50

Ca peut exister et ça existe, chez tout le monde. La famille est un lieu d'oppression qui a précédé la religion, si ça se trouve et la violence conjugale est équitablement partagée. C'est bien pour ça qu'empêcher des femmes de sortir de leur milieu pour participer à des activités ou travailler reste négatif.
Après sur le côté communautaire, il peut exister aussi, mais on ne peut généraliser.
Chez les juifs très pratiquants, les femmes doivent parfois se raser les cheveux après le mariage, la perruque ou le foulard faisant débat. Les tabous chez les plus religieux n'ont rien à envier aux salafistes les pires.
Les valeurs d'une société sont un mélange de valeurs religieuses, mêlées à des traditions parfois bien plus anciennes. Même les militants ouvriers n'en sont pas toujours exempts

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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  Toussaint le Jeu 16 Mai - 5:52

Tout à fait d'accord avec Roseau.

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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  Toussaint le Jeu 16 Mai - 5:55

Quant à la violence physique, j'ai aussi des exemples chrétiens, par exemple des crucifixions, des tortures pour exorciser un enfant "possédé" (au sens où il refusait d'aller à la messe), des séances de fouettage avec des câbles électriques, etc...

Mais je suppose que ce sont des morts et des tortures bénignes puisque non attribuables à des musulmans... Very Happy
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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  Rougevert le Jeu 16 Mai - 7:53

T'as pas remarqué que je parlais de toutes les religions, même si j'ai insisté sur les trois religions du livre?
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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  Toussaint le Jeu 23 Mai - 1:43

Je plaisantais, Rougevert, excuse-moi.
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La religion, opium du peuple ?

Message  Roseau le Lun 27 Mai - 23:47

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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  Toussaint le Mar 28 Mai - 5:32

Tiens, je le croyais parti à la GA?
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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  Prado le Mar 28 Mai - 12:44

Toussaint a écrit:Tiens, je le croyais parti à la GA?

Jusqu'à récemment en tout cas, il avait la double appartenance, comme quelques autres militant(e)s.

Prado

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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  verié2 le Mar 28 Mai - 14:21

L'article est intéressant, peut-être un peu "universitaire". Il ne se mouille pas beaucoup sur le rôle de la religion aujourd'hui et l'attitude pratique des marxistes vis à vis de la religion.

verié2

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Marxisme et religion

Message  Roseau le Mar 28 Mai - 14:28

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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  Vals le Mar 11 Juin - 22:45

Les mots de Marx sont importants (sur La haine de la religion, de Pierre Tevanian)
10 JUIN 2013 Par GERMINAL PINALIE

Le livre La haine de la religion de Pierre Tevanian est appuyé sur une traduction truquée du passage de Marx sur l'opium du peuple.

Sur La haine de la religion, de Pierre Tevanian, éditions La Découverte, mars 2013.

Pierre Tevanian, compagnon de route des Indigènes de la République, analyse dans un court pamphlet ce qu’il appelle le « parti pris antireligieux » des gens de gauche, et s’appuie sur une lecture toute personnelle de Marx. La formule sur la religion comme « opium du peuple » est en effet redevenue très à la mode ces dernières années. Un des objectifs de l’auteur est de dénoncer ce qu’il qualifie d’obsession antireligieuse comme étant « un écueil, un idéalisme ou une ruse de la bourgeoisie » (quatrième de couverture). L’autre est d’amener son lecteur à penser que s’adapter aux diverses croyances et traditions religieuses peut être le socle d’une politique de libération, car selon lui « On découvre que Marx et les marxistes ont même théorisé et pratiqué l'alliance entre " celui qui croit au Ciel et celui qui n'y croit pas " ». Si cela dit en effet quelque chose des pratiques opportunistes d’un certain léninisme, c’est par contre en relative contradiction avec Marx. Et pour cause, puisque cette argumentation se développe dans ce livre à partir d’une traduction truquée du fameux texte sur l’opium. Pour critiquer les prétendues obsessions antireligieuses de l’époque, et afin de réévaluer l’islam politique, Tevanian fabrique un Marx qui n’existe pas pour s’en faire un allié. Or Marx n’est pas son allié, pas plus qu’il n’est celui des laïcards de salon. Si le débat que Tevanian entend susciter sur le rapport entre les gauches et la religion est effectivement un débat nécessaire, dans lequel ses arguments seront considérés comme discutables, au sens où l’on peut polémiquer autour de ces questions, il est par contre indiscutable qu’il l’a bien mal engagé en truquant le texte auquel tout le monde se réfère. On peut être d’accord avec Tevanian, ou profondément opposé à l’islamisation d’une partie de l’extrême gauche, comme au racisme des Indigènes de la République, tout ceci reste de l’ordre du débat politique. Ce qui par contre ne saurait faire débat, c’est la simple réalité des mots mêmes de Marx et leur sens, et leur falsification par Tevanian.

Traduttore-tradittore

Je ne sais pas si Pierre Tevanian est germaniste, mais la source de sa citation « intégrale » du célèbre passage de l’introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel, écrite par Marx dans les années 1840, n’est pas indiquée. La quasi-totalité des autres citations faites dans ce livre de 128 pages est clairement référencée en note de bas de page, mais celle-ci, non. Le texte qu’il fournit est différent dans son ensemble des six traductions disponibles en français, y compris de celle du recueil Sur la religion qu’il cite par ailleurs comme référence d’un autre texte de Engels. J’insiste sur ce point : Tevanian n’indique jamais l’origine de sa traduction, comme s’il traduisait lui-même. Le texte présent dans son livre en trois gros morceaux disposés dans le désordre (1,3,2) s’avère être un montage effectué à partir des traductions en question. Tevanian a donc établi sa propre vraie-fausse version, en pleine connaissance de cause des modifications de sens et des coupures effectuées sans en informer le lecteur francophone.

Il faut donc lire Marx, comme Tevanian nous y enjoint, et le comparer à la version qu’il en donne. Voici les différentes versions du passage qui contient la fameuse phrase sur l’opium :

- Le texte original de Marx en allemand, dans la MEGA I/1/1, page 607.

- La traduction de Molitor, aux Éditions Costes, la plus ancienne, et par ailleurs la plus critiquée, d’où l’existence des suivantes. Il s’agit des Œuvres philosophiques, Éditions A. Costes, 1927, p.83-85, récemment reprise par les éditions Allia et les éditions Mille et une nuits.

- La traduction de l’introduction à la Critique par Badia, Bange et Bottigelli se trouvant dans le recueil de textes de Marx et Engels intitulé Sur la religion, aux Éditions Sociales (1960), pages 41-42.

- La traduction complète de la Critique de Baraquin, aux Éditions Sociales (1975), p. 197-198. Ces deux dernières n’étant plus imprimées sont de plus en plus rares.

- Celle de l’introduction par Rubel, dans la Pléiade (1982), reprise dans le Folio-Essais Karl Marx, Philosophie (1994), pages 89-91.

- Il y a également deux autres traductions plus récentes, assez peu diffusées, l’une faite par Eustache Kouvélakis en 2000 aux éditions Ellipses, et une autre signée par « du mauvais côté », parue en Suisse chez Entremonde, qui est accompagnée d’un fac-similé de l’édition originale en allemand.

Je mets ici en lien les différentes traductions.

Venons-en donc aux faits précis qui constituent la falsification au cœur du livre de Tevanian. Il y en a de trois sortes : des traductions faussées, des coupures à l’intérieur même du texte et des omissions. Il y a en effet une différence entre découper des phrases pour en modifier le sens d’une part, et omettre la phrase finale d’un paragraphe qui lui donne sa signification d’autre part. Il y a ici toutes sortes de manipulations, et évidemment aucune n’est signalée par l’auteur. J’ai découpé le texte de la traduction de Tevanian en numérotant les phrases, dont le découpage n’est pas exactement celui de Marx :

1. « Le fondement de la critique irreligieuse est : c’est l’homme qui fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. »

Cette phrase ne pose pas de problème particulier, on peut juste remarquer qu’elle est identique aux traductions de Badia et Baraquin, et différente des quatre autres.

2. « Certes, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi qu’a l’homme qui ne s’est pas encore trouvé lui-même, ou s’est déjà perdu. »

Ici, Tevanian choisit de traduire le membre de phrase qui se termine par « erworben » par « l’homme qui ne s’est pas encore trouvé » comme Molitor et Badia, alors que « conquis » (Rubel, Kouvélakis) ou « atteint » (Baraquin), ou encore « pris possession de lui-même » (Entremonde) semblent plus exacts. Puis ensuite il ne traduit pas du tout le « wieder » (« à nouveau ») dans « ou qui s’est déjà à nouveau perdu » contrairement aux quatre autres traductions (première coupure non signalée). Cette coupure ne fait pas sens immédiatement, mais se couplera avec la véritable transfiguration de la phrase 7.

3. « Mais l’homme, ce n’est pas un être abstrait blotti quelque part hors du monde. »

La phrase 3 contient un élément problématique pour tous les traducteurs, le mot allemand Wesen. Selon les contextes et les agglutinations (l’allemand comme l’anglais fabrique des mots en les accrochant les uns aux autres, un peu comme « portefeuille »), Wesen peut avoir différents sens, de « être » au sens de « individu », à « essence » au sens de « idée ». Dans la phrase 3 le mot est traduit par Rubel, Badia et Molitor par « être », et par « essence » dans les versions de Baraquin, Kouvélakis et Entremonde. Tevanian ici semble avoir choisi la version de Badia si l’on regarde le texte de près. S’il faut choisir une cohérence au paragraphe dans sa totalité, alors la version de Baraquin est la plus claire, qui parle à chaque fois d’essence humaine pour désigner ce que Marx lui-même situe dans l’abstraction, hors du monde. Notons au passage qu’il manque un mot dans la traduction Molitor.

4. « L’homme, c’est le monde de l’homme : l’État, la société. »

5. « Cet État et cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde l’envers. »

Les phrases 4 et 5 ne contiennent ici aucun problème réel, à part un choix à faire entre « à l’envers », « renversé » et « inversé » pour traduire « verkehrte », ce qui pose des questions de cohérence, entre autres avec les traductions de Hegel. À nouveau, Tevanian semble avoir choisi la traduction de Badia.

6. « La religion est la théorie générale de ce monde, sa logique sous forme populaire, son enthousiasme, sa sanction morale, sa consolation et sa justification universelles. »

La phrase 6, par contre, est un véritable festival : pas moins de trois coupures franchement significatives ! Marx aime les énumérations, ces listes d’expressions synonymes séparées par des virgules, c’est son péché mignon (en français dans le texte). Traduire Marx, c’est respecter ses mots, jusque dans ses accumulations descriptives, qui sont des approches explicatives complexes, parfois d’une incroyable richesse. Retrancher des éléments sans prévenir le lecteur francophone est décidément malhonnête. Tevanian enlève un tiers du sens de la phrase en ne traduisant pas trois des neuf éléments de l’énumération (deuxième, troisième, et quatrième coupures non signalées de mots présents dans toutes les traductions disponibles). Ce faisant il scotomise ceux qui marquent le côté cynique irreligieux du texte, puisque c’est cela le fond de l’affaire : faire de Marx un inoffensif théoricien qui, au fond, aime bien la religion. On lui enlève donc quelques mots, ici ceux qui décrivent la religion comme la « somme encyclopédique », le « point d’honneur spiritualiste » du monde de l’homme, ou son « complément solennel » (ou « cérémoniel » selon les traductions). Voici la phrase traduite par Baraquin :

« La religion est la théorie universelle de ce monde, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, le fondement universel de sa consolation et de sa justification. »

Tout ce qui dans la phrase décrit la religion comme un complément quelque peu inutile, une perte de temps et d’énergie mentale, au mieux un ornement baroque et au pire un pur produit du délire spiritualiste qui sert à maintenir l’ordre et la domination réels, tout cela a purement et simplement été coupé par Tevanian ! Ne restent que les éléments plus ou moins neutres, tels l’« enthousiasme », la « morale » ou la « consolation », comme si la définition de la religion par Marx pouvait se limiter à cela. Et bien sûr ces éléments-là seront abondamment cités par Tevanian dans le reste de son argumentation. Lorsque Marx se moque de la religion comme pour rappeler son point de vue au lecteur, Tevanian lui coupe la parole. Mais les mots de Marx sont importants.

7. « Elle est la réalisation imaginaire de l’être humain, parce que l’être humain est privé de réalité vraie. »

Ici l’adjectif « imaginaire » est censé traduire l’allemand « phantastische », qui signifie « fantastique », comme dans « contes fantastiques ». Il s’agit bien pour Marx de situer cette réalisation du côté du fantastique, des phénomènes envisagés comme surnaturels, voire du délire, ce qui pousse Baraquin et Rubel à traduire par « fantasmagorique » et « chimérique » respectivement, la où Badia choisit « fantastique ». Or « imaginaire » affaiblit complètement le sens en le basculant presque du côté de l’invention imaginative, voire de l’intelligence, ce qui n’est sûrement pas le propos de Marx, qui écrit plus loin que l’homme ne pense pas avant de s’être débarrassé de la religion, puisqu’il délire. Seules les deux traductions récentes de Kouvélakis et Entremonde, que Tevanian ne suit pas du tout par ailleurs, contiennent cette pure et simple erreur de traduction.

Puis vient le tour de force qui était annoncé par les précédentes distorsions : « menschliche Wesen » traduit par « être humain », contre toute la tradition philosophique. Ici, force est de constater la faiblesse de la traduction de Badia, sur laquelle semble à nouveau s’appuyer Tevanian. On l’a vu, « Wesen » peut être compris de plusieurs manières, mais dans ce cas précis il s’agit bien de l’essence humaine, comprise comme idée abstraite, ainsi que le montrent les cinq autres traductions. La suite de la phrase dans la version choisie par Tevanian aboutit donc à faire dire à Marx que l’être humain réel est « privé de réalité vraie », alors que son texte dit en fait que l’essence humaine (abstraite) ne possède aucune réalité vraie ! On retrouvera tout au long du livre de Tevanian cette vision de la religion comme une sorte de réalisation d’un pauvre individu « privé » de réalité ou de possibilité de réalisation par l’horreur du monde. Si c’est ce que pense Tevanian, ce n’est pas ce qu’écrit Marx, qui pose lui que la religion est une représentation délirante ou fantasmée d’une idée abstraite de l’homme, et que celle-ci n’existe pas réellement, et n’est précisément qu’une abstraction, sans rapport avec la réalité concrète des êtres humains et de leur monde. Marx, faut-il le rappeler, est matérialiste, on le voit mal disposer dans la même phrase l’existence d’une représentation mentale délirante et l’inexistence de l’être humain réel, cela confine à la bêtise. Mais parfois, plus c’est gros et plus ça marche, et Tevanian a avec la mauvaise traduction de Badia un point d’appui pour faire passer la religion pour ce qui peut aider l’homme à se trouver la réalité dont il serait privé. Ceci est l’essence de son projet : déguiser la religion, et plus précisément l’islam politique, en sympathique composante de la politique d’émancipation, presque plus agréable parce que pleine de sens et de « réalité » retrouvés. Ceci, on le voit, est à l’opposé du texte de Marx.

8. « Lutter contre la religion, c’est donc indirectement lutter contre ce monde-là, dont la religion est l’arôme spirituel. »

À une virgule près, la version de Tevanian est exactement celle de Badia.

9. « La détresse religieuse est pour une part l’expression de la détresse réelle, et pour une autre part la protestation contre la détresse réelle. »

Dans cette phrase Tevanian choisit de traduire « Elend » par « détresse » comme Badia et Baraquin, contre Rubel et Molitor et leur préférence pour « misère » (repris par Kouvélakis et Entremonde), ce qui serait presque sans conséquence s’il ne s’agissait à nouveau d’un choix significatif : dans le reste du livre, Tevanian insiste sur la nature de réflexe psychologique de la religion, or ce que Marx pointe c’est bien la misère réelle, en tant que condition matérielle de la production du fantasme religieux, une misère matérielle qui produit une misère de la pensée où les individus se racontent des histoires religieuses pour rendre leurs souffrances supportables. On pourrait dire que « misère » a ici le double sens que l’on retrouve dans le titre de la critique de la Philosophie de la misère de Proudhon, la fameuse Misère de la philosophie, écrite par Marx en français en 1847 (et traduite en allemand par Kautsky et Bernstein en 1885, sous le titre Das Elend der Philosophie).

10. « La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. »

Tevanian continue encore avec la traduction de Badia, reprise par Baraquin.

11. « Elle est l’opium du peuple. »

Rien à signaler ici.

12. « L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est donc l’exigence de son bonheur réel : exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation, c’est donc exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusions. »

Première remarque sur cette phrase : Tevanian invente une connexion par « : » alors qu’il s’agit en réalité de deux phrases séparées par un point. Ensuite, sa traduction s’éloigne des traductions classiques en ce qu’elle reprend la forme allemande et ne s’appuie pas sur des verbes à l’infinitif mais sur des substantifs, comme celles de Kouvélakis et Entremonde. Elle est semblable au départ à celle de Badia, mais diffère sur la fin. La version de Molitor s’écarte par ailleurs complètement du texte de Marx. Tevanian choisit comme Badia, Baraquin et Kouvélakis de traduire « Aufhebung » par « abolition », plutôt que par « nier » comme Rubel ou « supprimer » comme Molitor. Notons que le « dépassement » choisi par Entremonde est peut-être la meilleure traduction.

La traduction par Tevanian de la deuxième phrase est à nouveau très semblable aux versions de Badia et Baraquin (à l’ajout d’un « donc » près), mais là intervient un nouveau type de manipulation des mots de Marx : cette dernière phrase, elle-même remontée puisqu’accouplée à la précédente, est présentée comme le dernier moment de l’argumentation. Or suit en réalité une autre phrase qui conclut le paragraphe, et que Tevanian ne traduira jamais, omission qui révèle en pleine lumière ce qu’il ne veut pas que le lecteur francophone lise et comprenne des mots de Marx :

Phrase omise : « La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole. »

Je choisis ici la traduction de Baraquin, qui me semble être la plus fidèle. En fait Tevanian utilisera l’expression « vallée de larmes » pour désigner la vie matérielle des humains (p. 28) dans un passage qui ne fera référence au texte de Marx que pour celui qui l’aurait lu ailleurs, puisqu’il ne traduit nulle part la phrase complète qui contient le mot « auréole ». Et pour cause, puisqu’il s’agit pour lui de scotomiser tout ce qui dans ce texte permet à Marx de situer sa critique de la religion. Écrire en conclusion d’un paragraphe que la religion est l’auréole, la coiffe mystique, le produit délirant de la souffrance endurée par les humains dans leur misère réelle, leur hallucination consolatrice, le sens qu’ils donnent à leur malheur insensé et qui leur permet de l’accepter, ne fonctionnerait pas avec le projet de Tevanian. Celui-ci veut absolument cacher cette caractéristique essentielle de l’illusion religieuse selon Marx, son caractère profondément antipolitique, si utile pour les dominants. Et donc à nouveau il coupe tout simplement les mots de Marx qui donnent leur teinte clairement irréligieuse et cynique à l’ensemble du texte (omission pure et simple d’une phrase entière).

13. « La critique a effeuillé les fleurs imaginaires qui couvraient la chaîne, non pas pour que l’homme porte la chaine prosaïque et désolante, mais pour qu’il secoue la chaine et cueille la fleur vivante. »

Cette phrase introduit une citation d’une seconde partie du texte (jusqu’à la phrase ici numérotée 15, citées pages 38-39) que Tevanian utilise après celle de la troisième partie (phrases 16 à 18 citées pages 30-31). On comprendra plus loin à quoi sert ce jeu de bonneteau avec le texte de Marx. Tevanian reprend ici la traduction de Molitor mot pour mot, or celle-ci a comme caractéristique d’affadir le texte et de l’éloigner des mots de Marx, en surtraduisant de façon maladroite. Au passage notons que cette utilisation parfaitement identifiable indique bien que le texte de Tevanian est un montage réalisé à partir des différentes traductions. Traduire correctement en français la première partie de phrase allemande demande de changer très légèrement de perspective, ce que Badia et Baraquin rendent bien par « La critique a dépouillé les chaînes des fleurs imaginaires qui les recouvraient ».

La seconde partie est nettement plus problématique, car traduire « phantasielose, trostlose » par « prosaïque et désolante » détruit la mécanique du texte de Marx : c’est bien désormais une chaîne « sans fantaisie » au sens de désormais dénuée de fantasmes, de représentations fantastiques ou délirantes (voir la phrase 7), et « désespérante » au sens où les fleurs fantasmées de la religion formaient un espoir de vie meilleure, dans l’au-delà de la souffrance réelle, qui permettait à l’homme de supporter le fait de porter des chaines bien réelles. Utiliser ici spécifiquement les maladresses de Molitor et éviter de citer Badia, qu’il utilise par ailleurs à d’autres fins, est encore une fois une volonté de Tevanian.

Dans la troisième partie de la phrase, la traduction de Molitor ici utilisée par Tevanian rate complètement le sens de « abwerfen », qui ne signifie pas secouer mais jeter, lancer, larguer, etc. On peut comprendre cette phrase comme la nécessité pour l’homme d’en passer par la critique irréligieuse pour se débarrasser des délires superstitieux qui poussent sur ses chaînes, les décorent, l’empêche de les voir comme des chaînes et donc de vouloir changer le monde réel. Pour être révolutionnaire, l’homme doit commencer par se débarrasser de la religion, sans cela il ne peut pas envisager correctement la réalité de ses chaînes, recouvertes des plantes grimpantes de l’illusion consolatrice. On est loin de la lecture qu’en fait Tevanian tout au long de son livre.

14. « La critique de la religion désillusionne l’homme, pour qu’il pense, agisse, forme sa réalité comme un homme désillusionné, devenu raisonnable, pour qu’il se meuve autour de lui et par suite autour de son véritable soleil. »

Tevanian continue d’utiliser pour cette phrase la traduction Molitor, dont la piètre qualité lui est bien utile. Il abandonne la traduction Badia reprise par Baraquin, et continue d’ignorer celle de Rubel (ou celles, franchement mauvaises en l’occurrence de Kouvélakis et Entremonde). Car évidemment l’imprécision de Molitor sert le propos de Tevanian : traduire « enttäuschen » par « désillusionner » est ici quelque peu erroné, c’est « détromper » qu’il faut choisir, comme Baraquin et Rubel. Notons que la traduction Badia, largement utilisée et citée par ailleurs par Tevanian, est elle carrément surtraduite, car elle dit « détruire les illusions », ce qui est exact au niveau du sens, mais peu fidèle au mot allemand. Lorsque Badia traduit trop exactement la pensée de Marx critique de la religion, Tevanian lui préfère alors le flou de Molitor, qui semble décrire la triste condition d’un individu désillusionné et blasé, là où Marx veut signifier que la libération doit être joyeuse parce que lucide.

La suite de la phrase le montre bien, Molitor repris par Tevanian parle tristement de « former une réalité », là où Marx utilise « gestalten », au sens de « façonner » (Badia, Baraquin, Kouvélakis, Entremonde), voire « forger » (Rubel), ce qui est profondément actif et positif chez Marx, penseur de la Praxis. Sans la critique de la religion, l’homme ne pense tout simplement pas, mais délire tristement et passivement des rêves de rédemption dans l’au-delà, tout en trimant pour le compte de ceux qui lui ont mis des chaînes et le nourrissent de contes pour enfants superstitieux. C’est cela que Marx veut dire et que Tevanian sape par son montage.

Tevanian continue avec Molitor qui se trompe à nouveau en traduisant « zu Verstand gekommener » par « devenu raisonnable », alors que cela veut bien évidemment dire « parvenu à la raison », comme le montrent les cinq autres traductions. Au passage, celles-ci sont à nouveau quelque peu surtraduites : Badia, Baraquin et Entremonde exagèrent en parlant carrément de « l’âge de la raison » alors que le mot « âge » est absent du texte de Marx, et Rubel écrit « revenu à la raison », alors que rien n’indique qu’il y était déjà parvenu avant, et en serait parti avant d’y revenir. Devenir raisonnable, ce n’est pas la même chose que parvenir à la raison (on écrirait presque « la Raison »), et Tevanian utilisera à plusieurs reprises l’idée que la critique irréligieuse rend l’homme triste en détruisant « l’enthousiasme ». Il s’appuie sur ce passage de Marx mal traduit par Molitor, qui ne rend pas la nuance positive de la perte des illusions religieuses, condition de la libération, révolution copernicienne que chaque individu doit faire pour enfin penser rationnellement et pouvoir agir, et rejeter ses chaînes. Ce qui est bien entendu dans la pensée de Marx la seule véritable perspective enthousiasmante.

15. « La religion n’est que le soleil illusoire qui se meut autour de l’homme, tant qu’il ne se meut pas autour de lui-même. »

Aucun problème particulier ici, et Tevanian continue de recopier Molitor.

16. « L’histoire a donc la mission, une fois que la vie future de la vérité s’est évanouie, d’établir la vérité de la vie présente. »

Toujours et encore les erreurs de la traduction de Molitor au service de Tevanian : « Jenseits der Wahrheit » doit en fait être ici traduit par « l’au-delà de la vérité », peut-être même « l’Au-delà » comme le font Badia, Baraquin et Kouvélakis. Marx entend ridiculiser les délires religieux et indique qu’une fois disparus, ou supprimés, plutôt qu’évanouis, ils laissent place, grâce à la compréhension historique, à la possibilité d’établir la vérité de « ce monde-ci » (« Diesseits »), le monde matériel et concret, et non de la « vie présente ». L’introduction erronée par Molitor du mot « vie », totalement absent de la phrase allemande, s’inscrit à merveille dans la perspective de Tevanian, qui renverse Marx en connectant « vie » et « vérité ». Tevanian tient à l’idée que l’individu humain a besoin de sens, de vérité, qu’il la trouve dans la religion ou dans la pensée dépourvue de religion. Il tort donc les mots de Marx pour lui faire dire quelque chose de cohérent avec cette vision qui exempte la religion de son aspect délirant, qui lui ôte son caractère d’obstacle entre l’homme et la compréhension des rapports de domination, que justement elle cache selon Marx.

17. « Et la première tâche de la philosophie, qui est au service de l’histoire, consiste, une fois démasquée l’image sainte qui représentait la renonciation de l’homme à lui-même, à démasquer cette renonciation sous ses formes profanes. »

On comprend que la traduction Molitor ait été très largement critiquée, et pourquoi Tevanian utilise cette vieillerie : il suffit de dire que ce qui se cache ici derrière le mot de « renonciation » est le concept de « Selbstentfremdung », bien connu de ce côté du Rhin sous le nom d’« aliénation », pour comprendre l’étendue des enjeux de traduction. Là où Marx critique l’auto-aliénation que constitue l’illusion religieuse, comme chez Badia que Tevanian recopiait plus haut, il lui fait parler de renonciation, d’abandon généreux de soi-même, dévoiement très utile pour justifier plus loin l’idée que l’engagement politico-religieux islamiste ou autre est un acte généreux. Quand Marx nous dit que l’homme sous influence religieuse vend à vil prix sa force de travail aux bourgeois avec le sourire idiot de celui qui se défonce à l’opium religieux, qui lui fait halluciner un Au-delà où il sera récompensé, Tevanian veut que le lecteur francophone entende que la religion est un très beau don de soi, que la politique sans religion remplace difficilement. Balivernes.

18. « La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique. »

Il n’y a plus rien à manipuler dans cette ultime phrase, dont la compréhension est désormais faussée par le texte truqué qui l’entoure, puisque Tevanian la cite avant de citer le milieu du texte.

La liberté, c’est toujours celle de Tevanian et consort

Le moment essentiel de l’argumentation de Tevanian se joue autour de la question de l’ironie. Il s’agit de faire passer Marx pour quelqu’un qui ne se moque pas des gens qui sont atteints par l’illusion religieuse, mais qui au contraire en quelque sorte les plaindrait, et en tout cas les respecterait : « Conscient sans doute de l’indécence qu’il y aurait à exiger d’autrui de conscientiser et d’endurer pleinement, frontalement et sans échappatoire, une misère qu’on ne subit pas soi-même, il s’abstient toujours, contrairement à ses épigones marxistes-moranistes, marxistes-filipettistes ou michel-onfristes, de sermonner ou d’ironiser » (p.39). On sait maintenant comment Tevanian peut essayer, dans un passage où par ailleurs il écrit que « Marx n’a pas forcément raison » (idem), de faire de lui un inoffensif ami des muftis et des curés, justement parce qu’il ne se permettrait jamais de faire usage « de l’ironie, du sarcasme ou de tout sermon à l’encontre des opprimés » (note p.39). Tout simplement parce qu’il a enlevé du texte tout ce qui est l’ironie de Marx qui, à ma connaissance, ne se prive jamais d’ironiser, car c’est précisément une des formes de sa critique. Tout le reste du livre de Tevanian est dès lors appuyé sur cette idée : Marx et les marxistes sont en fait des amis des religieux, croyants et clergés, et la gauche française actuelle serait dans l’erreur en rejetant la religion. Il cherche alors dans l’histoire du marxisme des exemples qui collent à cette thèse et en trouve un certain nombre.

Tevanian a écrit ce livre pour affirmer que ceux qui soutenaient la candidature d’une femme voilée sur une liste du NPA en 2009 avaient raison, d’un point de vue « marxiste », contre ceux qui se réclamaient de Marx ou l’utilisaient pour dénoncer cette candidature. J’ai établi que le texte de Marx évoqué par les uns et les autres était dans le livre de Tevanian tout simplement trafiqué, et retourné contre lui-même. Dès lors le reste de l’argumentation, qui semble renseignée et dynamique, s’avère quelque peu déstabilisé. Les contradictions que pointe Tevanian entre les différents léninismes et certaines déclarations de Lénine (p. 91-95), sur l’idée que l’affirmation de l’athéisme serait politiquement contre-productive dans la Russie arriérée et bigote, sont effectivement intéressantes. Mais elles pointent en réalité des questions propres à l’histoire du marxisme, comme celle de l’opportunisme politique des léninismes. C’est en cela que le livre de Tevanian est à mon sens intéressant, parce qu’il montre que le « marxisme » des léninistes est à géométrie variable, adaptable aux situations particulières, et qu’il peut mener par exemple les cliffistes du SWP britannique, et leurs représentants dans divers pays, à justifier l’entrisme dans les mouvements islamistes ou « identitaires » (comme ici les Indigènes de la République). Le tout avec pour but d’aller rencontrer « les masses » là où elles seraient. Ces questions peuvent et doivent faire débat, mais il était bien maladroit d’essayer d’embarquer Marx là-dedans.

Tevanian cite un passage de Rosa Luxemburg, ce qui ne pouvait pas manquer d’intéresser le luxemburgiste que je suis : « La guérilla permanente menée depuis une décennie contre les prêtres est pour la bourgeoisie française l’un des moyens les plus efficaces de détourner la classe ouvrière des questions sociales et d’étouffer la lutte des classes » (p. 95, à nouveau Tevanian cite le texte sans sa source, mais là nous avons pu retrouver la référence, et s'il n’y pas de tripatouillage, il est tout de même curieux qu'il retraduise un texte dont l'original est... en français !). Cet extrait intéressant résume toute une partie de ce qui fait ici débat : l’obsession antireligieuse est bien un problème pour ceux qui militent pour un changement politique radical, précisément si cette affaire tend à remplacer leur pratique militante en lien avec la lutte des classes, ce qui au final sert les tenants du système en place. Mais si par contre la pression des religieux sur la société est telle que les masses rejettent la politique révolutionnaire, ou si dans un processus politique des partis religieux tentent d’imposer leurs vues et leur pouvoir sur la société, alors c’est le rôle des révolutionnaires de dénoncer les chimères qui fondent ce pouvoir montant qui aspire à servir les dominants. Et de même c’est leur rôle de défendre les minorités religieuses contre la répression des États. Le même Marx qui écrit La question juive signera une pétition pour défendre les libertés religieuses des Juifs persécutés par l’État prussien.

Dans une époque bousculée par le retour de l’activisme religieux (voiles et votes islamiques en Afrique du Nord ou « Manif pour tous » en sont quelques tristes exemples) après l’effondrement lamentable des « progressismes » adossés à la catastrophe soviétique et à la trahison social-démocrate, il est effectivement temps d’avoir un véritable débat sur ces questions. « La liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autrement », a écrit Rosa Luxemburg, et Tevanian et ses amis « islamo-trotskistes » doivent avoir la possibilité de poser leurs questions et d’affirmer leurs vues sur la politique d’émancipation. Et c’est la tâche des révolutionnaires que de leur répondre point par point. Mais de grâce, que tout le monde fasse justice aux mots de Marx !
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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  Toussaint le Mar 11 Juin - 23:04

En matière d'interpétations fallacieuses et de renversement ou d'inversion du sens, Pierre est en bonne compagnie avec son critique... Very Happy

déguiser la religion, et plus précisément l’islam politique, en sympathique composante de la politique d’émancipation

Very Happy Very Happy Very Happy Tévanian choisit mal ses traducteurs et a des faiblesses en allemand, son pourfendeur, lui, a des problèmes avec la langue française... Ou il ment délibérément... Tévanian ne dit pas cela.


« La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole. »

En germe, oui. Very Happy La belle affaire... qui nierait cela? Comme la critique de toute idéologie qui n'est pas le marxisme-révolutionnaire. Ce qui laisse entier le problème qui est posé par la complicité avec l'islamophobie aujourd'hui d'une partie de la gauche et de l'extrême gauche.

Quand Marx nous dit que l’homme sous influence religieuse vend à vil prix sa force de travail aux bourgeois avec le sourire idiot de celui qui se défonce à l’opium religieux, qui lui fait halluciner un Au-delà où il sera récompensé, je suis d'accord sur la critique de Marx qui s'applique à bon nombre de croyants et de courants religieux. Mais, Very Happy difficilement à notre camarade Ilhem... et à Ndella Paye, entre autres, des milliers d'autres. Lorsque j'ai eu un entretien avec la camarade qui nous avait rejoints à la LCR de Lille, je lui avais demandé exactement cela: est-ce que le salut vient du ciel ou de la lutte? Elle m'avait répondu avec un gentil sourire que si elle pensait que le salut vient du ciel et de la prière, elle serait à la mosquée à prier au lieu d'un café enfumé à discuter avec des révolutionnaires athées... Very Happy Donc, la rage est touchante mais tape à côté.

le livre de Tevanian est à mon sens intéressant, parce qu’il montre que le « marxisme » des léninistes est à géométrie variable, adaptable aux situations particulières, et qu’il peut mener par exemple les cliffistes du SWP britannique, et leurs représentants dans divers pays, à justifier l’entrisme dans les mouvements islamistes ou « identitaires » (comme ici les Indigènes de la République).

Il est difficile de laisser passer une petite erreur... Very Happy Very Happy Very Happy Ilhem, par exemple, ou ma camarade lilloise, n'était pas une "léniniste opportuniste" adhérant à "un parti religieux ou identitaire", mais une croyante adhérant à une organisation pour renverser le capitalisme... Si quelqu'un ne remarque pas l'entourloupe, je peux détailler... Very Happy Very Happy Very Happy Very Happy Very Happy
Ensuite, présenter les Indigènes comme un parti identitaire, faut le faire... De quelle identité parle-t-on? Religieuse? Ridicule. Faux. Communautaire? Ridicule. Faux. Régionale? Ridicule. Faux. Les Indigènes se définissaient comme le mouvement de ceux qui héritaient des rapports de domination coloniale et luttaient contre eux, ils acceptaient d'ailleurs les "identités" multiples, politiques en particulier. Si cela est une définition "identitaire", alors il faut renoncer à se définir politiquement. Mais notre linguiste ignore difficilement ce qu'on appelle les connotations, et connoter les Indigènes de "identitaires", c'est assez nauséabond.

Tevanian et ses amis « islamo-trotskistes »

Very Happy Comme Lénine était "orthodoxo-marxiste", je suppose. Je remarque en effet que le pourfendeur de Tévanian met celui-ci en excellente compagnie, celle de Lénine. C'est vrai et en effet Lénine insistait sur le fait que le marxisme devait se montrer "adaptable aux situations particulières". On appelle cela la tactique. Very Happy Et c'est assez important, sauf peut-être pour les groupuscules déterminés à rester groupusculaires.

si par contre la pression des religieux sur la société est telle que les masses rejettent la politique révolutionnaire, ou si dans un processus politique des partis religieux tentent d’imposer leurs vues et leur pouvoir sur la société, alors c’est le rôle des révolutionnaires de dénoncer les chimères qui fondent ce pouvoir montant qui aspire à servir les dominants

Cela peut en effet exister. Cela existe dans certains pays. Pas en France. Pire, on voit depuis pas mal de temps que ce ne sont pas forcément les musulmans qui sont en France la communauté la plus docile, c'est le moins que l'on puisse dire. Pas d'ailleurs pour des raisons tenant à l'Islam, mais parce que beaucoup de musulmans sont des travailleurs et souvent parmi les couches les plus exploitées du salariat, sans parler des discriminations, par exemple bientôt une loi viendra permettre de stigmatiser et de chasser les musulmanes visibles des entreprises. Certains partis "ouvriers" se sont d'ailleurs déjà mis en ligne pour participer à la chasse... Very Happy Illustrant ainsi la phrase de l'auteur qui précise que l’obsession antireligieuse est bien un problème pour ceux qui militent pour un changement politique radical, précisément si cette affaire tend à remplacer leur pratique militante en lien avec la lutte des classes, ce qui au final sert les tenants du système en place.

Perso, je suis plutôt d'accord avec la critique de l'auteur sur les interprétations de Pierre. Pour moi, la religion est une aliénation, point barre. Mais je suis en effet un peu "léniniste" et un peu "luxemburgiste", et je n'appelle pas à faire de l'entrisme dans une organisation religieuse et identitaire, je reste partisan de la construction d'une section française de la IVème Internationale... Very Happy Et donc en bon "léniniste opportuniste", je pense que la lutte contre l'aliénation ne doit pas devenir une lutte contre les aliénés, surtout lorsque l'on parle d'aliénées. Je pense qu'il n'est pas possible de traiter les aliénations qu'ils représentent par la répression du rouge à lèvres, des talons-aiguilles, des clubs de supporters, des fanas du tuning, ou des marques de fringues, et des fans des vedettes, etc...

En effet, par rapport à l'époque de Marx, la place de la religion dans le système de domination en France a changé. Marx n'a pas eu à nous analyser la Télé, ses feuilletons débiles, ses émissions réacs, ses humoristes réacs, ses publicités reprises en chœur et sans une once de distance, sa fabrication quotidienne du consensus capitaliste, etc... Ce n'est pas la religion qui en France détourne les larges masses de l'action politique. Et l'on voit qu'en Egypte, ou en Tunisie, ils ont du mal... Non, le monde n'est plus basé sur l'alliance entre le sabre et le goupillon. En revanche, la classe dominante essaye de refaire des différences de culture et de religion des clivages entre les travailleurs, entre les femmes, entre les jeunes. C'est cela qu'il faut combattre, et dans cette lutte, évidemment nous réduirons aussi le poids du religieux en tant qu'opium du peuple.

Je me demande ce que Marx aurait pensé d'Ilhem... Il n'aurait pas vu son foulard, cela, c'est sûr. Il ne lui aurait pas donné une telle importance. En revanche, son quiétisme... Very Happy , son engourdissement par l'opium du peuple... il l'aurait classée comme un OVNI. Objet voilé non identifié... Visiblement, elle le reste pour beaucoup. Misère de la théorie qui ne sert plus à expliquer le réel mais à le voiler... Very Happy
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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

Message  sylvestre le Ven 4 Oct - 10:50

http://www.ptb.be/nieuws/artikel/marxisme-et-religion-une-redecouverte-revisionniste-de-marx-au-service-de-lislamophobie.html

Interview Pierre Tevanian :: Comment Marx est revu pour fonder l'islamophobie
« La religion, c’est l’opium du peuple. » Pour beaucoup, la question des liens entre le marxisme et la religion se résume à cette citation de Marx. Pierre Tevanian, professeur de philosophie et animateur du site Les mots sont importants (www.lmsi.net), nuance. Dans son ouvrage La haine de la religion, il bat en brèche les idées reçues sur les liens entre marxisme et religion. Sa source ? Marx himself.
Quentin Vanbaelen

Pierre Tevanian.

Pictures

D’où vous est venue l’idée d’écrire sur la question religieuse ?

Pierre Tevanian. Le questionnement que j’ai eu était très fort lié au contexte social et politique français, notamment, où le racisme s’est beaucoup reformulé ces dernières décennies sous la forme islamophobe. Par ailleurs, ce racisme islamophobe s’est déployé dans des espaces spécifiques de la gauche sous la forme de la « religiophobie ». Depuis un certain temps, on avait dans ces milieux de gauche des discours méfiants ou hostiles menant à l’exclusion de personnes au motif qu’elles affichaient une religion, en l’occurrence essentiellement musulmane.
Cette religiophobie s’est exprimée en France très particulièrement à l’occasion de l’affaire Ilham Moussaid, une militante et candidate aux élections du parti d’extrême gauche français NPA qui portait le voile. (Celle-ci a été confrontée, ainsi que son parti, à des attaques la mettant en cause en raison de son voile, NdlR). C’est une affaire qui est venue de l’extérieur, de la presse, de la droite, mais aussi d’une certaine gauche, mais qui a trouvé un écho à l’intérieur de son parti, auprès de ses camarades. Il y a eu des appels à « relire Marx », on les accusait de pervertir leur idéologie.

J’ai décidé de prendre au mot ces gens qui invitaient à relire Marx pour critiquer la religion

Ainsi, à la fois à partir de cette affaire, mais aussi à partir du quotidien des milieux militants, j’ai assisté à ce regain anti-religieux. Et ce discours s’est notamment illustré avec une redécouverte de Marx, qui, dans les faits, servait surtout à exclure des musulmans. J’ai donc décidé de prendre au mot ces gens qui invitaient à relire Marx dans le cadre de cette affaire du NPA et de la religion en général.
Marx a tout de même écrit sa fameuse phrase sur « l’opium du peuple »…

Pierre Tevanian. C’est vrai, mais il faut bien relire le texte. Quand on le lit, il est clair qu’il n’est pas directement antireligieux, bien que son analyse parte d’un point de vue non religieux, matérialiste, et qu’il propose une analyse critique de la religion. Marx critique la religion, c’est vrai, mais comme un passage obligé, parce que la critique de la religion est le grand sujet de l’époque pour la gauche qu’on appelle « hégélienne », que Marx qualifiera d’idéaliste.
Si on lit bien le texte, il nous explique que le point de vue critique sur la religion débouche en toute logique sur une critique de la société. D’ailleurs, il est important de revenir sur la formule « l’opium du peuple ». L’opium signifie l’antidouleur, c’est une métaphore très fréquente à l’époque pour parler de la religion, que Marx n’a pas du tout inventée. La métaphore dit donc que c’est un antidouleur, une consolation face à un monde qui rend malheureux.

Marx explique que le point de vue critique sur la religion débouche nécessairement sur une critique de la société

Par conséquent, dit Marx, si l’on souhaite l’abolition de la religion – qu’il considère effectivement comme étant une illusion –, il faut remplacer cette consolation par un bonheur réel. C’est ainsi que la critique de la religion débouche nécessairement sur une critique de la société. Il estime que la question de la religion n’est pas le débat principal, ce n’est pas la question sur laquelle il faut mener un combat idéologique ou politique.
Si on s’en tient à Marx, ces marxistes qui se braquent sur des éléments d’expressions religieuses se trompent donc ?

Pierre Tevanian. En effet. Pour comprendre, il faut revenir à une base théorique, le point de départ matérialiste de la pensée. Qu’est-ce que le matérialisme ? C’est avant tout une méthodologie dans l’appréhension du monde et de la réalité. Pour paraphraser Marx, ce n’est pas la conscience qui détermine la réalité, mais bien la réalité qui détermine la conscience. Cela implique notamment que ce que les gens font importe plus que ce qu’ils ont en tête quand ils le font.
Concrètement, ça veut dire aussi qu’un point de vue idéaliste va nous expliquer que croire en Dieu implique d’office de renoncer à une compréhension scientifique et rationnelle du monde, d’adopter une posture de soumission a l’autorité, d’être fataliste face aux questions sociales, de refuser l’égalité hommes-femmes, etc. Or le point de vue matérialiste va observer ce qu’il y a dans la réalité. Et on aura beau me démontrer théoriquement que quelqu’un qui est très croyant, qui va a la messe le dimanche et organise une grève le lundi, c’est impossible, la réalité contredit ça.
Ça fait partie des constats de bon sens mais il est bon de rappeler qu’une même référence théorique et idéologique catholique, protestante, musulmane, juive ou athée, trouve dans la pratique des déclinaisons très variées. La preuve c’est que, par exemple, quand on opprime au nom de l’islam, les plus héroïques résistants et les plus grands martyrs sont musulmans.
Dans le livre, vous évoquez Lénine comme exemple de mise en pratique de cette analyse. Pouvez-vous expliquer ?

Pierre Tevanian. Lénine a été confronté à ces questions très concrètes de stratégie et d’organisation de lutte, d’alliances, etc. Et son point de départ a justement été ce pragmatisme matérialiste. Concrètement, la question lui est à un moment posée de la possibilité pour un membre du clergé chrétien non seulement d’adhérer au parti, mais en plus de le représenter en vue des élections. Lénine estime que la réponse n’est pas absolue, qu’il faut d’abord se poser d’autres questions : « Est-ce que cette personne défend le programme et la ligne du parti ? » Si oui, il peut représenter le parti, si non, il ne peut pas. C’est-à-dire que si cette personne religieuse défend les positions et les mots d’ordres du parti, alors elle est aussi légitime qu’une autre pour le représenter.

Si une personne religieuse défend les positions et les mots d’ordres du parti, alors elle est aussi légitime qu’une autre pour le représenter

Lénine résout donc la question de manière très simple en disant que ce n’est pas un problème, que seul le comportement, les attitudes, discours et positions réelles comptent. On attend de voir ce que les gens défendent concrètement pour juger, et c’est la seule manière de savoir si quelqu’un est à même d’être un bon représentant et militant du parti.
La question religieuse, comme vous l’avez dit, se cristallise souvent autour de la laïcité et du voile. Pourquoi cela fait-il tant débat ?

Pierre Tevanian. Je pense que c’est l’expression d’une panique morale au sein du groupe dominant, à savoir la bourgeoisie blanche européenne. Elle est prise d’une panique identitaire face à l’émergence dans certains espaces de la société — l’école, l’université, les emplois qualifiés, le monde associatif et politique… — qui étaient des espaces presque sacrés, de populations qui étaient censées en être écartées.
Or auparavant, ces populations — en gros, issues de l’immigration extra-européenne, donc les Noirs, les Arabes, les musulmans… — étaient écartées de ces espaces réservés sans qu’il soit nécessaire de passer par une interdiction explicite. En effet, la reproduction sociale, la division de la société en classes, une stratification raciale, le poids de l’idéologie assimilationniste, faisaient que des femmes avec un foulard n’accédaient pas ou presque pas à ces espaces. L’accès de ces populations aux espaces privilégiés de l’élite, vécu comme une profanation, a amené à une redécouverte et une révolution conservatrice dans la laïcité et dans le féminisme, mais aussi dans l’étude des textes de Marx sur la religion. Conservatrice car, à chaque fois, on a fait dire à Marx, à la laïcité et au féminisme à peu près le contraire de ce qu’ils avaient dit pendant des décennies. Par exemple, c’est au nom du féminisme qu’on bloque l’accès à l’école de certaines filles en raison de leur foulard.

C’est au nom du féminisme qu’on bloque l’accès à l'école de certaines filles en raison de leur foulard

Ces concepts ont été instrumentalisés et détournés de manière opportuniste au profit d’une légitimation de l’islamophobie et du racisme. La meilleure manière d’analyser le retour de ces concepts, c’est avec les instruments d’analyse du racisme. Ces campagnes anti-voile, avec le besoin de les déguiser et de les maquiller en des termes audibles par rapport a l’idéologie officielle de nos démocraties — la laïcité, le féminisme — sont quelque chose qui relèvent en fait du racisme, d’un climat d’islamophobie instauré depuis des années.
N’avez-vous pas peur que votre livre soit mal pris par des militants de gauche, quand vous avancez qu’il s’agit de racisme ?

Pierre Tevanian. Le but de mon livre était de prendre au sérieux les arguments de ceux qui, à gauche, sont sensibles à cette mobilisation de la référence marxiste. Selon moi, cela les rend, consciemment ou pas, complices d’une stigmatisation des femmes voilées et des musulmans en général.
Je me suis attaqué aux arguments qui sont avancés et censés se baser sur Marx. Or j’arrive à la conclusion qu’aucun des arguments ne tient réellement si on regarde le problème de la compatibilité entre un projet politique de gauche, émancipateur, et des gens religieux. Je pense qu’il peut y avoir bien sûr des contradictions, mais pas une incompatibilité.
Ce débat sur la religion peut parfois diviser la gauche, mais je pense que ne pas revenir sur ce débat, c’est laisser la victoire a ceux qui divisent les gens entre ceux qui ont le droit d’être là et ceux qui sont stigmatisés et exclus.
On assiste malheureusement à la libération d’une parole et d’une violence racistes, réactivées depuis deux décennies par les classes dirigeantes. Il faut constamment lutter contre des discours tenus par les élites sociales, politiques, économiques, qui stigmatisent, diabolisent, attisent les peurs…Cependant, heureusement, et dans le champ militant et dans le corps social, il y a des résistances. Il y a des musulmans et non musulmans qui essaient d’agir ensemble politiquement, et qui socialement continuent de vivre ensemble, d’être amis, voisins…
Par ailleurs, les attaques islamophobes, mais aussi celles contre les classes populaires en général, contre les acquis sociaux, etc. sont tellement nombreuses et fréquentes qu’il y a urgence. Urgence pour qu’il y ait de l’unité et qu’un front le plus large possible se constitue pour défendre des libertés et des droits, notamment sociaux. Je pense au système des retraites ou à la sécurité sociale, par exemple.

Heureusement, et dans le champ militant et dans le corps social, il y a des résistances à la division et au racisme

À la fin du livre, je cite un poème d’Aragon (La Rose et le Réséda, NdlR), écrit sous l’occupation nazie, et qui appelle notamment à l’alliance entre les personnes religieuses et celles qui ne le sont pas pour lutter contre l’occupation. « Celui qui croyait au ciel / Celui qui n’y croyait pas / Quand les blés sont sous la grêle / Fou qui fait le délicat / Fou qui songe à ses querelles / Au cœur du commun combat ». Ce qu’il veut dire c’est qu’il y a des situations où le niveau de péril est tel qu’il est fou d’accorder une importance à ce qui nous sépare, particulièrement si ce qui nous sépare est la croyance ou non dans le fait religieux. Et il me semble que la situation actuelle, même si ce n’est pas l’occupation nazie, est grave, et que les blés sont sous la grêle.

Pierre Tevanian, La Haine de la religion. Comment l’athéisme est devenu l’opium du peuple de gauche, 2013, La Découverte, 10 €.
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Re: Comment l'athéisme est devenu religion

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