Trotsky et trotskisme

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Re: Trotsky et trotskisme

Message  Roseau le Ven 3 Déc - 17:48

Gauvain :"Je trouve l'argument d'autant plus étrange qu'aujourd'hui LO continue de considérer la Russie comme un Etat ouvrier très dégénéré, alors que la Russie est complètement intégrée au marché mondial.."

Exact. Pour ceux qui douteraient de cette intégration, je peux fournir aussi les chiffres.

A ce propos, Koudrine (Ministre Finances) vient de confirmer aujourd'hui que la Russie a achevé les négociations d'adhésion à l'OMC
http://fr.rian.ru/world/20101203/188025806.html

Les évidences qui fondent le caractère capitaliste de la Russie d'aujourd'hui abondent.
Je ne rappelerai que toute la pyramide du droit, depuis la Constitution de la Fédération de Russie
jusqu'au droit commercial, incontestablement bourgeois.

Le dogmatisme du dernier des mohicans entache malheureusement la discussion
avec la direction et la majorité des militants de LO.
Comment discuter du passé, cad l'URSS lorsque l'on ferme les yeux sur le présent, cad la réalité de la Russie ?

Le débat sur la nature de classe des révolutions passées n'est pas un simple point historique.
Il est important pour aujourd'hui, car c'est une façon non pas de trancher,
mais d'éclairer un peu des conceptions différentes du socialisme.
Qu'il existe des points de vue différents sur la nature de l'URSS, dès sa fondation,
dans le NPA ou ailleurs, est fondamental pour une réflexion scientifique,
cad nécessairement contradictoire et évolutive sur le socialisme.

Personnellement, je ne l'ai pas toujours été, mais suis proche des analyses ci-dessus de Vérié.
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Re: Trotsky et trotskisme

Message  Invité le Ven 3 Déc - 19:07

Roseau a écrit:Exact. Pour ceux qui douteraient de cette intégration, je peux fournir aussi les chiffres.

Pas que j'en doute vraiment, j'ai pas franchement d'avis éclairé sur la question, mais je veux bien des "chiffres"... ou tout autre forme d'argumentaire.

Le dogmatisme du dernier des mohicans

De qui/quoi parle-t-on, plus clairement ?

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Re: Trotsky et trotskisme

Message  Roseau le Jeu 9 Déc - 19:21

Salut Jimi B

Suite à ta demande: si je me souviens bien, le capital russe, malgré la taille du pays, pèse peu dans le marché mondial mondial (environ 2,5% du commerce mondial), mais est très intégré à celui-ci (commerce extérieur total environ 50% de son PIB). A vérifier et consulter détails ici par exemple:
http://stat.wto.org/CountryProfile/WSDBCountryPFView.aspx?Language=F&Country=RU
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Re: Trotsky et trotskisme

Message  verié2 le Jeu 9 Déc - 19:35

C'est une erreur de vouloir déterminer la nature d'un Etat à partir du degré d'intégration de son économie à l'économie mondiale. Un Etat, c'est avant tout un appareil composé de bureaucrates, policiers militaires au service d'une classe sociale.
L'appareil d'Etat de l'URSS-Russie est au service de la bureaucratie privilégiée depuis des décennies, c'est à dire depuis la contre-révolution stalinienne. Cet appareil d'Etat n'a ni été détruit ni profondément modifié en 1991 : le KGB est devenu le FSB, la police et l'armée sont restées en place, leurs chefs et cadres n'ont même pas été changés. Ce n'est pas parce que la classe dominante s'est débarrassée du drapeau du communisme, qu'elle usurpait, que l'Etat a changé de nature.

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Re: Trotsky et trotskisme

Message  Roseau le Jeu 9 Déc - 20:15

Tout à fait d'accord, ce n'est pas le facteur déterminant.

Et même l'adoption intégrale du droit bourgeois que j'ai mentionnée n'est pas déterminante.
Je ne la citais que parce que les camarades de LO ont affirmé sur le précédent FMR
que le droit d'héritage n'existait toujours pas...
Manifestement faux! C'est un des premiers articles de la Constitution de la Russie!
(encore la distortion des faits, direction dogma oblige).

En fait, pour avoir vécu en Russie, je confirme ce que j'ai vu de très près:
les bureaucrates, pendant les années 90, sont devenus individuellement propriétaires des biens de production.
La privatisation a même eu lieu souvent avec un argument retord:
celui de la démocratisation du capital, les citoyens devenant propriétaires par distribution égalitaire des actions.
En fait, par différentes manoeuvres, les mêmes bureaucrates,
ou leurs associés, anciens ou nouveaux maffieux, ont poussé le prix des actions au plancher,
puis les ont racheté des actions et ont concentré en quelques années le capital,
à un point que connaissent peu d'autres pays capitalistes...

C'est ce que certains rêveurs continuent à appeler un Etat ouvrier très dégénéré...
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Re: Trotsky et trotskisme

Message  verié2 le Ven 10 Déc - 10:21

Roseau
C'est ce que certains rêveurs continuent à appeler un Etat ouvrier très dégénéré...

Il est clair que la position de LO sur la Russie est devenue totalement incohérente et indéfendable sérieusement en s'appuyant sur les analyses de Trotsky. C'est pourquoi LO ne publie plus que des articles journalistiques (parfois très intéressants et bien documentés d'ailleurs) sur la Russie, où les positions théoriques sont abordées très brièvement et généralement noyées dans un flou artistique.

Petit rappel :
-Avant 1991, le principal argument de LO pour affirmer que l'URSS était encore un Etat ouvrier dégénéré était que l'appareil d'Etat n'avais jamais été détruit en URSS depuis la révolution. Donc, selon LO, soit il fallait nier le caractère ouvrier de la révolution dès ses débuts (comme par exemple Pannekoek), soit admettre que l'Etat n'avait pas changé de nature depuis 1917. Contrairement à la IVème IC, LO ne s'appuyait pas sur le fait que l'économie restait étatisée, dans la mesure où d'autres Etats avaient étatisé leur économie sans révolution ouvrière (Chine, Vietnam, Cuba, RDA etc) et que LO considérait ces Etat comme des Etats bourgeois.

-Depuis 1991, LO ne met plus en avant cette prétendue continuité de l'Etat, mais le fait que le capitalisme n'aurait pas été pleinement rétabli en Russie, car les oligarques-capitalistes tiendraient essentiellement leur pouvoir et leur richesse de leurs liens avec l'appareil d'Etat, pourraient les perdre à tout instant en cas de disgrâce (CF Mikhaïl Khodorkovski) à l'instar des hauts bureaucrates de l'ère stalinienne. LO souligne aussi quelques résidus de l'ère soviétique, par exemple des structures paysannes de propriété collective (ou étatique) qui n'auraient pas été complètement détruites. Bref, le capitalisme ne serait pas complètement rétabli en Russie.

Il y a donc un changement très net d'argumentation sans que LO en rende compte. LO s'est en effet retrouvée dans une position théorique délicate. Comment s'appuyer encore sur cette prétendue continuité de l'Etat russe ? Car, comme les chances sont vraiment très faibles que cet Etat soit détruit, sauf par une révolution ouvrière (pourquoi la bourgeoisie russe le détruirait-elle ?), cette continuité devrait amener LO à considérer qu'on a affaire à un Etat ouvrier ad vitam aeternam. Comment en effet trouver désormais un saut qualitatif permettant de décréter que l'Etat a changé de nature ? La majorité des trotskystes en a trouvé un avec le rétablissement de la propriété privée des entreprises, la fin du monopole du commerce extérieur etc, mais ces critères - qui étaient pourtant ceux de Trotsky - ne pouvaient pas convenir à LO en raison de ses positions précédentes.

Voilà donc LO, qui se vante pourtant régulièrement de sa rigueur théorique, empêtrée dans une situation si délicate et si contradictoire qu'elle la contraint à laisser de côté toute analyse, toute réflexion théorique approfondie sur le sujet. La position officielle ne peut plus être défendue que par des arguties et des arguments d'autorité. Débloquer la situation serait tout aussi délicat, car cela amènerait à reconnaître qu'on s'est plus ou moins trompé, ce qui est totalement inconcevable...

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Re: Trotsky et trotskisme

Message  Vérosa_2 le Ven 10 Déc - 12:08

Voilà donc repartie cette discussion qui avait déjà fait couler beaucoup d'encre sur le FMR N°1 (50 ou 60 pages, rien que ça).

On ne va certainement convaincre ceux qui - de bonne foi ou non - persistent à voir tant dans l'ex-URSS que dans la Russie d'aujourd'hui les traces d'un Socialisme quelconque, soit : "un état ouvrier dégénéré". Néanmoins je comprends mal comment certains peuvent tenir ce discours. L'URSS avait dès les années 20 toutes les caractéristiques du capitalisme, 1928 pouvant tenir à cet égard le rôle de date symbolique.

- Dès 1928, la phase d'accumulation primitive était achevée, les usines étaient bourrées de prolétaires n'ayant strictement aucun mot à dire sur l'orientation de la production.

- Dès 1945 suite à Yalta, l'URSS était devenue une puissance impérialiste au même titre que les U.S.A, et détenait un immense marché économique captif. (il n'y a eu dans nombre de pays de l'Est aucune véritable révolution ouvrière, mais une annexion pure et simple suite au "partage du monde", le terme d'impérialisme est donc tout à fait justifié).

- Toute la production était dictée par l'Etat, et très rapidement tout cela fut fait en fonction des intérêts spécifiques d'une nomenklatura, oligarchie d'état qui se comportait donc exactement de la même façon que les capitalistes particuliers occidentaux.

- Si le chômage n'existait pas officiellement, on ne comptait pas ceux et celles qui vivaient dans la misère, accrochés à des petits boulots précaires

- etc...

Dans ces conditions comment voir dans l'ex-URSS autre chose qu'un Etat capitaliste comme tant d'autres ?

Et si cette même URSS capitaliste "d'état" a implosée voici 20 ans, pour devenir un pays capitaliste tout court, c'est pour deux raisons majeures. La première est d'ordre strictement économique : la bureaucratie aux commandes d'une économie planifiée était très inefficace par rapport à la concurrence internationale dans le cadre du marché mondial. La seconde est de nature sociale et "politique", témoignant de l'exaspération de la population vis à vis d'un régime autoritaire et d'un système indigent : les prolos russes à qui on faisait suer le burnous sans qu'ils puissent dire le moindre mot en avaient marre de l'idéologie officielle qui leurs servait de beaux discours mais très peu de "bortch".

Enfin, il convient de se rappeler que Lénine à la fin de sa vie doutait quelque peu du possible passage au socialisme pour un tas de bonnes raisons : isolement de la Russie soviétique, ruine du pays suite au communisme de guerre, prolétariat décimé, classe paysanne très majoritaire et économie "arriérée", ... Il pensait pouvoir garantir la pérennité socialiste de l'Etat tout en introduisant un système économique emprunté au capital pour redresser le pays (citation : " nous n'inventons pas une forme d'organisation du travail, nous l'empruntons toute faite au capitalisme : banques, cartels, usines modèles, stations expérimentales, académies, etc. ; il nous suffira d'emprunter les meilleurs types d'organisation à l'expérience des pays avancés. ").

Que les bolcheviks de 1921/24 n'aient pas eu d'autre choix que ce compromis est une chose. Néanmoins, force est de constater que très rapidement cela engendra une nomenklatura qui s'est assise sans scrupules sur les restes de principes socialistes relevant de la sphère politique.

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Re: Trotsky et trotskisme

Message  gérard menvussa le Dim 12 Déc - 14:05

Comme Vérosa l'a trés bien dit, on en a déja pondu 60 pages sur le premier FMR, et il me semble contre productif d'en remettre une couche (60 pages de plus) la dessus. Par contre, la "fin de l'urss" est connotée à la "fin du communisme", et ça on y peut rien... En 1990 Bensaid pouvait se réjouir et s'inquiéter "champagne et Alkasetzer !", mais 20 ans plus tard, on voir bien qu'une certaine idée de la Révolution est définitivement morte entre les alternoiement de Gorbatchev et les pitreries de Guennadi Ianaïev sans oublier la saoulographie triste d'Eltsine (qui se présentait, mais qui s'en souvient encore, comme d'un "trotskyste" ayant fait de l'entrisme au praésidium du soviet supréme)
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Re: Trotsky et trotskisme

Message  Vérosa_2 le Dim 12 Déc - 17:00

En 1990 Bensaid pouvait se réjouir et s'inquiéter "champagne et Alkasetzer !", mais 20 ans plus tard, on voir bien qu'une certaine idée de la Révolution est définitivement morte entre les alternoiement de Gorbatchev et les pitreries de Guennadi Ianaïev sans oublier la saoulographie triste d'Eltsine

Réponse HS mais pas tant que ça :

Il y a une une émission de "là-bas si s'y suis" où justement Bensaïd développait assez bien la formule "Champagne et AlkaSeltzer", mais je ne parviens pas à retrouver de laquelle il s'agit sur le site "la.bas.org". Ce n'est pas que j'ai des actions dans cette émission de radio de France-Inter, mais elle est, je trouve, souvent assez intéressante.

Cela dit le constat "Champagne et Alka-Seltzer" renvoie plutôt a mon simple avis au sujet Puissances du Communisme ouvert par Roseau.

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Re: Trotsky et trotskisme

Message  verié2 le Dim 12 Déc - 17:34

on en a déja pondu 60 pages sur le premier FMR, et il me semble contre productif d'en remettre une couche

Ca reste la plus grande "énigme" théorique de l'histoire du mouvement ouvrier. Et ça continue à nous diviser, puisque LO a successivement exclu les "capitalistes d'Etat" en 1974, puis, voici deux ans, la Fraction qui s'était formée en 1991 sur la caractérisation de l'URSS comme Etat bourgeois. L'analyse de la révolution russe, de l'évolution de l'Etat qui en est né conditionne aussi pas mal de réponses à divers problèmes qui se poseront inévitablement lors d'une révolution à venir.

Pour toutes ces raisons, je ne crois pas que ce soit un vieux débat que 60 pages de l'ancien FMR ont réglé définitivement.
Par exemple, les arguments exposés par Vérosa ne suffisent certainement pas à convaincre les militants de LO (et bien d'autres) et il est nécessaire d'entrer dans la logique théorique des différents groupes, comme dans celle de l'analyse de Trotsky.

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Re: Trotsky et trotskisme

Message  Vérosa_2 le Dim 12 Déc - 18:35

Par exemple, les arguments exposés par Vérosa ne suffisent certainement pas à convaincre les militants de LO (et bien d'autres)
Je n'ai pas l'intention de vouloir "convaincre des convaincus" de LO ou d'autres organisations. Par contre les faits que j'énonce me semblent difficilement réfutables si l'on est de bonne foi. Or dès l'instant où on observe des conditions antagonistes de classe dans le cadre d'une économie industrielle, on est en face d'un système capitaliste. Qu'il soit étiqueté, par ailleurs, "d'état" ou non ne me semble pas changer grand chose aux fondements de ce système social.

La question se résume donc pour moi à savoir si depuis la fin des années 1920 l'URSS - en tant qu'état industriel - témoignait :

1) d'un prolétariat, soit une classe salariée n'ayant pas son mot à dire sur l'orientation de la production, et dégageant du travail non payé sur les marchandises produites. En un mot une classe exploitée.
2) d'un corps social dirigeant la production selon ses propres intérêts, bénéficiant ainsi d'un statut social permettant de s'autoriser des "largesses" (euphémisme) sur le compte de la classe exploitée. En un mot une classe exploiteuse.
3) question subsidiaire mais néanmoins intéressante : d'une nature expansionniste de cette URSS pour capter des marchés à sa botte suite à la seconde guerre mondiale. En un mot un état impérialiste.

Si ces trois conditions étaient réunies dans l'ex-URSS (sans donc parler le la Russie contemporaine) je vois mal ce qui pourrait définir ce pays autrement que selon l'acception de capitaliste, dans toute son "orthodoxie marxiste".

Se pencher sur le second paragraphe du sixième chapitre des oeuvres de Trotsky, ou entrer dans les arcanes archivées des composantes trostkystes à travers les âges, me semble en 2010 relever d'un travail d'entomologie plutôt inutile, ... probablement érudit mais sans aucun intérêt d'ordre pratique, donc à fortiori dénué d'intérêt théorique (sauf à confronter les positions dites "théoriques" des différents mouvements trostkystes depuis les années 1950, ce qui n'est pas d'une utilité foudroyante pour les périodes révolutionnaires à venir, compte tenu que ces positions sont très "datées" et par conséquent invalides sur le plan pratique qui nous préoccupe face au capital contemporain).


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Re: Trotsky et trotskisme

Message  alexi le Dim 12 Déc - 20:10

Gérard :
(...) sans oublier la saoulographie triste d'Eltsine (qui se présentait, mais qui s'en souvient encore, comme d'un "trotskyste" ayant fait de l'entrisme au praésidium du soviet supréme) .

Question

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Re: Trotsky et trotskisme

Message  Roseau le Dim 12 Déc - 20:42

Alexi, voyons, tu ne lis jamais IO ?
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Re: Trotsky et trotskisme

Message  alexi le Dim 12 Déc - 20:46

J'ai dû louper ce numéro Sad

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Re: Trotsky et trotskisme

Message  topaze le Lun 13 Déc - 1:24

Je voulais revenir sur ce que disait Vérosa, sur comment comprendre pourquoi l'Ex URSS s'est effondré . Il dit :

La première est d'ordre strictement économique : la bureaucratie aux commandes d'une économie planifiée était très inefficace par rapport à la concurrence internationale dans le cadre du marché mondial. La seconde est de nature sociale et "politique", témoignant de l'exaspération de la population vis à vis d'un régime autoritaire et d'un système indigent : les prolos russes à qui on faisait suer le burnous sans qu'ils puissent dire le moindre mot en avaient marre de l'idéologie officielle qui leurs servait de beaux discours mais très peu de "bortch".



Comment je m'explique cet effondrement.
Je suis ok pour dire qu’il y a des raisons économiques comme tu le dis Vérosa. De plus l’économie de l’Ex URSS et du bloc de l’Est perdait de plus en plus des parts de marché vu que nombres de pays qui était sous sa coupe , ou proche d’elle se tournait de plus en plus vers le bloc de l’Ouest. Cette situation obligé l’Etat Russe d’être de plus en plus menaçant au niveau guerrier. Et ceci c’est traduit pas l’invasion de l’Afghanistan. Invasion qui allait aggraver d’un coup les tensions entre le bloc de l’Est et le bloc de l’Ouest. Je me souviens que l’idée d’une troisième guerre mondiale pouvait être envisagé. Celle-ci n’a pas eu lieu, alors qu’objectivement tout était présent pour cela. Tension exacerbé, force militaire qui demandait qu’a en découdre. Dans le même temps, ou du moins peu de temps après l’invasion de l’Afghanistan, la classe ouvrière en Pologne rentre en lutte et de manière massive, débordant les syndicats officiels. Lutte qui se situé dans la suite d’autres luttes qui c’était déroulé en Europe et ailleurs dans le monde. Face à cette situation la chair a canon que représente la classe ouvrière pour la bourgeoisie n’était pas disponible pour un conflit généralisé, seule perpective que peut donner la bourgeoisie face a la crise mortelle de son système. Vis-à-vis de cette crise, La seule perpective pour la classe ouvrière c’est la révolution mondiale, mais les luttes dans les années 80 (suite à la Pologne) ont montré un manque de politisation. La bourgeoisie par le développement du syndicalisme de base, qu’on a vu se développer en Europe dans les années 80 (COBAS en Italie, coordination en France etc.…) a pu entraver le développement des luttes, vers une généralisation de celle ci. Mais sans pour autant faire adhérer le prolétariat à une idéologie qui pouvait l’entraîner à la guerre comme lors de la seconde guerre mondiale. Donc d’un coté on avait un prolétariat non défait mais ne pouvant pas donner sa perpective révolutionnaire et de l’autre une bourgeoisie ne pouvant pas donner sa solution qui était un troisième conflit guerrier. D’où une situation de blocage. Face a cette situation, la partie la plus faible de la bourgeoisie en l’occurrence l’Ex URSS et le bloc de l’Est s’est effondré. Voilà comment je m’explique, l’effondrement de l’Ex URSS et du bloc de l’Est

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Re: Trotsky et trotskisme

Message  verié2 le Lun 13 Déc - 10:01

Verosa
Se pencher sur le second paragraphe du sixième chapitre des oeuvres de Trotsky, ou entrer dans les arcanes archivées des composantes trostkystes à travers les âges, me semble en 2010 relever d'un travail d'entomologie plutôt inutile, ...

La réponse au problème posé par la nature de l'URSS te semble évidente, soit. On peut dire qu'elle l'est aujourd'hui, mais elle ne le fut pas pour des milliers de militants, et en particulier pour les militants d'URSS restés fidèles au communisme. Si je comprend bien, les analyses de Trotsky (et celles de ses contradicteurs par voie de conséquence) te semblent sans intérêt, car justement la réponse te semble évidente. Ce n'est pas du tout mon avis : on ne peu pas faire l'économie d'une analyse marxiste, ni des conclusions à en tirer. En raisonnant à ta manière, on aurait pu dire en 1916 : "L'analyse de la Commune de Paris ou de la révolution de 1848 par Marx et Lénine n'ont vraiment aucun intérêt" etc.

Topaze
Je suis ok pour dire qu’il y a des raisons économiques comme tu le dis Vérosa. De plus l’économie de l’Ex URSS et du bloc de l’Est perdait de plus en plus des parts de marché vu que nombres de pays qui était sous sa coupe , ou proche d’elle se tournait de plus en plus vers le bloc de l’Ouest. Cette situation obligé l’Etat Russe d’être de plus en plus menaçant au niveau guerrier. "



On ne peut vraiment pas dire que l'URSS ait été plus agressive et guerrière à partir des années soixante-dix, bien au contraire puisque la théorie de la coexistence pacifique s'est imposée. Or c'est à partir des années soixante-dix que la stagnation de l'économie a commencé.

A mon avis, les deux facteurs principaux sont :
-L'incapacité de passer du développement extensif au développement intensif, comme tu l'as noté.
-L'incapacité à soutenir une course aux armements ruineuse - qui fut imposée à l'URSS par les Etats Unis (et non le contraire). Les rapports de la CIA exagéraient par exemple la puissance militaire de l'URSS pour favoriser les lobbies de l'armement, et ses propres crédits.
-La guerre d'Afghanistan fut tout autant menée par les Etats Unis contre l'URSS par Afghans interposés que par l'URSS contre les Afghans. Ce sont en particulier les livraisons d'armes modernes par les Etats Unis, notamment les fameux missiles Stinger qui permettaient d'abattre les hélicoptères, qui largement contribué à la défaite de l'URSS. Et par voie de conséquence à son effondrement.

On peut aussi se demander - ça demanderait une étude précise -, si l'URSS n'a pas bénéficié de la période de prospérité des trente glorieuses et n'a pas été affecté économiquement par les premières crises des années 70.

Enfin, les dictatures semblent soumises d'une façon générale à une sorte de loi de dépérissement : passée la situation qui a nécessité leur mise en place (menace sociale, contre révolution, guerre etc), elles ont beaucoup de mal à maintenir leur autorité que rien ne justifie plus, deviennent plus soft et pourrissent sur pied, rongées par la corruption et les forces centrifuges diverses : ce fut vrai pour le stalinisme comme pour le franquisme, les dictatures militaires chiliennes et argentines etc.

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Re: Trotsky et trotskisme

Message  Vérosa_2 le Lun 13 Déc - 12:26


La réponse au problème posé par la nature de l'URSS te semble évidente, soit. On peut dire qu'elle l'est aujourd'hui, mais elle ne le fut pas pour des milliers de militants, et en particulier pour les militants d'URSS restés fidèles au communisme.
C'est tout à fait exact, mais cela nous ramène quelques bonnes décennies en arrière, avec un "poids du passé" qui apporte autant d'ombre qu'il n'éclaire le débat. Et je vois mal en quoi les doutes, craintes et espoirs des communistes des années 40 ou 50 apportent quoique ce soit à ce débat précis. Que leur témoignage et leur combat soient à garder de façon précieuse dans la mémoire du mouvement ouvrier, est par contre tout à fait nécessaire. Par ailleurs l'important n'est pas que "ma" réponse soit pour moi évidente, mais comme tu le mentionnes : qu'on puisse dire qu'elle le soit aujourd'hui.

Si je comprend bien, les analyses de Trotsky (et celles de ses contradicteurs par voie de conséquence) te semblent sans intérêt, car justement la réponse te semble évidente. Ce n'est pas du tout mon avis : on ne peu pas faire l'économie d'une analyse marxiste, ni des conclusions à en tirer.
Entre les analyses de Trotsky et la chute de l'URSS il s'est passé un demi-siècle, et pour pertinentes que puissent être ces analyses sur la période 1928/1940 elles ne peuvent hélas rendre compte que d'une situation et d'un bilan critique fort parcellaires. Mais mon propos avait aussi (et surtout) pour objet de pointer ceux qui ici, tout comme sur le premier FMR, ont l'art de d'asséner des citations de Trotsky hors-contexte et d'en tordre la signification pour les faire entrer dans le cadre de leurs certitudes.

Quant à l'analyse marxiste, ma foi, il me semble qu'elle consiste avant toute chose à cadrer le système économique et les superstructures politiques et étatiques caractérisant l'ex-URSS. C'est ce que j'ai tenté de faire de façon succincte. Partant de ces simples observations qui me paraissent tout à fait conformes à la critique "marxiste", il me semble que la conclusion ne laisse aucun doute.

Enfin et c'est peut-être le plus important, ce n'est absolument pas un "procès" mais un simple constat que j'ai essayé de dresser à travers mes deux précédentes interventions sur ce sujet. A ce propos, d'ailleurs j'adhère totalement à la formule "Champagne et Alkaseltzer" de D. Bensaïd.

En raisonnant à ta manière, on aurait pu dire en 1916 : "L'analyse de la Commune de Paris ou de la révolution de 1848 par Marx et Lénine n'ont vraiment aucun intérêt" etc.
Ca, c'est un argument spécieux ou disons plus simplement un mauvais exemple, car à la différence de Trotsky sur l'URSS, Marx ou Lénine avaient une vision complète de ces révolutions passées.

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Re: Trotsky et trotskisme

Message  sylvestre le Lun 13 Déc - 21:39

verié2 a écrit:
On peut aussi se demander - ça demanderait une étude précise -, si l'URSS n'a pas bénéficié de la période de prospérité des trente glorieuses et n'a pas été affecté économiquement par les premières crises des années 70.

Chris Harman a écrit pas mal de choses là-dessus - pas simplement l'effet de la crise dans le reste du monde sur le bloc de l'est, mais plutôt la façon dont la crise à l'est a fait partie de la crise mondiale, voir notamment http://www.marxists.org/archive/harman/1990/xx/stormbreaks.html

Analyses which contend that the Eastern economies have always been in crisis can hardly explain the sudden worsening of the situation in the last few years, any more than those which have denied the possibility of crisis. What is more, they deny the crude historical fact that these societies did experience decades of economic growth. Thus Furedi claims that ‘the tendency towards economic contraction has been the dominant feature of the Soviet system ever since ... 1958’. [99] Some contraction: CIA figures suggest that the USSR’s economy more than doubled in size in that 30 year period! [100]
(...)
The conservative path consisted of trying to hang onto the old model of nationally self contained state capitalism at a time when the recessions of 1974-6 and 1980-82 had given a massive added impetus in the West and the ‘third world’ to restructuring national industries to fit in with the needs of multinational production. Inevitably important sectors of the Eastern economies began to lag behind the most advanced world levels of technology. In the 1950s the USSR had been able to catch up with the US in terms of nuclear technology and to get ahead of it, briefly, in the space race. By the late 1960s it was clearly beginning to fall behind in key sectors like computers.

Attempts to keep up with the most advanced technology internationally were, increasingly, expensive and often ineffective. The East German firm Robotron, for instance, put an enormous effort into attempting to compete in computer technology and software with the West. Its achievements were quite considerable, but not nearly enough to keep up with the much greater resources being concentrated in such areas by certain Western multinationals. American based multinationals were in fact being driven out of the production of many sorts of basic microchips in this period by Japanese multinationals because they simply did not have the resources to compete any more. The industry of a small state like East Germany stood no chance of competing in such a situation.
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sylvestre

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Re: Trotsky et trotskisme

Message  Vals le Mer 16 Fév - 1:29



16 février 1938 : assassinat de Léon Sédov, fils de Trotsky

Le 16 février 1938, Léon Sédov, fils de Trotsky, meurt - officiellement des suites d'une opération de l'appendicite - dans une clinique tenu par un émigré russe-blanc. L'ensemble du mouvement trotskyste, et les parents de Léon Sédov eux-mêmes, soupçonne immédiatement un crime des staliniens. Si d'un point de vue strictement médical les choses sont peu claires, l'assassinat est une quasi-certitude.

L'ouverture des archives du Kremlin a confirmé que l'un des principaux collaborateurs de Léon Sédov à Paris, Marc Zborowski, était en réalité un provocateur stalinien. Ce personnage avait été associé de près à la recherche de la clinique. Son implication dans l'assassinat, le 4 septembre 1937, du militant Ignace Reiss qui venait de rompre avec le stalinisme, est avérée...

Ci-dessous de larges extraits de la brochure-hommage rédigée par Trotsky, au Mexique, quelques heures après avoir appris la terrible nouvelle :

Léon Sédov, le fils – l'ami – le militant (dédié à la jeunesse prolétarienne)

A l'instant où j'écris ces lignes, à côté de la mère de Léon Sédov, des télégrammes me parviennent de divers pays, m'apportant l'expression de condoléances. Et chacun de ces télégrammes suscite la même et insupportable question :

« Ainsi tous nos amis de France, de Hollande, d'Angleterre, des Etats-Unis et du Canada et d'ici, au Mexique, considèrent comme définitif le fait que Sédov ne soit plus ? »

Chaque télégramme est une preuve nouvelle de sa mort. Et pourtant, nous ne pouvons encore y croire. Et non pas seulement parce qu'il est notre fils, fidèle, dévoué, aimant. Mais avant tout, parce que plus que quiconque au monde, il est entré dans notre vie, s'y est lié avec ses racines, comme camarade d'idées, comme collaborateur, comme gardien, comme conseiller, comme ami.

De cette génération aînée, dans les rangs de laquelle nous sommes entrés à la fin du siècle dernier, sur la route de la Révolution, tous, sans exception, ont été balayés de la scène. Ce que n'ont pu faire les bagnes du tsar, la déportation rigoureuse, les besoins des années d'émigration, la guerre civile et les maladies, Staline l'a fait au cours des dernières années, comme le fléau le plus malfaisant de la révolution. Après la génération aînée, a été anéantie la meilleure partie de la génération moyenne, c'est-à-dire celle qu'a suscitée 1917 et qui a reçu sa formation dans les 24 armées du front révolutionnaire. Piétinée sans traces la meilleure partie de la jeunesse, de la génération de Léon. Lui-même n'y a échappé que par miracle : grâce au fait qu'il nous a accompagnés en déportation et ensuite en Turquie. Au cours des années de notre dernière émigration, nous avons acquis de nombreux amis, et quelques-uns d'entre eux sont entrés étroitement dans la vie de notre famille, jusqu'à pouvoir être considérés comme ses membres. Mais tous nous ont approchés pour la première fois seulement dans ces dernières années, quand nous avons atteint le seuil de la vieillesse. Seul Léon nous a connu jeunes, et a participé à notre existence depuis le temps, où il a pris conscience de lui-même. Demeuré jeune, il fut comme de notre génération.

Il a traversé avec nous notre deuxième émigration : Vienne, Zurich, Paris, Barcelone, New Amherst (le camp de concentration canadien) et, finalement, Pétrograd.

Encore tout enfant – il allait sur ses douze ans – il avait à sa manière assimilé consciemment le passage de la révolution de février à celle d'octobre. Son adolescence s'est passée sous une haute pression. Il s'est ajouté une année pour entrer plus vite aux Jeunesses Communistes, qui brûlaient alors de toutes les ardeurs d'une jeunesse éveillée. Les jeunes boulangers, au milieu desquels il menait sa propagande, le gratifiaient d'un petit pain frais, et il le rapportait joyeusement sous le pan déchiré de sa veste. Ce furent des années brûlantes et froides, grandioses et affamées.

De sa propre volonté, Léon quitta le Kremlin pour le logis en commun des étudiants prolétariens, afin de ne pas se distinguer des autres. Il refusait de s'asseoir avec nous dans l'auto, afin de ne pas jouir des privilèges des bureaucrates. En revanche, il prenait jalousement sa part dans tous les « samedis communistes » et autres « mobilisations de travail », il nettoyait la neige dans les rues de Moscou, « liquidait » l'analphabétisme, déchargeait le pain et le bois des wagons, et ensuite, en qualité d'élève polytechnicien, réparait les locomotives. Il ne s'est pas trouvé sur le front des opérations, c'est seulement parce que l'addition de deux et même trois années supplémentaires n'aurait pu l'aider : la guerre civile s'est terminée quand il avait seulement quinze ans. Mais plusieurs fois, il m'avait accompagné sur le front, s'imprégnant d'impressions sévères (rudes), et connaissait fermement le pourquoi de cette lutte sanglante.

Les derniers télégrammes d'agence ont appris que Sédov vivait à Paris « dans les conditions les plus modestes ». Ajoutons, beaucoup plus modestes que celles des ouvriers qualifiés. Mais à Moscou, dons ces années où son père et sa mère occupaient de hautes fonctions, il ne vivait guère mieux que ces derniers temps à Paris, plutôt moins bien. Etait-ce une règle parmi la jeunesse bureaucratique ? Non, alors déjà, c'était une exception.

Dans ce garçon, et plus tard dans l'adolescent, et dans le jeune homme, le sentiment du devoir et du sacrifice s'est éveillé de bonne heure.

En 1923, Léon s'est brusquement et entièrement plongé dans le travail de l'opposition. II serait injuste de voir là seulement l'influence de ses parents. II avait quitté le bel appartement du Kremlin pour le logement en commun, froid, sale et sans pain, non seulement sans intervention de notre part, mais contre notre volonté.

Son orientation politique a été déterminée par ce même instinct qui l'incitait à préférer les tramways surchargés de monde aux limousines du Kremlin. La plate-forme de l'Opposition a seulement donné une expression politique aux traits organiques de son caractère. Léon rompait inflexiblement avec les étudiants amis, que leurs pères bureaucrates arrachaient à coups de griffes du « trotskysme », et retrouvait le chemin de ses amis boulangers.

(...)En hiver 1927, quand commença la destruction politique de l'Opposition, Léon achevait sa vingt-deuxième année. Il avait déjà un enfant qu'il venait nous montrer avec fierté au Kremlin. Sons une minute d'hésitation, il s'est arraché à sa jeune famille et à son école, pour partager notre sort en Asie Centrale. II agissait non seulement comme un fils mais, avant tout, comme un camarade d'idées; il fallait avant tout assurer notre liaison avec Moscou.

Son travail à Alma-Ata, pendant toute une année, fut, en toute sincérité, incomparable. Nous le nommâmes ministre des Affaires étrangères, ministre de la police, ministre des P.T.T. Et, dans toutes ces fonctions, il fut obligé de s'appuyer sur un appareil illégal. Sur les instructions du Centre Oppositionnel de Moscou, le camarade X..., très dévoué et très sûr, avait acquis une voiture et une troïka de chevaux et travaillait en qualité de cocher indépendant entre Alma-Ata et Frounzé (Pichpek) alors station terminale de la ligne de chemin de fer.

Le travail qui lui était dévolu était de nous apporter, toutes les deux semaines, le courrier secret de Moscou et de rapporter nos lettres et manuscrits à Frounzé où l'attendait le courrier de Moscou. Parfois, des courriers spéciaux nous arrivaient de Moscou. Les rencontrer n'était pas une chose facile à faire.

Nous étions logés dans une maison de tous côtés entourée d'organisations de la Guépéou et des appartements de ses agents. Les rapports extérieurs reposaient sur Léon. Il quittait le logis par les nuits profondes, pluvieuses ou neigeuses, ou, trompant la vigilance des espions, il s'échappait dans la journée de la bibliothèque, retrouvant les agents de liaison à l'établissement des bains publics, ou dans les fourrés profonds, aux environs de la ville, ou encore au marché oriental où les Kirghizes grouillaient en foule, avec les chevaux, les ânes et les marchandises.

Chaque fois, il revenait frémissant et heureux, avec une flamme guerrière dans les yeux et avec des acquisitions précieuses cachées sous le linge. Ainsi, pendant une année, il fut imprenable à l'adversaire.

Et mieux que cela, il entretenait avec ces ennemis, « camarades » d'hier, les rapports les plus « corrects », presque « amicaux », montrant un self-contrôle et un tact constant et nous protégeant soigneusement de tout conflit avec l'extérieur.

La vie idéologique de l'opposition était alors à son apogée. C'était l'année du 6ème Congrès du Komintern. Dans les colis de Moscou arrivaient des dizaines de lettres, articles, thèses de célébrités et d'inconnus.

Dans les premiers mois, jusqu'au changement brutal de la politique de la guépéou, de nombreuses lettres arrivaient aussi par la poste officielle des différents lieux de déportation.

Dans ce matériel varié, il fallait opérer une soigneuse discrimination. Et là, je ne me convainquais qu'avec étonnement comment, d'une manière pour moi imperceptible, cet enfant avait eu le temps de mûrir, comme il savait bien choisir parmi les hommes, il connaissait une quantité beaucoup supérieure d'oppositionnels que moi. Combien sûr était son instinct révolutionnaire, lui permettant de distinguer sans hésitation le vrai du faux, le réel du superficiel. Les yeux de sa mère, qui connaissait davantage son fils, s'illuminaient de fierté à nos entretiens.

D'avril à octobre, il nous arriva près de 1000 lettres politiques et documents et près de 700 télégrammes. Nous avons expédié, pour la même période, 800 lettres politiques, et, dans cette quantité, une série de travaux considérables comme la critique du programme du Komintern, etc. Sans mon fils, je n'aurais pu accomplir la moitié du travail.

Une aussi étroite collaboration ne signifiait pas, toutefois, que des frictions ne s'élevaient pas entre nous, et parfois des différents aigus.

Mes rapports avec Léon, pas plus à ce moment-là que plus tard, dans l'émigration, ne se distinguaient particulièrement – loin de là – par un caractère égal ni dépourvu d'aspérités.

Je ne m'élevais pas seulement contre ses appréciations catégoriques à l'égard de certains « vieux » de l'opposition par des rectifications et des semonces énergiques, mais encore, je laissais apparaître, dans mes rapports avec lui, l'exigence et le formalisme qui me sont inhérents dans les questions pratiques.

Ces traits peut-être utiles et même indispensables pour un travail de grande envergure, mais assez insupportables dans les relations privées, ont rendu la tâche difficile aux êtres qui me furent le plus proche. Et comme le plus proche d'entre tous les jeunes était mon fils, il a eu ordinairement plus à supporter que tous les autres. A un oeil superficiel, il pouvait même sembler que nos rapports étaient empreints de sévérité ou d'indifférence. Mais sous cette apparence existait un profond attachement réciproque, fondé sur quelque chose d'incomparablement plus grand que la communauté du sang : la communauté de vues et des jugements, les sympathies et les haines, les joies et les souffrances vécues ensemble, et les mêmes et grandes espérances. Et cet attachement mutuel s'illumina de temps à autre de flammes tellement vives, qu'elles récompensaient nos trois destins de la médiocre usure du quotidien.
Ainsi nous vécûmes à 4000 Kms de Moscou, à 250 Kms de la voie ferrée, une année difficile et inoubliable, qui est restée toute entière sous le signe de Léon, ou plus exactement de « Lévik » ou de « Levoussetki », comme nous l'appelions.

En janvier 1929, le bureau politique décréta mon bannissement « au-delà des limites de l'U.R.S.S. » et, comme il s'est avéré, en Turquie.

Aux membres de ma famille fut laissé le droit de m'accompagner. De nouveau sans hésitation, Léon décida de nous suivre en exil, se séparant à jamais de sa femme et de son fils qu'il aimait beaucoup.

(...) d'abord en Turquie, ensuite à Berlin, finalement à Paris, pas un des travaux que j'ai écrits au cours de ces dix dernières années n'eut été possible, et en partie L'Histoire de la Révolution Russe. Sa collaboration, incalculable par sa quantité, n'avait pourtant pas qu'un caractère « technique ». Le choix personnel des faits, des citations, des caractéristiques, prédéterminait ma méthode de développement, ainsi que les conclusions. Dans la Révolution Trahie, il y a pas mal de pages écrites par moi sur les données de quelques lignes extraites des lettres de mon fils et des illustrations tirées par lui des journaux soviétiques qui m'étaient inaccessibles. Encore plus de matériaux m'ont été fournis par lui pour la biographie de Lénine. Une telle collaboration était seulement possible parce que notre solidarité idéologique était entrée dans le sang et dons les nerfs. Presque tous mes livres à partir de l'année 1928 devraient en toute justice porter le nom de mon fils à côté du mien.

(...) à Prinkipo, il devint l'éditeur effectif du Bulletin de l'Opposition russe dès son apparition (mi-1929) et avait complètement pris en charge ce travail dans ses mains depuis son départ à Berlin (début 1931), d'où le Bulletin fut transféré à sa suite à Paris. La dernière lettre de Léon que nous avons reçue, écrite le 4 Février 1938, douze jours avant sa mort, commence par ces mots :

« Je vous envoie les épreuves du Bulletin, car le prochain bateau ne partira pas de sitôt, et le Bulletin ne sera prêt que demain matin. »

La sortie de chaque numéro fut un petit événement dans sa vie – petit événement qui coûtait de grands efforts –. La composition du Bulletin, la finition des matériaux bruts, la rédaction des articles, une correction minutieuse, l'expédition, la correspondance avec les amis et les correspondants et ce qui ne vient pas à la dernière place, ce qui n'était pas le moins important la recherche des moyens financiers. En revanche, comme il s'enorgueillissait de chaque numéro « réussi ». Dans les premières années de l'émigration, il entretenait une correspondance considérable avec les oppositionnels en U.R.S.S. Mais en 1932, la Guépéou rompit presque tous nos liens.

II fallut chercher des informations fraîches par des voies détournées.

Léon était toujours sur le « qui-vive », cherchant avidement des tuyaux de Russie, s'emparant des touristes revenus d'U.R.S.S., des étudiants soviétiques en mission et des fonctionnaires sympathisants des Représentations à l'étranger. Il parcourait Berlin pendant des heures entières et ensuite Paris, pour semer les agents de la Guépéou à sa poursuite et ne pas compromettre ses informateurs. Pendant toutes ces années, il n'y eut pas un cas où quelqu'un eût à souffrir de son manque de vigilance, de son inattention ou de son manque de discernement.

Sur les rapports de la Guépéou, il figurait sous le sobriquet de « fiston », ainsi que nous en informait l'infortuné Reiss ; on a dit plus d'une fois à la Lublianka :

« Le «Fiston» travaille habilement, le «Vieux» l'aurait dure sans lui. »

C'était la vérité. La tâche n'eût pas été facile sans lui ! Justement pour cette raison, les agents de la Guépéou, pénétrant aussi dans les organisations de l'Opposition, entouraient Léon d'un filet épais d'observations, d'intrigues, de pièges. Dans les procès de Moscou, son nom figurait invariablement à côté du mien. Moscou cherchait le moyen d'en finir à tout prix avec lui.
Après l'arrivée de Hitler au pouvoir, le Bulletin de l'Opposition fut immédiatement interdit. (...) Au printemps 1933, Léon se décida enfin à abandonner un pays qu'il avait eu le temps de connaître et d'aimer et se logea à Paris où le suivit le Bulletin. (...)

Ses principaux efforts, à Paris, étaient consacrés, encore plus qu'à Berlin à la révolution et à une collaboration littéraire avec moi. Dans les dernières années, Léon commença à écrire lui-même plus systématiquement pour la presse de la Quatrième Internationale. A des signes divers, notamment à la rédaction de ses mémoires, pour mon autobiographie, j'ai commencé à soupçonner en lui, encore à Prinkipo, des dispositions littéraires. Mais il était surchargé par toutes sortes d'autres travaux, et, comme les idées et les thèmes nous étaient communs, il me consacrait toujours son activité d'écrivain.

(...)Le principal ouvrage littéraire de Léon fut toutefois son livre « Le Procès de Moscou », consacré au procès des seize (Zinoviev, Kamenev et autres) et publié en français et en allemand. Nous nous trouvions alors, avec ma femme, dans la prison norvégienne, pieds et mains liés, sous les coups de la plus monstrueuse des calomnies. A certains degrés de la paralysie, les êtres voient, entendent et comprennent tout, mais sont incapables de remuer le petit doigt pour écarter un danger mortel.

(...)Mais à partir du moment où l'auteur a abordé l'analyse personnelle du procès lui-même, je me suis senti tout à fait entraîné. Chaque nouveau chapitre me paraissait meilleur que le précédent. « Bravo, Levoussetka, » nous disions nous avec ma femme. « Nous avons un défenseur ! » Comme ses yeux devaient briller joyeusement en lisant nos louanges chaleureuses !

Dans certains journaux, et en partie dans l'organe central de la social-démocratie danoise, on émettait la conviction que, malgré les conditions rigoureuses de l'internement, j'avais visiblement trouvé le moyen de prendre part à l'ouvrage paru sous le nom de Sédov. « On sent la main de Trotsky ». Tout cela, inventions ! Dans le livre, il n'y a pas une ligne de moi.

Beaucoup de camarades qui étaient enclins à considérer Sédov seulement comme le fils de Trotsky – comme en Karl Liebknecht, on n'a vu pendant longtemps que le fils de Wilhelm Liebknecht – ont eu la possibilité de se convaincre, ne fut-ce QUE PAR ce livre, qu'il représentait une personnalité indépendante, mais une personnalité d'envergure.

Léon écrivait comme il faisait tout le reste, c'est-à-dire consciencieusement : il étudiait, réfléchissait, vérifiait. La gloire littéraire lui était étrangère. Les déclamations de propagande ne le séduisaient guère. En même temps, chaque ligne écrite par lui est illuminée par une flamme vivante dont la source était son rare tempérament révolutionnaire.

Les événements de sa vie privée et familiale de notre époque, ont formé son caractère et l'ont trempé. En 1905, sa mère attendait sa naissance dans une prison de Pétersbourg.

Le vent de libéralisme l'en a fait sortir en automne. l'enfant est venu au monde en février de l'année suivante. A ce moment-là, j'étais déjà en prison. Voir mon fils pour la première fois ne me fut possible que treize mois après, lors de l'évasion de Sibérie. Ses toutes premières impressions furent imprégnées du souffle de la première révolution russe, dont la défaite nous jeta en Autriche. La guerre frappa la conscience de ce garçon de huit ans, en nous rejetant en Suisse. Mon expulsion fut la seconde de ses grandes leçons.

Sur le paquebot, il tenait des conversations révolutionnaires mimées avec le chauffeur catalan. La révolution signifiait pour lui tous les biens et, avant tout, le retour en Russie. Sur la route du retour d'Amérique, à Halifax, Lévik, âgé de douze ans, avait frappé du poing un officier britannique. II savait qui frapper : non les matelots qui m'emportaient du navire, mais l'officier qui commandait. Au Canada, au moment de mon internement au camp de concentration Léon apprit à dissimuler et à jeter furtivement à la boite les lettres non contrôlées par la police. A Pétrograd, il fut brusquement plongé dans une atmosphère de poursuite anti-bolchévique.

A l'école bourgeoise où il se trouva d'abord, les fils de libéraux et des S.R. le battaient parce que fils de Trotsky.

Il vint un jour au Syndicat des ouvriers du bois où travaillait sa mère, avec la main ensanglantée; c'était le résultat d'une explication politique avec les fils des kérenskystes. Il se joignait dans la rue à toutes les manifestations et se cachait dans les portes cochères des forces armées du Front Populaire de l'époque (coalition des cadets, des S.R. et des menchéviks). Après les journées de juillet, amaigri et pâle il me rendait visite dans la prison de Kérenski et de Tséretelli. Dans la famille d'un colonel ami, au cours d'un déjeuner, Léon et Serge se jetèrent armés de couteaux sur un officier qui avait déclaré que les bolchéviks étaient des agents du Kaiser. Ils répondirent d'une manière à peu près analogue à l'ingénieur Sérébrowsky, plus tard membre du C.C. stalinien qui essaya de les persuader que Lénine était un espion allemand.

Lévik apprit tôt à faire grincer ses jeunes dents à la lecture de la calomnie des journaux. Il passa les journées d'Octobre avec le matelot Markine qui, à ses heures de loisir, lui enseignait l'art du tir, dans la cave.

Ainsi s'est formé le futur militant. La révolution n'était pas pour lui une abstraction, oh, non ! Elle le pénétrait par les pores de sa peau. C'est pourquoi il agissait sérieusement avec le devoir révolutionnaire commençant par les volontaires des samedis communistes et finissant par les traînards. C'est pourquoi plus tard, il est entré si ardemment dans la lutte contre la bureaucratie. En automne 1927, Léon accomplissait un voyage oppositionnel à travers l'Oural, en compagnie de Mratchkowsky et de Deloborodov. Au retour tous deux parlaient avec un enthousiasme sincère de la conduite de Léon, au cours d'une lutte aiguë et sans espoir, de ses interventions sans compromis aux réunions de la jeunesse, de son courage physique devant les bandes d'apaches suscitées par la bureaucratie, de sa virilité morale, lui permettant de subir la défaite en portant haut sa jeune tête. Quand il revint de l'Oural, devenu homme en six semaines, j'étais déjà exclu. II fallait s'apprêter pour la déportation.

Il n'y avait en lui aucun manque de discernement, ni aucune forfanterie, loin de là. Mais il savait que le danger était l'essence de la révolution comme de la guerre. Il savait, quand il le fallait, et il le fallait souvent, aller au devant du danger. Sa vie, en France, où la Guépéou a des amis à tous les étages de l'édifice étatique, était une chaîne ininterrompue de dangers. Des assassins professionnels étaient sans relâche à ses trousses. Ils vivaient à côté de son appartement. Ils volaient ses lettres, ses archives et écoutaient ses conversations téléphoniques. Quand après sa maladie, il passa deux semaines sur les bords de la Méditerranée, son seul repos au cours de longues années, les agents du Guépéou prirent pension au même hôtel. Quand il se prépara à partir pour Mulhouse afin de rencontrer l'avocat suisse, à propos de l'affaire des calomnies staliniennes dans la presse, toute une bande de la Guépéou l'attendait à la gare de Mulhouse, celle-là même qui, plus tard assassina Ignace REISS. Léon échappa à une perte certaine, seulement grâce à ce que, tombé malade la veille, il ne pouvait quitter Paris avec une température de 40º. Tous ces faits sont établis par les autorités judiciaires de France et de Suisse. Et combien de secrets restent-ils non encore dévoilés ? Ses amis les plus proches nous écrivaient il y a trois mois, qu'à Paris, il courait un trop grand danger, et insistaient pour son départ pour le Mexique. Léon répondait que le danger était certain à Paris, mais que c'était un poste de combat trop important et que l'abandonner serait criminel. II ne restait qu'à s'incliner devant cette raison.

Quand, à l'automne de l'année dernière, commença une série de rupture entre les agents soviétiques à l'étranger, le Kremlin et la Guépéou, Léon se trouva au centre de ces événements. Certains amis protestaient contre ses relations avec ces nouveaux alliés non encore « éprouvés » : une provocation était possible. Léon répliquait : le risque est indéniable, mais impossible de développer ce mouvement important en restant à l'écart. Il fallait prendre Léon, cette fois encore, tel que l'avaient fait la nature et les circonstances politiques. Comme un vrai révolutionnaire, il appréciait la vie seulement dans la mesure où elle servait la lutte libératrice du prolétariat.

Le 16 février, les journaux mexicains du soir imprimèrent un court télégramme annonçant la mort de Léon Sédov à la suite d'une intervention chirurgicale. Pris par un travail urgent, je n'avais pas vu ces journaux. Diégo Rivera contrôla par radio de sa propre initiative et vint m'apporter la terrible nouvelle. Au bout d'une heure, j'ai appris la mort de notre fils à Natalia – dans ce même mois de février où, 32 ans plus tôt, elle m'avait appris en prison sa naissance. Ainsi s'acheva ce 16 février, la journée la plus noire de notre vie privée.

Nous nous attendions à beaucoup, presque à tout, mais pas à cela. (...)

Première et essentielle supposition : le poison. Trouver accès auprès de Léon, de ses vêtements, de sa nourriture n'offrait guère de difficultés aux agents de Staline. Est-ce qu'une enquête judiciaire, même libérée des raisons diplomatiques peut, à cet égard, parvenir à la pleine lumière ? En relation avec la guerre, la chimie et l'art de l'empoisonnement ont atteint, ces temps derniers, un développement tout particulier. Les secrets de cet art sont à vrai dire inaccessibles aux simples mortels. Mais aux empoisonneurs de la Guépéou tout est accessible. Il est tout à fait possible d'admettre qu'un tel poison, ne laissant pas de traces après le décès, même à la plus minutieuse des analyses. Et où sont les garanties de la minutie ?

Ou bien l'ont-ils tué sans le secours de la chimie ? (...) Fallut-il aux spécialistes moscovites recourir à la chimie afin de parachever leur oeuvre, ou suffisait-il de tout ce qu'ils avaient fomenté auparavant, le résultat demeure le même : ILS L'ONT ASSASSINE. Et la nouvelle de sa mort fut marqué comme un grand triomphe au calendrier thermidorien.

Avant de le tuer, ils firent tout pour calomnier et noircir notre fils aux yeux des contemporains et des générations à venir. Caïn-Djougachvili et ses acolytes essayèrent de transformer Léon en agent du fascisme et en partisan secret d'une restauration capitaliste en URSS, en organisateur de catastrophes de chemin de fer et en assassin d'ouvriers. Grands furent les efforts de ces crapules ! Des tonnes de boue thermidorienne tombent sur sa jeune image sans y laisser une seule tâche. Léon était essentiellement un être humain d'une propreté et d'une honnêteté transparentes. II pouvait raconter sa vie à n'importe quelle assemblée ouvrière, sa vie brève par ses jours comme court est mon récit.

II n'avait rien à se reprocher, rien à sceller. L'honnêteté morale était le fil conducteur de son caractère. II servait sans fléchir la cause des opprimés et, en cela, il restait fidèle à lui-même. Des mains de la nature et de l'histoire, il est issu homme d'une trempe héroïque. Les grands et terribles événements qui s'approchent de nous auront besoin de tels êtres. Si Léon avait vécu jusqu'à ces événements, il aurait montré sa vraie mesure. Mais il ne les a pas atteints. Notre Léon n'est plus, notre enfant, notre fils et militant héroïque !

Avec sa mère, qui fut pour lui l'être le plus proche en ce monde, nous vivons ces heures terribles, évoquant son image, trait pour trait, ne pouvant croire qu'il n'est plus, et pleurons car il n'est plus possible de ne pas le croire.

Comment nous habituer à cette idée qu'est disparu, sur l'étendue terrestre, le lumineux point humain, qui nous fut lié par les fils indestructibles des souvenirs communs, de la compréhension mutuelle et d'un tendre attachement. Personne ne nous connaissait ni ne nous connaît comme lui, avec nos côtés forts et nos côtés faibles. II était une part, la part jeune de nous deux. Pour cent raisons, nos pensées et nos sentiments allaient chaque jour vers lui, à Paris. Avec notre garçon est mort tout ce qui demeurait en nous de jeune.

Adieu, Léon ! Adieu, cher et incomparable ami ! Nous ne pensions pas, avec ta mère, nous ne nous attendions pas à ce que le sort nous chargeât de cette terrible tâche : écrire ta nécrologie. Nous vivions avec la ferme certitude que longtemps après nous encore, tu serais le continuateur de l'oeuvre commune. Mais nous n'avons pas su te protéger. Adieu Léon ! Nous léguons ta pure mémoire à la jeune génération ouvrière de ce monde. Tu auras droit de cité dans les oeuvres de ceux qui travaillent, souffrent et luttent pour un monde meilleur.

JEUNESSE RÉVOLUTIONNAIRE DE TOUS LES PAYS, PRENDS NOUS LE SOUVENIR DE NOTRE LÉON, ADOPTE LE, IL LE MÉRITE ET QUE, DÉSORMAIS, IL PARTICIPE INVISIBLE A TES LUTTES, PUISQUE LE SORT LUI A REFUSÉ LE BONHEUR DE PRENDRE PART A LA VICTOIRE FINALE.

LÉON TROTSKY
20 février 1938 – COYOACAN (Mexique)
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Re: Trotsky et trotskisme

Message  sylvestre le Mar 1 Mar - 13:02

''Apostrophes'' du 25 avril 1975



Débat autour de la vie de Léon TROTSKY en compagnie de Gérard ROSENTHAL, auteur de "Avocat de Trotsky", Arlette LAGUILLIER, militante de Lutte Ouvrière, candidate à l'élection présidentielle en 1974, auteur de "Moi, une militante", David ROUSSET, auteur de "La société éclatée", Julian GORKIN, révolutionnaire espagnol, fondateur du PUM (Parti d'unification marxiste) pendant la guerre...
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Re: Trotsky et trotskisme

Message  Vals le Mer 13 Juil - 18:07

[quote]

13 ou 14 juillet 1938 : Rudolf Klement est assassiné par les staliniens



Rudolf Klement fait des études de philosophie à Hambourg et milite dans l'Opposition de Gauche. Polyglotte, il est sélectionné pour assister Trotsky lorsque celui-ci est exilé à Prinkipo, puis en France.

En 1938, il s'installe à Maisons-Alfort et rencontre dans des circonstances obscures un jeune lithuanien « révolutionnaire », probablement agent du Guépéou, qu'il héberge chez lui. Il disparait quelques jours plus tard.

Ultérieurement, Trotsky recevra une lettre signée de Klement, où celui-ci annonçait sa rupture. Les incohérences de cette lettre feront immédiatement penser à une « fabrication » du Guépéou. Enfin, on repêchera dans la Seine des sacs contenant des morceaux de corps humain, mais sans la tête. Pierre Naville et Jean Rous reconnaitront les restes de Klement.



Le texte suivant est un communiqué de presse rédigé par Léon Trotsky le 18 juillet 1938


La disparition de Rudolf Klement


Mes amis de Paris ont informé New York hier de la disparition de Rudolf Klement [1], un exilé allemand qui vivait à Paris. Klement, ancien étudiant de Hambourg, a été mon secrétaire pendant deux ans à Prinkipo et en France. C'est un jeune homme très instruit, de vingt‑huit ans, qui possédait parfaitement plusieurs langues. De Paris, il avait continué à me fournir une aide considérable pour mon travail littéraire. Comme Erwin Wolf, mon secrétaire tchécoslovaque, Klement avait pris une part active à l'entreprise pour démasquer les impostures de Moscou et s'était ainsi attiré la haine violente du G.P.U.

Mes amis de Paris disent qu'ils ont reçu de Perpignan une copie d'une lettre adressée à moi par Rudolf Klement. Je n'ai pas encore reçu cette lettre. Mais, d'après les lettres antérieures de Klement, il est clair qu'il n'avait pas l'intention d'aller où que ce soit. Mes amis de Paris pensent que Klement a été enlevé par le G.P.U., exactement comme Erwin Wolf l'a été il y a quelque temps. S'il en est ainsi, il est parfaitement possible que le G.P.U. l'ait emmené de force en Espagne pour une vengeance sanglante. J'ai hésité à donner cette information à la presse avant une vérification définitive. Mais, dans la mesure où chaque heure perdue peut signifier la mort de mon jeune ami, je considère qu'il est de mon devoir de publier tout de suite l'information que je viens de recevoir.

Notes
[1] Rudolf Klement avait été vu par des camarades dans la soirée du 13 juillet, allant relever une de ses « boites à lettres ». Mais il n'était pas allé à un rendez‑vous donné le 15, ni chercher son courrier le 16. Ce même jour, Pierre Naville et Jean Rous avaient reçu par la poste chacun une copie d'une prétendue lettre de rupture de Klement avec Trotsky.
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Re: Trotsky et trotskisme

Message  Vals le Mer 14 Sep - 0:00



13 septembre 1937 : en Espagne, Erwin Wolf est enlevé puis assassiné par les staliniens


Ci-dessous le texte d'un interview donné par Trotsky au journal norvégien « Aftenposten », le 19 octobre 1937

M. Trotsky a donné récemment à la presse l'information selon laquelle son ancien secrétaire, Erwin Wolf, avait été pris par un réseau de Staline en Espagne et traîtreusement assassiné. On se souviendra que Wolf avait été son collaborateur pendant son séjour en Norvège jusqu'à son internement.

Pour étoffer les informations qui ont été publiées sur les événements et liés à la disparition de Wolf, notre correspondant s'est adressé à M. Trotsky qui vit toujours dans la maison du peintre Diego Rivera à Coyoacan.

M. Trotsky, quoique occupé à son activité littéraire, me reçoit dans sa salle de travail — la même dans laquelle, il y a cinq mois, la commission préliminaire d'enquête tenait ses séances sur les accusations lancées contre Trotsky dans les procès de Moscou.

Ma première question porte sur la question de savoir si l'information selon laquelle M. Wolf a été assassiné a été définitivement confirmée.

— Permettez-moi de commencer par une remarque préliminaire. Votre journal, l'Aftenposten a été et est très hostile à mes idées, comme à moi personnellement. Pour ma part, je n'éprouve pas la moindre sympathie pour votre journal. Vous n'êtes venu chez moi que pour pouvoir informer vos lecteurs. Je suis également intéressé à donner quelques informations au peuple norvégien, même par l'intermédiaire du journal norvégien le plus conservateur. Mais, dans cette situation, nos relations doivent reposer, comme disent les Américains, sur un « gentleman's agreement ». Vous devez veiller à ce que votre journal publie littéralement mes déclarations ou ne les publie pas du tout.

Maintenant sur la question de mon ami Erwin Wolf. Aucune preuve décisive n'a encore été fournie. Mais tout ce qu'on sait de l’affaire tend à indiquer qu'il est mort en Espagne entre les mains des agents du G.P.U. On a essayé d'obtenir des informations des autorités espagnoles, mais personne ne sait ou ne veut rien savoir. On s'adresse à un bureau, il vous renvoie à un autre ou bien on vous répond aimablement qu'on ne connaît personne de ce nom. Dans de nombreux cas, il est peut-être exact que le fonctionnaire interrogé ne sait rien : il y a tellement d'autorités fictives aujourd'hui en Espagne... Des dizaines de personnes disparaissent ainsi en Espagne. On ne peut obtenir aucune information sur leur sort. Cet assassinat a été organisé par les agents de Staline, le G.P.U.

Il y a dans le ton de la voix de M. Trotsky une haine irréconciliable quand il parle du G.P.U. comme quand, au cours des audiences de la commission, il a exposé les méthodes de cette institution.

Le G.P.U. est le véritable gouvernement de la soi-disant Espagne républicaine. L'armée, ainsi que la police du gouvernement de Valence, sont entièrement entre ses mains.

Je lui demande si l'influence du G.P.U. s'exerce à travers une sorte de subdivision espagnole, coopérant avec Moscou.

Non, répond Trotsky avec force, c'est le véritable G.P.U. russe, sous les ordres directs de Staline. C'est le représentant de Moscou, Antonov-Ovseenko (1), l'ancien consul à Barcelone — je connais cet homme ! — qui a donné l'ordre de tuer André Nin, Erwin Wolf et bien d'autres. Le G.P.U. est actif partout, sans excepter les pays gouvernés par de soi-disant « socialistes ». Il a été par exemple derrière mon expulsion de Norvège. Erwin Wolf, lui aussi, a été expulsé de Norvège sur l'ordre du G.P.U. Le gouvernement « socialiste » de Norvège est d'un bois aussi mauvais que celui de l'Espagne. Il n'est pas moins conservateur et même réactionnaire que bien d'autres gouvernements qui ne prétendent pas être socialistes, mais il est moins courageux. MM. Nygårdsvold (2), Trygve Lie et autres voulaient montrer au moins une fois leur poigne et renforcer ainsi leur autorité.

En réalité, ils n'ont démontré que leur faiblesse organique. Ils tremblent devant tous les cris de la réaction comme devant tous les ordres du G.P.U. « Nous avons commis une stupidité en vous donnant l'autorisation d'entrer en Norvège », m'a dit le ministre de la « justice » (?) au cours de notre dernière entrevue. « M. Trygve Lie, vous essayez maintenant de corriger votre stupidité par un crime », ai-je répondu.

Oui, c'était un crime. Moi, mon fils, nombre de nos amis, nous étions accusés des crimes les plus horribles qu'on puisse imaginer. J'avais entre les mains toutes les preuves de la fausseté de ces accusations. Et à ce moment, le gouvernement socialiste sous la direction du vertueux et immaculé Martin Tranmael (3) nous a internés, ma femme et moi, afin de me priver de la possibilité de défendre la vie de mon fils et de ses amis, et mon honneur politique. Le prétexte n'était pas seulement faux, mais idiot. Comment appelle-t-on un tel acte ? Une tentative d'assassinat moral. Les efforts de M. Tranmael pour dissimuler ce fait dans Arbeiderbladet ne pouvaient que le ridiculiser !

Ma question si la pression exercée pour faire céder le gouvernement norvégien était de nature économique ou politique, amène la réponse suivante :

La pression économique a été utilisée. Le gouvernement était l'objet de grosses pressions de la part des armateurs et des intérêts des pêcheries et quand le ministre russe Iakoubovitch (4) a tapé sur la table, le gouvernement a cédé. La capitulation de Nygårdsvold devant Iakoubovitch n'était pas seulement une trahison des principes démocratiques, mais aussi des intérêts élémentaires de la Norvège en tant qu'Etat indépendant. En utilisant la même arme (le monopole du commerce extérieur), Moscou, après son premier succès, peut faire chanter Oslo en toute occasion.

L'expulsion (de Norvège) d'Erwin Wolf et de mon autre secrétaire, Jean van Heijenoort, était un acte tout à fait illégal. Ils n'avaient rien fait de contraire aux lois du pays : leur unique crime était d'être mes secrétaires.

Trygve Lie m'a dit : « Si vous signez une déclaration disant que vous vous soumettez volontairement à la censure de votre correspondance, vos secrétaires ne seront pas expulsés. J'ai refusé. J'ai déclaré que cette exigence était scandaleuse. Le gouvernement soi-disant « socialiste » et particulièrement M. Tranmael connaissaient parfaitement toutes mes activités littéraires et politiques, et personne n'a élevé contre elles la moindre objection... Immédiatement après l'ordre sévère du G.P.U. en août 1936, j'ai dit à M. Lie que je n'étais pas venu en Norvège pour y obéir aux ordres du G.P.U. : si j'avais été disposé à le faire, je n'aurais pas eu besoin d'aller de Moscou à Oslo. Mon attitude en Norvège a été d'une totale loyauté à l'accord. Je n'ai jamais, même au cours de conversations privées, donné mon opinion sur la politique norvégienne. Je ne pouvais soumettre mon activité littéraire au contrôle de quelque officier de police réactionnaire et ignorant. Pour me punir, le gouvernement « socialiste » nous a internés, ma femme et moi, sans (avoir) contre elle aucune accusation, et, non content de cela, il a expulsé mes collaborateurs, Erwin Wolf et Jean van Heijenoort de la façon la plus brutale. Mes collaborateurs n'étaient pas des exilés. Leurs papiers étaient en règle. Ils n'avaient commis aucun crime. Ils ont été punis parce que j'ai refusé de m'incliner devant les exigences arbitraires de Trygve Lie.

Mais ce n'est pas tout. Après mon internement, l'Arbeiderbladet a commencé une campagne de calomnies contre moi et mes collaborateurs. Tranmael a trouvé pour cela des collaborateurs adéquats. Le demi-fonctionnaire du G.P.U. en Norvège est Jakob Friis (5) — pas pour l'assassinat ni le vol d'archives, M. Friis est trop couard pour de tels exploits. Mais il a suffisamment de courage pour attaquer et calomnier un adversaire qui est enfermé, sous clé. Quand je vivais librement en Norvège, ce paladin, je veux dire M. Friis, ne m'a jamais critiqué, mais, après mon internement, il a rempli la presse socialiste de toutes les calomnies et de tous les mensonges fabriqués à Moscou par le G.P.U. Cette campagne a été hautement préjudiciable non seulement à moi et à tous mes collaborateurs et amis, particulièrement à Erwin Wolf.

Qu'a fait M. Wolf après son départ de Norvège ?

Quand il est arrivé à Copenhague, il a été de nouveau arrêté, une fois de plus sur l'ordre du G.P.U., cette fois au gouvernement danois. La raison invoquée était que, puisqu'il avait été expulsé de Norvège, c'est qu'il avait fait quelque chose de mal. Expulsé du Danemark, il est allé en Angleterre où il est resté quelques mois. Pendant les procès de Moscou, il a mené une campagne contre le type de justice de Staline dans les journaux britanniques, surtout le Manchester Guardian. Connaissant les conditions de ma vie en Norvège, il a été capable d'établir la fausseté des affirmations sur mes prétendus contacts avec des personnalités russes, comme Piatakov qui avait « avoué » qu'il était allé en avion en Norvège pour conspirer avec moi. C'est pour cette raison que Wolf était particulièrement haï du G.P.U.

Puis il est allé en Espagne comme correspondant du News Chronicle (6). Là, il a été arrêté une première fois avec pratiquement tous les correspondants étrangers et il a passé plusieurs jours en prison. Cette arrestation était un acte officiel des autorités. Plus tard, le 31 juillet, le jour précédant son départ d'Espagne, il a été de nouveau arrêté, cette fois en dehors de toute forme légale. Il a été traîtreusement enlevé par les agents du G.P.U.

Wolf était un Tchécoslovaque, d'une famille de gros commerçants. C'était un homme d'une intégrité absolue, et généreux. Sa collaboration avec moi était totalement désintéressée. Il est venu m'aider dans mon travail de sa propre initiative. Il a toujours aidé les exilés allemands persécutés par les nazis. Il avait de grands dons pour les langues étrangères et a appris en très peu de temps le norvégien, et il avait la plus chaude sympathie pour le peuple norvégien.

Tous les efforts pour venir à son secours ont été partout reçus avec la réponse qu'on ignorait tout de lui.
Il était marié à une fille de M. Knudsen, éditeur d'un journal et membre du parlement norvégien qui était l'hôte de Trotsky en Norvège. Elle était avec lui en Espagne mais elle a réussi à se sauver en France quand il était arrêté. C'était elle qui, par sa conduite courageuse, avait empêché les six jeunes fascistes de prendre ce qu'ils cherchaient, quand ils tentaient de pénétrer chez moi.

M. Trotsky étend ses bras pour montrer comment elle a bloqué le passage de la porte et il y a de l'admiration dans sa voix quand il dit :

Une courageuse fille norvégienne ! Elle leur a fait peur !

Je demande de quelle source lui sont venues les informations selon lesquelles M. Wolf aurait été assassiné après son arrestation.

Par un Américain, Harry Milton. Il était volontaire dans l'armée loyaliste espagnole. Il a été blessé et, après sa guérison, arrêté. C'est arrivé à beaucoup de volontaires et la raison a toujours été leur opposition au G.P.U. A la suite de l'intervention du consul américain, il a été libéré et a quitté l'Espagne. Le représentant américain était en position d'exiger sa libération. Milton m'a alors écrit que, connaissant les circonstances et le travail du G.P.U., il considérait comme pratiquement certain que Wolf avait été tué.
Comme je l'ai dit, conclut M. Trotsky, je n'ai pas encore de preuve décisive, mais le fait même que l'information sur sa mort donnée dans la presse n'ait pas été démentie en Espagne est en lui-même une confirmation. Ce n'est que pour provoquer un éventuel démenti que j'ai fait publier cette information.

M. Trotsky retourne à son travail. Sa table est placée au centre de la grande pièce. Un réflecteur jette sur la scène une lumière dramatique. Au fond, dans l'obscurité, on discerne livres et documents. Les fenêtres sont barricadées. On dirait un quartier-général de campagne.

Notes
1. Vladimir A. Antonov-Ovseenko (1883-1938), jeune officier, s'était mutiné à la tête de ses troupes lors de la révolution de 1905. Pendant l'insurrection d'Octobre 1917, il avait commandé les gardes rouges. Membre de l'Opposition de gauche, il avait été l'un des premiers à capituler en 1928. Il était devenu consul général à Barcelone.
2. Johann Nygårdsvold (1879-1952), premier ministre norvégien, était membre de la direction du DNA.
3. Martin Tranmael (1879-1967) au passé militant de syndicaliste avait conduit son parti, le DNA, à Moscou où il avait rejoint l'I.C. jusqu'en 1923. Il collaborait à Arbeiderbladet mais gardait un rôle important dans le parti.
4. Le diplomate I. S. Iakoubovitch, ministre d'U.R.S.S. en Norvège, allait disparaître rapidement après avoir été rappelé.
5. Jakob Friis (1883-1956) avait quitté le P.C. pour le DNA. Trotsky estimait qu'il continuait à travailler pour Staline.
6. Il s’agissait, en réalité, du Spanish News

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Les communistes et la franc-maçonnerie

Message  Vals le Mar 7 Fév - 13:25

"Communisme et franc-maçonnerie" (Trotsky, 1922)

mardi 7 février 2012 - 12h20

Le dévéloppement du capitalisme a toujours approfondi et approfondit sans cesse les antagonismes sociaux. Les efforts de la bourgeoisie ont toujours tendu à émousser ces antagonismes en politique. L’histoire du siècle dernier nous présente une extrême diversité de moyens employés par la bourgeoisie à cet effet. La répression pure et simple est son argument ultime, elle n’entre en scène que dans les moments critiques. En temps « normal », l’art politique bourgeois consiste à enlever pour ainsi dire de l’ordre du jour la question même de la dénomination bourgeoise, à la masquer de toutes sortes de décors politiques, juridiques, moraux, religieux, esthétiques et à créer de cette façon dans la société l’impression de la solidité inébranlable du régime existant.

Il est ridicule et naïf, pour ne pas dire un peu sot, de penser que la politique bourgeoise se fasse tout entière dans les parlements et dans les articles de tête. Non, cette politique se fait au théâtre, à l’église, dans les poèmes lyriques et à l’Académie, et à l’école. La bourgeoisie enveloppe de tous côtés la conscience des couches intermédiaires et même de catégories importantes de la classe ouvrière, empoisonnant la pensée, paralysant la volonté.

C’est la bourgeoisie russe, primitive et mal douée, qui a le moins réussi dans ce domaine, et elle a été cruellement punie. La poigne tsariste mise à nu, en dehors de tout système compliqué de camouflage, de mensonge, de duperie, et d’illusions, se trouva insuffisante. La classe ouvrière russe s’empara du pouvoir.

La bourgeoisie allemande, qui a donné incomparablement plus dans les sciences et les arts, était politiquement d’un degré à peine supérieure à la bourgeoisie russe : la principale ressource politique du capital allemand était le Hohenzollern prussien et le lieutenant prussien. Et nous voyons actuellement la bourgeoisie allemande occuper une des premières places dans la course à l’abîme.

Si vous voulez étudier la façon, les méthodes et les moyens par lesquels la bourgeoisie a grugé le peuple au cours des siècles, vous n’avez qu’à prendre en mains l’histoire des plus anciens pays capitalistes : l’Angleterre et la France. Dans ces deux pays, les classes dirigeantes ont affermi peu à peu leur domination en accumulant sur la route de la classe ouvrière des obstacles d’autant plus puissants qu’ils étaient moins visibles.

Le trône de la bourgeoisie anglaise aurait été brisé en mille morceaux s’il n’eût été entouré d’une atmosphère de respectabilité, de tartufferie et d’esprit sportif. Le bâton blanc des policemen ne protège que la ligne de repli de la domination bourgeoise et une fois le combat engagé sur cette ligne — la bourgeoisie est perdue. Infiniment plus important pour la conservation du régime britannique est l’imperceptible toile d’araignée de respectability et de lâcheté devant les commandements bourgeois et les « convenances » bourgeoises qui enveloppe les cerveaux des tradeunionistes, des chefs du Labour Party et de nombreux éléments de la classe ouvrière elle-même.

La bourgeoisie française vit, politiquement, des intérêts du capital hérité de la Grande Révolution. Le mensonge et la perversion de la démocratie parlementaire sont suffisamment connus et semble-t-il, ne laissent plus place à aucune illusion. Mais la bourgeoisie fait de cette perversion même du régime son soutien. Comment cela ? Par l’entremise de ses socialistes. Ces derniers, par leur critique et leur opposition, prélèvent sur les masses du peuple l’impôt de la confiance, et au moment critique transmettent toutes les voix qu’ils ont recueillies à l’Etat capitalistes. Aussi la critique socialistes est-elle actuellement un des principaux étais de la domination bourgeoise. De même que la bourgeoisie française fait servir à ses but non seulement l’Eglise catholique, mais aussi le dénigrement du catholicisme, elle se fait servir non seulement par la majorité parlementaire, mais aussi par les accusateurs socialistes, ou même souvent anarchistes, de cette majorité. Le meilleur exemple en est fourni par la dernière guerre, où l’on vit abbés et francs-maçons, royalistes et anarcho-syndicalistes, se faire les tambours enthousiastes du capital sanglant.

Nous avons prononcé le mot : franc-maçonnerie. La franc-maçonnerie joue dans la vie politique française un rôle qui n’est pas mince. Elle n’est en somme qu’une contrefaçon petite bourgeoise du catholicisme féodal par ses racines historiques. La République bourgeoise de France avançant tantôt son aile gauche, tantôt son aile droite, tantôt les deux à la fois, emploie dans un seul et même but soit le catholicisme authentique, ecclésiastique, déclaré, soit sa contrefaçon petite-bourgeoise, la franc-maçonnerie, où le rôle des cardinaux et des abbés est joué par des avocats, par des tripoteurs parlementaires, par des journalistes véreux, par des financiers juifs déjà bedonnants ou en passe de le devenir.

La franc-maçonnerie, ayant baptisé le vin fort du catholicisme, et réduit, par économie petite-bourgeoise, la hiérarchie céleste au seul « Grand Architecte de l’Univers », a adapté en même temps à ses besoins quotidiens la terminologie démocratique : Fraternité, Humanité, Vérité, Equité, vertu. La franc-maçonnerie est une partie non officielle, mais extrêmement importante, du régime bourgeois. Extérieurement, elle est apolitique, comme l’Eglise ; au fond, elle est contre-révolutionnaire comme elle. A l’exaspération des antagonismes de classes, elle oppose des formules mystiques sentimentales et morales, et les accompagne, comme l’Eglise, d’un rituel de Mi-Carême. Contrepoison impuissant, de par ses sources petites-bourgeoises contre la lutte de classe qui divise les hommes, la maçonnerie, comme tous les mouvements et organisations du même genre, devient elle-même un instrument incomparable de lutte de classe, entre les mains de la classe dominante contre les opprimés.

Le grand art de la bourgeoisie anglaise a toujours consisté à entourer d’attention les chefs surgissant de la classe ouvrière, à flatter leur respectabilité, à les séduire politiquement et moralement, à les émasculer. Le premier artifice de cet apprivoisement et de cette corruption, ce sont les multiples sectes et communautés religieuses où se rencontrent sur un terrain « neutre » les représentants des divers partis. Ce n’est pas pour rien que Lloyd George a appelé l’Eglise « la Centrale électrique de la politique ».

En France, ce rôle, en partie du moins, est joué par les loges maçonniques. Pour les socialistes, et plus tard pour le syndicaliste français, entrer dans une loge signifiait communier avec les hautes sphères de la politique. Là, à la loge, se lient et se délient les relations de carrière ; des groupements et des clientèles se forment, et toute cette cuisine est voilée d’un crêpe de morale, de rites et de mystique. La franc-maçonnerie ne change rien de cette tactique, qui a fait ses preuves, à l’égard du Parti Communiste : elle n’exclut pas les communistes de ses loges, au contraire, elle leur en ouvre les portes toutes grandes. La maçonnerie cesserait d’être elle-même, si elle agissait autrement. Sa fonction politique consiste à absorber les représentants de la classe ouvrière pour contribuer à ramollir leurs volontés et, si possible, leurs cerveaux. Les « frères » avocats et préfets sont naturellement très curieux et même enclins à entendre une conférence sur le communisme.

Mais est-ce que le frère de gauche, qui est le frère cadet, peut se permettre d’offrir au frère aîné, qui est le frère de droite, un communisme sous le grossier aspect d’un bolchévik le couteau entre les dents ? Oh ! non. Le communisme qui est servi dans les loges maçonniques doit être une doctrine très élevée d’un pacifisme recherché, humanitaire, reliée par un très subtil cordon ombilical de philosophie à la fraternité maçonnique. La maçonnerie n’est qu’une des formes de la servilité politique de la petite-bourgeoisie devant la grande. Le fait que des « communistes » participent à la maçonnerie indique la servilité morale de certains pseudo-révolutionnaires devant la petite bourgeoisie et, par son intermédiaire, devant la grande.

Inutile de dire que la Ligue pour la Défense des Droits de l’homme et du citoyen n’est qu’un des accès de l’édifice universel de la démocratie capitaliste. Les loges étouffent et souillent les âmes au nom de la Fraternité ; la Ligue pose toutes les questions sur le terrain du Droit. Toute la politique de la Ligue, comme l’a démontré avec clarté la guerre, s’exerce dans les limites indiquées par l’intérêt patriotique et national des capitalistes français. Dans ce cadre, la Ligue a tout loisir de faire du bruit autour de telle ou telle injustice, de telle ou telle violation du droit ; cela attire les carriéristes et abasourdit les simples d’esprit.

La Ligue des Droits de l’Homme a toujours été, de même que les loges maçonniques, une arène pour la coalition politique des socialistes avec les radicaux bourgeois. Dans cette coalition, les socialistes agissent, bien entendu, non pas comme représentants de la classe ouvrière, mais individuellement. Toutefois, l’importance prise par tel ou tel socialiste dans les loges est déterminée non pas le poids de sa vertu individuelle, mais par l’influence politique qu’il a dans la classe ouvrière. Autrement dit : dans les loges et autres institutions du même genre, MM. les socialistes tirent profit pour eux-mêmes du rôle qu’ils jouent dans le mouvement ouvrier. Et ni vu ni connu, car toutes les machinations sont couvertes par le rituel idéaliste.

Bassesse, quémandage, écorniflage, aventurismes, carriérismes, parasitisme, au sens le plus direct et le plus matériel du mot, ou bien, en un sens plus occulte et « spirituel » — voilà ce que signifie la franc-maçonnerie pour ceux qui viennent à elle d’en bas. Si les amis de Léon Blum et de Jouhaux s’embrassent dans les loges avec leurs frères du bloc des gauches, ils restent, ce faisant, complètement dans le cadre de leur rôle politique ; ils parachèvent dans les séances secrètes des loges maçonniques ce qu’il serait incongru de faire ouvertement en séance publique du Parlement ou dans la presse. Mais nous ne pouvons que rougir de honte en apprenant que dans les rangs d’un Parti communiste (! !!) il y a des gens qui complètent l’idée de la dictature du prolétariat par la fraternisation dans les tenues maçonniques avec les dissidents, les radicaux, les avocats et les banquiers. Si nous ne savions rien d’autre sur la situation de notre Parti français, cela nous suffirait pour dire avec Hamlet : « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark... »

L’Internationale peut-elle permettre à cet état de choses véritablement honteux de se prolonger et même de se développer ? Ce serait permettre que la Parti communiste français occupe dans les système du conservatisme démocratique la place de soutien de gauche occupée autrefois par le Parti socialiste. Mais cela ne sera pas — nous avons trop foi en l’instinct révolutionnaire et en la pensée révolutionnaire de l’avant-garde prolétarienne française. D’une lame impitoyable elle tranchera une fois pour toutes les liens politiques, philosophiques, moraux et mystiques qui rattachent encore la tête de son Parti aux organes déclarés ou masqués de la démocratie bourgeoise, à ses loges, à ses ligues, à sa presse. Si ce coup d’épée laisse par delà les murs de notre Parti quelques centaines et même quelques milliers de cadavres politiques, tant pis pour eux. Tant pis pour eux et tant mieux pour le Parti du prolétariat, car ses forces et son poids ne dépendent pas du seul nombre de ses membres.

Une organisation de 50.000 membres, mais construite comme il faut, qui sait fermement ce qu’elle veut et qui suit la voie révolutionnaire sans jamais s’en écarter, peut et doit conquérir la confiance de la majorité de la classe ouvrière et occuper dans la révolution la place directrice. Une organisation de 100.000 membres contenant centristes, pacifistes, franc-maçons, journalistes bourgeois, etc., est condamnée à piétiner sur place, sans programme, sans idée, sans volonté — et jamais ne pourra conquérir la confiance de la classe ouvrière.

La franc-maçonnerie est une plaie mauvaise sur le corps du communisme français. Il faut la brûler au fer rouge.

Léon Trotsky

25 novembre 1922



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Re: Trotsky et trotskisme

Message  Vals le Ven 10 Fév - 1:13

Un Titan de la Révolution, LÉON DAVIDOVITCH TROTSKY (brochure non-datée, vers 1937, Editions de la Nouvelle Revue Critique, 11 rue François Mouthon à Paris 15ème)


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Adalbert Gottlieb (PÉRO)
Un titan de la révolution,
Léon Davidovitch Trotsky

Chef de la Révolution d'Octobre, Créateur de l'Armée Rouge

1937

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A la mémoire de mes amis Silvius Hermann mort à Vienne en février 1934, à l'âge de 21 ans et Robert de Fauconnet, mon camarade de lutte, tué en septembre 1936, au Front de Huesca, à l'âge de 21 ans.


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I. Révolutionnaire professionnel
C'est un matin d'octobre. Lénine se réveille en sursaut. Dans le sommeil il a entendu quelque bruit. Nadeshda Constantinovna Kroupskaïa, sa femme, a aussi été réveillée par le bruit. Il n'y a aucun doute, quelqu'un frappe à la porte. A tâtons, car Londres à cette heure se trouve noyé dans le brouillard et l'obscurité, elle cherche sa robe de chambre et allume le gaz. Elle ouvre la porte et voit devant elle un jeune homme, tenant d'un air embarrassé un feutre démodé dans ses mains, à ses pieds se trouve une valise ; ses cheveux sont ébouriffés, il porte un pince-nez, un col dur montant, à la mode d'alors.

Il se nomme. Kroupskaïa avait déjà compris, à la façon dont il avait frappé à la porte, qu'il s'agissait d'un camarade de « là-bas », mais quand elle entendit le nom conspiratif de Léon Davidovitch Trotsky, un sourire accueillant se montra sur ses lèvres. Le jeune homme était déjà attendu depuis quelques jours. On leur avait écrit de Russie à son sujet.

Et ainsi, un jour d'automne 1902, Lénine promenait son jeune hôte à travers les rues de Londres. Il lui montre les curiosités de la ville, « leur » Westminster, « leur » City, etc. Trotsky n'a fait que passer par Vienne et Paris, c'est donc pour la première fois qu'il fait plus ample connaissance avec une grande ville. Mais ce jeune provincial n'a guère le temps et guère envie de regarder toutes ces choses nouvelles. Et Lénine, à vrai dire, ne l'a pas emmené pour lui montrer la ville, mais plutôt pour pouvoir causer, sans trop y insister, avec le nouvel arrivé. Lénine possède ce don rare de savoir écouter et à cette occasion il perfectionne encore davantage cette faculté, car il a devant lui quelqu'un qui lui apporte des nouvelles fraîches de la Russie souterraine.

Un souffle d'action révolutionnaire monte vers lui qui, par le sort, est forcé de rester dans l'inaction et étouffe un peu dans l'atmosphère viciée des petites querelles de l'émigration. Mais il a encore une autre raison d'écouter attentivement, en observant de ses yeux légèrement obliques et irradiant une gaîté légèrement ironique. Son interlocuteur, qui, avec une assurance inébranlable, lui donne ses jugements sur les différents militants qu'il a connu en Russie, sur l'action des groupes et les possibilités d'action dans l'avenir, n'est pas un émigré quelconque, malgré son jeune âge. Dans les lettres de Russie, on avait parlé de ce jeune dans les meilleurs termes et la première impression de Lénine concordait avec ces éloges.

Léon Trotsky était né à Ianovka dans le gouvernement de Kherson, dans le sud de l'Ukraine. Sa date de naissance concorde, à deux mois près, avec la condamnation à mort d'Alexandre II par la Narodnaïa Volia (Liberté du peuple), organisation terroriste qui venait de se constituer peu de temps auparavant. Quelques jours après sa naissance, le 19 novembre 1879, un attentat à la dynamite a lieu contre le train du tsar.

Les parents du petit Liova appartiennent à la petite bourgeoisie aisée. Ils font partie de cette race qui, malgré toutes les privations et persécutions, continue de prospérer et de se développer. Les juifs qui, comme le père de Trotsky, s'implantent dans la campagne russe, sont pleins d'énergie et de sobriété. Ils travaillent aussi durement que leurs employés, du lever au coucher du soleil, s'abstiennent de toute extravagance, de toute dépense inutile, achetant avec l'argent ainsi économisé de nouvelles terres, de nouvelles machines : une seule pensée les domine, agrandir toujours davantage le patrimoine.

Le petit Liova, de cette souche d'hommes qui donna un Maïmonide, un Spinoza, un Marx, un Einstein, un Disraëli et aussi tant de princes du capitalisme naissant, vécut les premières années de sa vie dans ce petit village ukrainien, entouré d'une rude atmosphère de travail. A la campagne l'exploiteur et l'exploité vivent dans un contact étroit. L'exploitation des paysans sur le petit domaine de Ianovka n'est pas pire et n'est pas meilleure que dans tant d'autres exploitations pareilles. Mais sur toute la campagne russe pèsent lourdement l'exploitation, la misère et l'obscurantisme.

Dans ces années de contact permanent avec les paysans, l'enfant apprend à connaître et à aimer ceux qui amassent par leur dur labeur les richesses de la Grande Russie. Dans le cerveau de cet enfant attentif, qui avec des yeux scrutateurs observe les relations économiques des classes à la campagne et qui prend instinctivement parti pour le plus faible, s'imprime une fois pour toutes la plus profonde aversion contre le système de l'exploitation de l'homme par l'homme.

Cet esprit de justice le fera encore souffrir davantage dans l'atmosphère étroite de la ville de province qu'est Odessa, où les parents ont mis l'enfant à l'école. Le jeune lycéen se révolte contre les actes d'injustice, aura maille à partir avec les autorités scolaires et sera exclu de l'école dont il est le plus brillant élève. L'esprit assoiffé de savoir de l'adolescent ne trouve qu'un aliment tout à fait insuffisant dans le programme d'études officiel. C'est d'abord le théâtre qui l'attire, puis, plus tard, les livres.

Où et quand Trotsky rencontra-t-il le marxisme ? Pendant la jeunesse de Trotsky, toute la petite bourgeoisie russe, et surtout les milieux intellectuels, étaient en fermentation. Russes ou juifs, partout les intellectuels rêvaient de démocratie et de libéralisme. De temps en temps les attentats de la Narodnaïa Volia remuèrent les populations jusque dans les plus petits villages. Trotsky note lui-même que dans la famille où il se trouvait en pension à Odessa on ne parlait jamais de politique. Et pourtant cet esprit d'opposition, de fronde craintive au régime devait l'entourer depuis sa plus tendre enfance. Quelques rapides observations occasionnelles prononcées par quelque adulte se fixèrent profondément dans son cerveau sans que l'enfant s'en rendit compte.

Toutefois, en 1895, quand Engels mourut, le jeune Trotsky ignorait complètement ce nom et ne connaissait celui de Marx que par ouï-dire, pour l'avoir entendu quelquefois chuchoter avec des airs sous-entendus par certains de ses collègues d'école ou par des connaissances.

Ce n'est qu'un peu plus tard, vers 1896, au moment où il approche des 17 ans, que l'esprit qui se réveille à la critique consciente le met devant le problème de se forger, lui aussi, son « Weltanschauung » (conception du monde). Il se rend compte pour la première fois qu'un matérialisme existe. Le jeune Trotsky a la chance qu'au moment où ce problème se pose à son jeune esprit, le marxisme l'a déjà emporté dans sa lutte contre le populisme et autres conceptions sociales confuses de l'intelligentsia russe.

C'est à Nikolaïev, où Trotsky continue ses études interrompues par son exclusion du lycée d'Odessa, qu'il fait connaissance avec le marxisme par quelques brochures illégales.

En 1896, des grèves éclatent parmi les tisserands de Pétersbourg, la lutte de classe se ranime et trouve surtout un profond écho parmi les jeunes étudiants. C'est à cette époque que Trotsky entre dans la vie militante. Il fait la connaissance de quelques ouvriers révolutionnaires et apprend les premières notions du socialisme dans la cabane d'un jardinier.

Mais les gendarmes du tsar interrompirent cette première éducation du jeune révolutionnaire. En janvier 1898, il est arrêté chez le jardinier.

Trotsky connaît alors les prisons de Nicolaïev, de Kherson et d'Odessa. Il y passe son temps à étudier des livres sur la franc-maçonnerie, puis c'est le dépôt de Moscou et après l'exil, le « pohod na Sibir ». Trotsky avec les autres principaux accusés de l'organisation ouvrière « l'Union de la Russie méridionale » fut condamné à quatre ans de déportation en Sibérie orientale. C'est au dépôt de Moscou qu'il entendit parler pour la première fois de Lénine et lut son livre sur le capitalisme russe.

L'adolescent passant par l'épreuve de la prison se transforme en homme. En automne 1900, le convoi des déportés atteint le lieu d'exil. Trotsky pour profiter du règlement de la police russe s'est marié en prison avec une révolutionnaire, Alexandra Lvona, pour ne pas être séparé d'elle. Il sera bientôt père de famille.

Il est déporté d'abord à Oust-Kout, puis à Verkholensk. Il collabore à un journal d'Irkoutsk et se signale déjà par son talent de publiciste.

Mais l'homme d'action ne pouvait se résigner à se voir condamné à croupir de longues années dans l'inaction. En 1902, il s'évade de Verkholensk dans la compagnie d'une autre révolutionnaire. Il est forcé d'abandonner sa femme, car le petit enfant d'un an et celui qu'elle est prête à mettre au monde ne pourraient pas supporter les risques et les incommodités d'une évasion pareille. Trotsky ne devait revoir sa femme qu'après son retour en Russie, en 1917. A cette époque, il était depuis longtemps remarié et père de deux autres enfants.

Sur le faux-passeport qui le servit pendant l'évasion, il inscrivit le nom de Trotsky ; il ne soupçonnait pas, à ce moment, que ce nom lui resterait pour toute sa vie.

De Sibérie, il se rendit directement à Samara où il adhère officiellement à l'organisation groupée autour du journal Iskra. Il milite ici avec des amis de Lénine. Après une tournée de propagande à Kharkov, Poltava et Kiev, sur les instances de Lénine, Trotsky décide de passer à l'étranger pour parachever son éducation marxiste qui avait encore bien des lacunes.

Il passe clandestinement la frontière autrichienne, grâce à l'aide d'un étudiant socialiste-révolutionnaire, ennemi des marxistes de l'Iskra qui s'étaient prononcés contre le terrorisme. Il fallut force persuasion de la part de Trotsky pour déterminer l'étudiant à faire passer la frontière à un anti-terroriste. Trotsky ne se doutait sûrement pas, à ce moment, que 34 années plus tard on l'accusera de terrorisme forcené.

Lénine avait déjà, à cette époque, élaboré cette conception bolchévik du travail révolutionnaire, qui allait bientôt mener à la scission dans la social-démocratie russe. Il avait compris, dans des années d'expérience, que le révolutionnaire amateur n'avait que peu d'intérêt pour le mouvement révolutionnaire russe ; l'aide de ces amateurs ou, comme on les appellera plus tard, de ces « compagnons de route » était tout à fait insignifiante. L'ouvrier par ses conditions sociales mêmes, dès qu'il devenait révolutionnaire, était révolutionnaire permanent, car à tout moment de ses préoccupations journalières, il restait en relation étroite avec le peuple, avec d'autres exploités. Le social-démocrate intellectuel, par contre, n'avait le plus souvent que des relations très lâches, purement intellectuelles avec le peuple. Son aide consistait surtout dans une certaine aide matérielle, apport d'argent, hébergement de camarades, etc.

Lénine savait que le métier de révolutionnaire nécessitait des spécialistes, des hommes entièrement formés en vue de cette tâche et entièrement dévoués à cette tâche. Marx et Engels, dans une époque précédente, avaient donné l'exemple de la vie d'un révolutionnaire professionnel. Lénine avait repris cet exemple. C'est lui qui forgea, pour la première fois, le terme et la conception du révolutionnaire professionnel qui n'a qu'un seul but dans la vie : la révolution. Pour lui était révolutionnaire professionnel celui qui ne regardait le métier, grâce auquel il gagnait sa vie, que comme moyen pour pouvoir exercer son vrai métier, sa véritable occupation : le travail souterrain de la révolution. Le révolutionnaire professionnel ne devait tenir aucun compte de sa vie privée, de toute autre occupation en dehors du travail de l'organisation, être toujours prêt à être arrêté et envoyé en Sibérie, être toujours prêt à exécuter les ordres de l'organisation, pouvoir se déplacer immédiatement si les nécessités du travail de l'organisation l'exigeaient.

C'est sur cette conception que devait bientôt s'effectuer la séparation entre durs et mous, c'est elle qui devait donner naissance au bolchévisme. Lénine savait que des hommes d'une trempe suffisante pour faire un bon révolutionnaire professionnel étaient rares : le sacrifice demandé était presque surhumain.

Pendant cette promenade où Lénine fait subir au nouvel arrivé un examen « sur toutes les matières du cours », comme dit Trotsky avec humour dans son autobiographie, Lénine comprend, immédiatement, qu'il a un homme de valeur devant lui. Il se dit qu'il faudra travailler cette matière précieuse encore brute et qu'on en tirera quelque chose d'excellent. Il eut raison en ce qui concerne l'appréciation de la matière, mais il se trompa quand il crut pouvoir faire du jeune Trotsky un disciple obéissant, comme il le fit avec Zinoviev et Kamenev. Le génie n'aime pas les entraves et ses erreurs sont aussi une école pour lui. Le génie politique du jeune révolutionnaire devait le mener sur une voie isolée, l'emprisonner dans des appréciations fausses ; le centrisme politique le tiendra prisonnier pendant quelque temps. Mais aussi bien en 1905 qu'en 1917, quand la Révolution appelle ses disciples au travail, Trotsky se trouve au premier rang ; en 1917, il deviendra l'alter ego irremplaçable de Lénine ; on prononcera en ces jours « Lénine et Trotsky » comme on dirait Jean Dupont ou Pierre Durand. Ces deux noms propres « Lénine et Trotsky » se fondent en un seul, deviennent un tout, le symbole de la Révolution d'Octobre, de la montée révolutionnaire tout court. Tandis que les obéissants disciples Kamenev et Zinoviev renieront leur maître dans les heures de danger, Trotsky ne le quittera jamais au moment de la lutte et même après la mort du maître restera le seul à défendre jusqu'au bout l'héritage de son œuvre révolutionnaire.

Il fait des conférences à Whitechapel qui réussissent et fait ensuite des tournées à Bruxelles, à Liège et à Paris, en Suisse et en Allemagne.

A Paris, il fait la connaissance de N. I. Sédova qui devient bientôt sa compagne, elle le suivra dans sa vie errante à travers toutes les vicissitudes de sa fortune révolutionnaire. De même que Londres, Paris n'est pour le jeune militant qu'un lieu où la nécessité politique l'a amené pour exercer son métier de révolutionnaire professionnel. La ville en tant que telle, en tant qu'ensemble architectural et culturel ne le touche pas.

Toute l'aile marxiste des révolutionnaires russes s'était groupée autour du journal Iskra dont le directeur politique était Lénine. Lénine en arrivant à l'étranger avait adhéré au « Groupe de l'Emancipation du Travail » où militaient déjà Plékhanov, Véra Zassoulitch, Axelrod, Martov et Potressov qui allaient former la rédaction du journal. L'Iskra acquit bientôt une place dominante dans la vie politique du prolétariat russe.

Dès que Lénine eut compris la valeur de Trotsky – « C'est un homme aux capacités indubitablement hors de pair, convaincu, énergique, qui ira encore de l'avant », écrit-il à Plékhanov le 2 mars 1903 quand il propose à celui-ci la collaboration de Trotsky au comité de rédaction de l'Iskra – il cherche de se le rattacher. C'est lui qui impose la collaboration de Trotsky. Il s'agit pour lui non seulement de gagner pour le journal une plume qui s'annonce brillante ; c'est précisément là qu'il fait des réserves en disant que Trotsky a encore trop gardé « des traces du style des feuilletons » et qu'il « s'exprime d'une façon par trop recherchée » ; c'est l'appui politique du jeune révolutionnaire qu'il désire.

Déjà de très graves conflits ont éclaté au sein de la rédaction entre « durs » et « mous », dont le chef des uns est Lénine, des autres Plékhanov, alors la figure la plus respectée du marxisme russe. Ce ne sont que les signes avant-coureurs de la tempête qui éclatera au deuxième congrès du parti social-démocrate russe. Il est donc tout naturel que Lénine cherche à gagner l'appui du brillant jeune homme ; Plékhanov comprend les véritables raisons de Lénine et ne cache pas son antipathie à Trotsky. Ce dernier grâce à l'appui de Lénine et de Martov rentrera à la rédaction de l'Iskra, mais le jeune Léon Davidovitch n'ira pas par le chemin que Lénine lui trace. Déjà avant le congrès, les méthodes d'organisation de Lénine lui déplaisent. Trotsky est encore militant de Russie, « il est venu à l'étranger avec la conception que la rédaction de l'Iskra devrait être sous le contrôle du comité central » ; Lénine, au contraire, veut faire du journal une sorte de centre supérieur indépendant. Ces plans de « dictature » ne plaisent pas au jeune militant, les quelques avances de Lénine, très flatteuses pour un aussi jeune militant, n'entraînent pas les convictions de ce caractère indépendant. Tout jeune incline à la démocratie organisatrice, la jeunesse indépendante ne voit dans la « dictature » organisatrice que le désir des vieux de brider l'ambition et l'indépendance des jeunes. Et pourtant, c'est Lénine qui avait raison.

Lénine avait sérieusement cherché d'amener Léon Davidovitch dans ses vues. Mais le jeune Trotsky, tant à Londres, qu'à Genève, rencontrait plus souvent Martov et Véra Zassoulitch que Lénine qui menait toujours une vie éloignée de la vie de tous les jours des autres émigrés russes. Comme l'écrit Trotsky : « Lénine ne doutait pas que sur les points les plus graves je serais avec lui ». Et déjà bientôt sur une question capitale Trotsky devait se séparer de Lénine pour de longues années.


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Le deuxième congrès du parti social-démocrate russe devait avoir lieu à Bruxelles. Ce congrès était de la plus grande importance pour les marxistes russes, car, le premier ayant été tenu dans l'illégalité, c'était pratiquement le premier congrès du parti qui devait fixer son programme et ses statuts.

Trotsky y prend part mandaté par l'Union sibérienne à laquelle il avait collaboré pendant sa déportation.

Le congrès n'aura pas lieu à Bruxelles, mais à Londres. L'intervention de l'Okhrana russe auprès de la police belge nécessite ce transfert.

A peine commencé le congrès devient houleux. Les divergences masquées au sein de la rédaction éclatent immédiatement au congrès à l'occasion de la discussion du paragraphe premier des statuts. Il s'agissait de fixer qui pourrait être membre du parti. « Lénine insistait pour assimiler le parti à une organisation illégale, écrit Trotsky dans « MA VIE ». Martov voulait que l'on reconnut aussi comme membres du parti ceux qui militaient sous la direction d'une organisation illégale... Lénine voulait de la netteté dans les formes, une ligne vigoureusement marquée dans les rapports à l'intérieur du Parti. Martov était enclin à admettre les flottements ».

Cette divergence, d'apparence secondaire contenait en elle le germe de toutes les divergences futures entre bolchéviks et menchéviks, entre « durs » et « mous ». Lénine voulait monter un parti de révolutionnaires professionnels, Martov choisit la forme du réformisme social-démocrate invertébré qui devait inévitablement s'effondrer devant les dures exigences de la Révolution.

Le conflit finalement n'éclate pas entre Plékhanov et Lénine, mais entre Martov et Lénine. Plékhanov, tout d'abord, se trouve du côté de Lénine, mais il abandonne rapidement.

Si la scission s'était faite entre Plékhanov et Lénine, si Martov avait été du côté de Lénine, toute la carrière de révolutionnaire de Trotsky aurait pris une autre voie. Trotsky était trop jeune, trop inexpérimenté dans le travail révolutionnaire pour comprendre la justesse du point de vue de Lénine, ses liens personnels avec Martov l'empêchaient encore davantage.

« Pourquoi me suis-je trouvé au congrès parmi les "doux" ? » se demande Trotsky. Et il répond :

« De tous les membres de la rédaction, j'étais le plus lié avec Martov, Zassoulitch et Axelrod. Leur influence sur moi fut indiscutable. L'idée d'une scission dans le groupe me paraissait sacrilège. En 1903, il ne s'agissait tout au plus que d'exclure Axelrod et Zassoulitch de la rédaction de l'Iskra. A leur égard, j'étais pénétré non seulement de respect, mais d'affection. Lénine, lui aussi, les estimait hautement pour leur passé. Mais il en était arrivé à conclure qu'ils devenaient de plus en plus gênants sur la route de l'avenir. Et, en organisateur, il décida qu'il fallait les éliminer des postes de direction. C'est à quoi je ne pouvais me résigner. Tout mon être protestait contre cette impitoyable suppression d'anciens qui étaient enfin parvenus au faîte du parti.
De l'indignation que j'éprouvai alors provient ma rupture avec Lénine au IIème Congrès. » (souligné par l'auteur).
Mais cette raison sentimentale de Trotsky, qui à cette époque n'a que 23 ans, n'est pas suffisante pour expliquer cette rupture si longue avec Lénine et ses conceptions. Cette cause morale de rupture devait inévitablement disparaître le jour, très prochain, où les divergences entre Trotsky, le révolutionnaire, et les menchéviks réformistes devaient grandir et s'approfondir. Ce n'est pas une raison sentimentale qui pouvait arrêter un homme comme Trotsky, le tenir éloigné de Lénine pendant quatorze années. Elle ne fut que le point de départ, mais derrière elle se cachaient des divergences politiques qui devaient persister aussi longtemps que l'activité de ces titans de l'action était confinée à des préoccupations journalistiques et doctrinales. La polémique est une arme tranchante, presque toujours elle approfondit le fossé qui sépare les adversaires qui s'en servent.

Trotsky convient lui-même que derrière la raison sentimentale, il y avait une raison politique. Il était déjà « centraliste » à cette époque, mais sa conception du « centralisme » dans la direction du parti était bien éloignée de celle de Lénine. Pour lui « centralisme » n'était qu'une direction centrale sauvegardant tous les droits démocratiques de la base du parti. Pour Lénine, par contre,

« le centralisme révolutionnaire est un principe dur, autoritaire et exigeant. Souvent, à l'égard de personnes ou de groupes qui partageaient hier nos idées, il prend des formes impitoyables. Ce n'est pas par hasard que, dans le vocabulaire de Lénine, se recontrent si fréquemment les mots : irréconciliable et implacable. C'est seulement la plus haute tension vers le but, indépendante de toutes les questions bassement personnelles, qui peut justifier une pareille inclémence » (Trotsky).
Mais à l'époque la conduite et les conceptions d'organisation de Lénine paraissaient à Trotsky « inacceptables, épouvantables, révoltantes ».

Lénine, tout en préparant la bataille idéologique implacable, – pour lui le centralisme démocratique est la seule sauvegarde sérieuse pour le fonctionnement sans encombre de l'appareil d'un parti dans l'illégalité – ne désire pas la scission, ne la prévoit pas et ne la prépare pas pour le 2ème Congrès.

La menace de la scission le prend à l'improviste, mais il n'est pas l'homme à reculer devant la menace d'une scission quand le sort du futur parti révolutionnaire, le sort de la révolution russe elle-même est en jeu. De même qu'en 1917 il revendiquera hautement les responsabilités du pouvoir, de même en 1903 il ne recule pas devant la nécessité de prendre à lui tout seul la direction de l'aile révolutionnaire du parti social-démocrate russe. Tout le monde épouvanté devant la possibilité d'une scission dit tout haut : « Il n'osera pas ». Mais Lénine ose. A l'âge de 31 ans, il devient le leader incontesté de l'aile révolutionnaire du socialisme russe, jette la fondation du parti et de la politique qui mèneront à la Révolution d'Octobre, à l'instauration du pouvoir ouvrier sur un sixième du globe. Plékhanov, son adversaire, ne pourra pas s'empêcher de dire à ce Congrès : « C'est d'une pâte pareille que sont faits les Robespierre ».

Lénine, au Congrès, n'épargnera pas les efforts pour attirer Trotsky de son côté ; il lui dépêche deux partisans, dont son frère cadet Dimitri, avec l'ordre de l'amener coûte que coûte dans le camp léniniste.

Toute la peine est perdue. Trotsky est à cette époque ce qu'on appelle dans le jargon marxiste « un centriste ». Tout en restant foncièrement révolutionnaire, il ne voit pas encore pour le moment les divergences fondamentales qui séparent le menchévisme du bolchévisme. Même quand il quittera le camp menchéviste, il restera persuadé de la possibilité et de la nécessité d'une fusion entre les deux fractions. Il sera ce qu'on appelle : un conciliateur. Toutefois la situation, alors, était moins claire que cela paraît aujourd'hui. L'école officielle du Kremlin brouille aujourd'hui les choses à dessein, ne reculant devant aucune falsification, pour présenter la position d'alors de Trotsky comme rigoureusement opposée à toute politique révolutionnaire.

Il ne faut pas oublier que la scission bolchévik-menchévik resta longtemps incompréhensible même pour la plupart des militants ouvriers bolchéviks en Russie. Les deux fractions continueront de collaborer en Russie où dans de nombreux groupes elles vivront dans une symbiose parfaite. Les menchéviks joueront bientôt un rôle de premier plan dans la révolution de 1905 et même en tant que fractions organisées les deux frères ennemis fusionneront à plusieurs reprises, la scission ne devenant définitive qu'en 1912.

Trotsky déclare aujourd'hui ne pas regretter le temps où il militait séparé du parti bolchévik. Il serait vain de se perdre en conjectures, de se demander quel cours auraient pris les choses si Trotsky en 1903, au lieu de faire cavalier seul, avait rallié le camp des partisans de Lénine.

Lénine et Trotsky étaient deux fortes personnalités, deux géants de la pensée et de l'action révolutionnaires. Déjà une fois dans l'histoire du mouvement révolutionnaire s'était produite la même chose pour son plus grand bien : la collaboration intime de Marx et Engels. Engels accepta de lui-même, avec une modestie et abnégation rares dans la vie politique, de jouer le rôle de second. Mais en dehors de toute préoccupation de caractère, il faut convenir qu'une telle collaboration étroite est beaucoup plus facile pour deux personnalités originales tant qu'il s'agit de rester dans le domaine des idées et de l'élaboration théorique, tel fut le cas pour Marx et Engels, que dans le domaine de l'application pratique de ces idées, tel fut le cas pour Trotsky et Lénine. Mais aussi sûrement que l'eau de la source qui jaillit dans la montagne rencontrera la mer, aussi sûrement la jonction de l'activité de ces deux hommes devait se faire un jour dans l'action révolutionnaire. Cette jonction se fit et elle fut soudée par le feu de la Révolution d'Octobre.

Trotsky avait une personnalité trop originale, trop exubérante pour jouer le rôle de second, du famulus Wagner. Et ce fut bien ainsi, car l'expérience de ces années de lutte isolée, cette recherche de la voie juste à travers les erreurs inévitables trempa le caractère révolutionnaire du jeune chef en herbe. Les arêtes de la pierre qui roule s'émoussent, l'expérience de la vie révolutionnaire devait mener inévitablement Trotsky à l'état-major révolutionnaire de Lénine. Trotsky gagna à rester seul pendant de longues années ; cette période fit de lui un homme rompu à la lutte et habitué de ne s'appuyer que sur soi-même, de penser par soi-même. Une aussi considérable personnalité que Lénine aurait inévitablement empêché le plein développement des facultés du jeune militant, si Trotsky était devenu son disciple. L'élève doit savoir rapidement voler de ses propres ailes, pour ne pas être étouffé par l'ombre du maître. Zinoviev resta toute sa vie l'élève docile du maître, ce fait explique peut-être pourquoi il chancela au moment décisif. Son attitude, plus tard, en tant qu'opposant à Staline, jusqu'à sa mort, a montré que malgré ses grandes qualités, il n'était pas de la pâte des Robespierre, des révolutionnaires intransigeants et incorruptibles. Trotsky se défendit contre l'influence et les idées de Lénine comme, adolescent, il se défendit contre la pénétration des idées socialistes d'abord, du marxisme ensuite. Le caractère fort se défend instinctivement contre les idées du dehors. Trotsky fut longtemps en lutte contre l'inévitable, mais de même qu'il était devenu un révolutionnaire de marque, malgré son opposition première aux idées révolutionnaires, de même il devint le plus chaud et le plus éminent bolchévik et léniniste le jour où il adhéra définitivement au parti bolchévik. Lénine était le premier à le reconnaître. Et aujourd'hui, où tous ses disciples l'ont trahi, ont abjuré ses pensées et sa méthode, seul Trotsky garde et défend sans défaillance, l'héritage du premier grand chef du prolétariat mondial.


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Re: Trotsky et trotskisme

Message  verié2 le Ven 10 Fév - 9:28


Pero
Trotsky gagna à rester seul pendant de longues années ; cette période fit de lui un homme rompu à la lutte et habitué de ne s'appuyer que sur soi-même, de penser par soi-même. Une aussi considérable personnalité que Lénine aurait inévitablement empêché le plein développement des facultés du jeune militant, si Trotsky était devenu son disciple. L'élève doit savoir rapidement voler de ses propres ailes, pour ne pas être étouffé par l'ombre du maître. Zinoviev resta toute sa vie l'élève docile du maître, ce fait explique peut-être pourquoi il chancela au moment décisif.
Cette thèse - que je ne connaissais pas et dont j'ignore si elle a été défendue par d'autres auteurs militants - devrait faire réfléchir ceux qui prêchent le monolithisme, la soumission à ceux qui savent mieux, la fidélité aux dogmes au nom de la "modestie".

Cela-dit, cela a été écrit en 1937 et cela me gêne toujours un peu qu'on encense ainsi un homme de son vivant, fut-il Trotsky.

verié2

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Re: Trotsky et trotskisme

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