Jaime Semprun est mort : lisons ses écrits !

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Jaime Semprun est mort : lisons ses écrits !

Message  Gaston Lefranc le Mar 17 Aoû - 15:37

Jaime Semprun (à ne surtout pas confondre avec son père Jorge Semprun) - http://fr.wikipedia.org/wiki/Jaime_Semprun - est mort début août. Les grands media n'en ont pas parlé, hormis le Canard Enchaîné du 11 août via Porquet, qui signe un bel article d'hommage (c'est d'ailleurs en lisant cet article que j'ai appris sa mort) : http://www.mediapart.fr/club/blog/jean-claude-leroy/110810/salut-jaime-semprun.

Jaime Semprun était un ancien situationniste, cofondateur de la revue de l'Encyclopédie des Nuisances entre 1984 et 1992, puis éditeur des éditions du même nom.

Semprun a longtemps été proche de Guy Debord (cf. son ouvrage majeur, « La société du spectacle » : http://dumauvaiscote.pagesperso-orange.fr/la_societe_du_spectacle.htm), et en continuité avec le projet de Debord : une critique marxiste de la société capitaliste du spectacle. Progressivement, il bascule de la critique de la société du spectacle à la critique de la « société industrielle » (basculement achevé au moment où il arrête la revue et devient éditeur), et surtout il tombe dans un pessimisme profond où selon lui l'ampleur de la catastrophe, l'ampleur des « nuisances », fait que la révolution est désormais impossible. Dans les mouvements de révolte ou de résistance, il ne voit plus que (unilatéralement) manifestations des nuisances du système sur les hommes (pendant que d’autres tombent dans le travers inverse en repeignant en rouge tout ce qui bouge ... ).

Il est à noter qu'il a rompu avec Debord, et les situationnistes « orthodoxes » au moment du mouvement étudiant de 1986, en critiquant sévèrement l'occupation de la Sorbonne, en n'y voyant qu'une répétition pathétique de 1968

Dès lors, la critique n'avait plus comme fonction d'éclairer le mouvement réel qui cherche à détruire le système. Il était en rupture avec Marx, qui écrivait en 1843 : « La critique n’est pas une passion de la tête, mais la tête de la passion » (http://www.marxists.org/francais/marx/works/1843/00/km18430000.htm). Pour lui, la critique était devenue une fin en soi, la seule planche de salut consistant à se retirer au maximum du monde.

Il n'en demeure pas moins que Semprun était un virulent critique de notre société, et ses écrits sont d'une très grande profondeur. Il a une plume exceptionnelle (j'ai son bouquin "L'abîme se repeuple" en version pdf si cela vous intéresse). C'est un homme qui a refusé les dogmes et qui a cherché à penser librement ; cela l'a certes mené dans une impasse politique, mais sa pensée peut alimenter l'action des communistes révolutionnaires non dogmatiques qui n'ont pas renoncé à analyser la société dans laquelle nous vivons.

Voici un passage sur le « gauchisme » de L'abîme se repeuple à méditer :

« Véritable avant-garde de l’adaptation, le gauchisme (et surtout là où il était le moins lié au vieux mensonge politique) a prôné à peu près toutes les simulations qui font maintenant la monnaie courante des comportements aliénés. Au nom de la lutte contre la routine et l’ennui, il dénigrait tout effort soutenu, toute appropriation, nécessairement patiente, de capacités réelles : l’excellence subjective devait, comme la révolution, être instantanée. Au nom de la critique d’un passé mort et de son poids sur le présent, il s’en prenait à toute tradition et même à toute transmission d’un acquis historique. Au nom de la révolte contre les conventions, il installait la brutalité et le mépris dans les rapports humains. Au nom de la liberté des conduites, il se débarrassait de la responsabilité, de la conséquence, de la suite dans les idées. Au nom du refus de l’autorité, il rejetait toute connaissance exacte et même toute vérité objective : quoi de plus autoritaire en effet que la vérité, et comme délires et mensonges sont plus libres et variés, qui effacent les frontières figées et contraignantes du vrai et du faux. Bref, il travaillait à liquider toutes ces composantes du caractère qui, en structurant le monde propre de chacun, l’aidaient à se défendre des propagandes et des hallucinations marchandes ».

Cela s’applique à mon avis très bien à une certaine extrême gauche des années 1970 et aujourd’hui une certaine « branche » du post-situationnisme incarnée aujourd’hui par Raoul Vaneigem, qui se croît « radicale » mais qui n’a pas d’autre perspective que la pseudo-jouissance immédiate, en est une caricature.

Quelques extraits issus de l'encyclopédie des nuisances (la revue)

Sur les effets de l'effacement de l'histoire (un thème central chez Semprun)

« Ne pouvant faire en sorte que les gens en soient réellement satisfaits, on essaye du moins de leur ôter tout point de comparaison, afin que leur insatisfaction, ainsi privée des moyens de juger, retombe dans le malaise incommunicable, dans l’irrationalité. Il s’agit que l’amnésie historique, par la soumission à l’éternel présent sans devenir du spectacle, fasse perdre, avec l’intelligence du passé, le sens du possible » (Encyclopédie des nuisances, n°1, novembre 1984)

« En effet l’information spectaculaire n’est pas seulement le vieux mensonge bourgeois techniquement équipé, mais un moment nécessaire dans l’édification d’une réalité qui échappe au contrôle, à la compréhension comme à la correction historique » (Encyclopédie des nuisances, n°2, février 1985)

« L’uniformisation marchande s’emploie à tout corrompre afin qu’aucune qualité directement accessible ne puisse plus faire à l’autorité des falsificateurs l’injure d’une existence indépendante ; et c’est jusqu’au souvenir véridique qui devrait s’en perdre, n’était l’obstination de quelques-uns à s’adonner à cette activité subversive, la mémoire » (Encyclopédie des nuisances, n°14, novembre 1989)

Sur la mise en place de la société spectaculaire à la chute du franquisme en Espagne (atomisation sociale et démocratie formelle) et sur la façon de s'y opposer

« On put ainsi vérifier dans les faits que la démocratie représentative, sous sa forme achevée, n’est pas une approximation mais l’exact contraire de la démocratie réelle : il faut que les hommes cessent de parler directement de leurs propres affaires pour que se mette en place, avec le monopole de la parole qui en est la condition, le spectacle politique. La construction de son mensonge passe par la destruction du milieu pratique de la vérité, où tous les problèmes de la société sont posés tels qu’ils peuvent être résolus » (Encyclopédie des nuisances, n°2, février 1985)

« Afin de se battre véritablement pour elles-mêmes, les assemblées devaient se battre contre l’opposition, tirer toutes les conséquences de ce qu’elles avaient appris dans la lutte et traiter la bureaucratie politico-syndicale en ennemie, au même titre que le franquisme » (Encyclopédie des nuisances, n°2, février 1985)

« Cette conception positive, les prolétaires peuvent bien sûr l’acquérir dans la lutte même, la communauté qui en est le moyen dessinant le contour du but. Mais encore faut-il que les valeurs pratiques ainsi produites se transmettent dans un langage autonome et s’unifient dans un projet historique » (Encyclopédie des nuisances, n°2, février 1985)

Ersatz de démocratie mis en place en Espagne : « selon le principe qui régit l’ensemble des réalités produites par le système spectaculaire, il n’est pas tant fait pour être cru que pour occuper tout le terrain de l’expression sociale. Et pour être ainsi admis faute de comparaison possible, comme n’importe quelle nourriture falsifiée. C’est alors la vérité qui devient une extravagance et un scandale » (Encyclopédie des nuisances, n°2, février 1985)

Sur l'Italie : critique des partis substitutistes et analyse de la fonction du terrorisme

« Dans un tel processus d’offensive pré-révolutionnaire, tout ce qui se sépare du mouvement social pour pratiquer dans le secret hiérarchique la violence armée précipite la venue du moment où cesse la formation des partis antagonistes et où il n’est plus question pour chacun d’eux que de la destruction de l’autre. » (Encyclopédie des nuisances, n°2, février 1985)

« Certes l’Etat n’a pas réussi avec le terrorisme à entraîner la population à le soutenir positivement, mais il a du moins obtenu sa neutralité dans la lutte brutale contre la subversion, qui était son véritable but, et cela lui suffisait largement » (Encyclopédie des nuisances, n°2, février 1985)

Sur la « formation continue »

« Et la ‘formation continue’, lavages de cerveaux périodiques et autres façons de ravaler les ruines mentales, doit faire avancer sous le fouet, dans la crainte de la décimation par le chômage, tous ces salariés qui tremblent toujours d’être en retard sur le développement technique de leurs conditions d’asservissement » (Encyclopédie des nuisances, n°7, mai 1986)

Sur l'opposition de 1986 à 1968 propagée par les médias

« Tous ces charognards par anticipation avaient fort loué ce mouvement d’être étroitement revendicatif à seule fin qu’il le redevienne, et voulu à tout propos opposer l’idée de ‘changer le monde’ (vieille comme 68) à celle de le ‘rendre vivable’ (moderne en 86) – car pour leur malheur c’est à l’évidence aujourd’hui une seule et même chose » (Encyclopédie des nuisances, n°10, février 1987)

Sur la nécessité de détruire les forces productives capitalistes (qui ne sont pas neutres !)

« La production marchande s’est mondialement et irréversiblement séparée de la satisfaction des besoins humains et de la possibilité d’un usage émancipateur qui l’avaient en quelque sorte légitimée aux yeux mêmes de la plupart des révolutionnaires, pour lesquels il s’agissait seulement (si l’on peut dire) de transformer le mode d’appropriation des forces productives existantes » ; « elles ont été développées, dans toutes leurs aspects matériels, pour perpétuer la séparation, la hiérarchie, le pouvoir discrétionnaire des spécialistes » (Encyclopédie des nuisances, n°14, novembre 1989)

« L’immensité de cette tâche de transformation, que chacun perçoit confusément, est sans aucun doute la cause la plus universelle et la plus vraie de l’accablement de tant de nos contemporains, qui confère à la propagande spectaculaire son efficacité relative » (Encyclopédie des nuisances, n°14, novembre 1989)

Sur la nécessité pour les révolutionnaires d'oser assumer leur projet

« Nous pensons au contraire que non seulement on n’a jamais rallié personne à une cause qui n’ose pas dire son nom, mais qu’en outre, dans un monde qui se voue à l’autodestruction, les révolutionnaire peuvent aujourd’hui, quoiqu’ils se servent en général assez mal de cette opportunité, parler plus clairement que jamais de leurs buts ; car ‘ils ne représentent plus seulement un choix différent mais le simple réalisme’ » (Encyclopédie des nuisances, n°14, novembre 1989)

Sur la société spectaculaire marchande, comme totalitarisme accompli

« Les totalitarismes nazi et stalinien avaient montré, de façon pour ainsi dire expérimentale, que ‘la transformation des classes en masses et l’élimination parallèle de toute solidarité de groupe sont la condition sine qua non de la domination totale » (citation de Hannah Arendt, Le Système totalitaire) » (Encyclopédie des nuisances, n°14, novembre 1989)

« Pour créer la société atomisée où chacun n’est relié aux autres que par la médiation du spectacle, et ne cesse donc jamais d’être isolé et impuissant, il fallait détruire ce milieu pratique d’une conscience collective autonome qu’avait été la classe ouvrière » (Encyclopédie des nuisances, n°14, novembre 1989)

« Une foule nouvelle de conseillers spéciaux et spécialistes en ‘communication sensible’ s’attachent parallèlement à faire en sorte que les populations restent jusqu’au bout bon public : pendant la fin du monde, le spectacle continue » (Encyclopédie des nuisances, n°15, avril 1992)

Extrait de son livre sur la novlangue « Défense et illustration de la novlangue française » (2005)

« donner du sens à l'économie

donner du sens à l'économie. On peut affirmer que les hommes du passé, jusqu'au milieu du XXe siècle en tout cas, n'eussent point parlé de la sorte ; il ne serait jamais venu à l'esprit d'aucun d'entre eux d'user des mots sens et économie sans les particulariser de quelque façon, et ils auraient plutôt renoncé à s'en servir que de consentir à les laisser dans une telle indétermination. Ils auraient cru nécessaire de qualifier l'économie, de la définir par exemple comme capitaliste, de préciser en quoi elle pouvait être dite insensée, ou bien quel sens au juste il s'agissait de lui donner. Même leurs slogans les plus lapidaires renvoyaient ainsi, en dépit de la simplification inhérente au genre, à un ensemble de jugements et de partis pris, présents au moins en arrière-plan, et visaient à créer la division dans la société, à y nommer des intérêts tranchés pour les opposer à d'autres. Rien de tel dans une formule comme donner du sens à l'économie, où personne ne peut rien trouver de choquant, de terroriste, d'antidémocratique. Bref, un aussi généreux programme eût été strictement impossible à formuler en archéolangue. Ceux dont elle entravait l'esprit étaient bien en peine d'accéder à ces abstractions qui font la pensée plus vaste et l'expression plus rapide. »

Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les supprimer (1990) :

http://infokiosques.net/lire.php?id_article=377


Gaston Lefranc

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