Marx et Engels sur la question coloniale

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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  Toussaint le Mar 11 Déc - 13:08

Tu ne t'y opposes pas mais tu ne les soutiens pas. C'est toute la différence entre un marxiste et toi.

Very Happy
A nouveau, affabulation et calomnie stupide: tu ne me connais pas et tu ignores ma trajectoire. Cela ne t'empêche pas de baver tes saletés en plus en invoquant un marxisme de pacotille. Je ne vais pas me donner la peine de te répondre sur mon bilan militant, et je ne vais pas faire d'hypothèses sur le tien, ne te connaissant pas. Je te laisse ce genre de méthodes pourries.

Les femmes musulmanes qui se battent contre l'oppression, la leur spécifique et celle de toutes les femmes, n'ont pas soutenu les lois sur le foulard et ne soutiennent pas les campagnes contre leur religion et leur communauté. En effet, elles savent que les campagnes islamophobes ne traduisent pas une volonté de les soutenir, bien au contraire. Elles sont musulmanes, de foi et/ou de culture, de tradition, lorsqu'on fait d'elles des portraits stigmatisants et racistes, elles sont agressées comme tous les musulmans. Les campagnes islamophobes et l'absence de défense des musulmans, c'est à dire l'islamophobie par action et par omission, soudent en effet le groupe stigmatiisé, elles freinent en son sein le développement de luttes remettant en question des tas de choses qui sans la pression islamophobe éclateraient. On n'a jamais enve de rejoindre des gens qui vous insultent, ou insultent tout ce que vous respectez, tout ce à quoi vous vous identifiez.

Là dessus, à nouveau, il y a des reportages, des entrevues, des expressions politiques, etc.

Par exemple, dans l'épisode où une jeune musulmane a cru aux discours du NPA au point de le rejoindre et de vouloir le représenter, on n'a pas noté le fait que cette musulmane visible rejoignait l'extrême gauche laïque et féministe, on n'a pas noté qu'elle s'affranchissait ainsi de sa communauté religieuse et qu'elle prenat celle-ci à contre-pied (sauf à croire que le NPA était un parti islamique Very Happy ). Non, on a au contraire parlé de remise en question de la nature du NPA, en reprenant souvent la logique de l'invasion musulmane, voire intégriste. Autrement dit elle a raté l'examen d'intégration et on l'a renvoyée à sa communauté, en plus en lui disant qu'elle était l'ennemi caché, consciemment ou inconsciemment. J'espère qu'elle a compris ce que signifiait le terme de Sadri Khiari, le "champ politique blanc", cela en fut une parfaite illustration.
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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  le glode le Mar 11 Déc - 23:10

Imagine un instant une intervention du même type : "Et personne ici ne s'oppose aux combats des travailleurs dans leurs entreprises. MAIS..."

le glode

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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  verié2 le Mer 12 Déc - 10:14

le glode a écrit:Imagine un instant une intervention du même type : "Et personne ici ne s'oppose aux combats des travailleurs dans leurs entreprises. MAIS..."
Le glode
Tes accusations de mauvaise foi sont grotesques. Il n'y a pas un sympathisant d'extrême-gauche, pas un participant à ce forum, qui ne soutient pas les luttes des femmes, pas un seul. Alors, fais l'effort de discuter avec tes interlocuteurs, de répondre à leurs arguments, et non de polémiquer dans un univers fantasmatique où tu aurais des suppôts des mollahs en face de toi.
__
PS D'ailleurs c'est complètement HS par rapport à "Marx et la question coloniale". Les modérateurs pourraient effacer ces échanges répétitifs et sans intérêt.

verié2

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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  Babel le Mer 12 Déc - 14:14

verié2 a écrit:PS D'ailleurs c'est complètement HS par rapport à "Marx et la question coloniale". Les modérateurs pourraient effacer ces échanges répétitifs et sans intérêt.
A ce propos, j'aimerais apporter quelques précisions : les divergences avec Toussaint ne portent pas sur son affirmation initiale mais sur la signification qu'il en donne et sur sa portée.

1. Qu'Engels et Marx se soient d'abord montrés favorables au colonialisme européen, et qu'ils aient, à ce moment-là, développé un point de vue occidentaliste, est pour moi un fait sans conteste. Et je me range là entièrement à son opinion.

Dans la biographie qu'il consacre à Engels, Tristam Hunt consacre quelques pages assez éclairantes sur cet aspect. Après vérification, voici ce qu'il est possible de lire, en cherchant un peu, sous la plume du compagnon de Marx.

Dans un article du Northern Star, daté du 22 janvier 1848 et intitulé : "Extraordinary Revelations. — Abd-El-Kader. — Guizot’s Foreign Policy", Engels écrit :
Upon the whole it is, in our opinion, very fortunate that the Arabian chief has been taken. The struggle of the Bedouins was a hopeless one, and though the manner in which brutal soldiers, like Bugeaud, have carried on the war is highly blamable, the conquest of Algeria is an important and fortunate fact for the progress of civilisation. [...] And the conquest of Algeria has already forced the Beys of Tunis and Tripoli, and even the Emperor of Morocco, to enter upon the road of civilisation. They were obliged to find other employment for their people than piracy, and other means of filling their exchequer than tributes paid to them by the smaller states of Europe. And if we may regret that the liberty of the Bedouins of the desert has been destroyed, we must not forget that these same Bedouins were a nation of robbers, — whose principal means of living consisted of making excursions either upon each other, or upon the settled villagers, taking what they found, slaughtering all those who resisted, and selling the remaining prisoners as slaves. All these nations of free barbarians look very proud, noble and glorious at a distance, but only come near them and you will find that they, as well as the more civilised nations, are ruled by the lust of gain, and only employ ruder and more cruel means. And after all, the modern bourgeois, with civilisation, industry, order, and at least relative enlightenment following him, is preferable to the feudal lord or to the marauding robber, with the barbarian state of society to which they belong.
(MECW Volume 6, p. 469. Written in mid-January 1848 ) - Source : http://www.marxists.org/archive/marx/works/1848/01/22.htm

Ce qui donne, une fois traduit :
Révélations extraordinaires. - Abd-El-Kader. La politique étrangère de Guizot

En somme, il est, à notre avis, très heureux que le chef arabe [Abd-El-Kader] ait été capturé. La lutte des Bédouins était sans espoir, et bien que la manière brutale dont des soldats comme Bugeaud ont mené la guerre soit extrêmement blâmable, la conquête de l'Algérie est un événement important et heureux pour le progrès de la civilisation. […] La conquête de l'Algérie a d'ores et déjà obligé les beys de Tunis et de Tripoli, et même l'empereur du Maroc, à entrer dans la voie de la civilisation. Ils ont été forcés de trouver une autre occupation à leurs peuples que la piraterie et d'autres moyens de remplir leur coffre que les tributs versés par les petits Etats d'Europe. Et si nous pouvons regretter que la liberté des Bédouins du désert en ait fait les frais, nous ne devons pas oublier que ces mêmes Bédouins étaient un peuple de voleurs, — dont le principal moyen de subsistance consistait à mener des excursions dans d'autres territoires, ou à mettre des villageois en coupe réglée, prenant ce qu'ils trouvaient, massacrant tous ceux qui résistent, et vendant les prisonniers comme esclaves. Tous ces peuples libres de barbares ont l'air fier, noble et glorieux, à distance ; approchez-vous d'eux et vous verrez qu'ils sont gouvernés, autant que les nations les plus civilisées, par l'appât du gain, et ne se distinguent d'elles que par la brutalité et la cruauté des moyens qu'ils emploient. Après tout, le bourgeois moderne, qui apporte avec lui la civilisation, l'industrie, l'ordre et un minimum d'instruction, est préférable au seigneur féodal ou au bandit en maraude, en rapport avec l'état barbare de la société à laquelle ils appartiennent.
Edifiant, non ? Cool

Et, pour ne pas faire porter la totalité du péché sur les seules épaules d'Engels, et montrer qu'à quelques nuances près il s'agit là de l'expression d'une communauté de pensées, on se reportera sur ce § du Manifeste du Parti Communiste, rédigé à la même époque, tout de même assez explicite :
" Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l'amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elle la prétendue civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image."
http://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm#sect1

Il ne fait donc, à mon sens, aucun doute que les affirmations avancées par Toussaint sont pour partie fondées.

Mais ce ne serait pas un luxe que d'examiner de près cette même citation du Manifeste. On y verrait comment s'y met en oeuvre une compréhension dialectique d'un phénomène historique. Alors que les deux premières phrases de ce § semblent donner raison à l'expansion coloniale et en faire l'apologie --le tout, sur fond d'idéalisme hégélien--, la phrase suivante en contrecarre nettement l'éloge pour bien souligner que cette marche en avant de la "prétendue civilisation --bourgeoise" ne consiste au fond qu'à "façonner le monde à son image". C'est-à-dire, à le modeler et à l'uniformiser en imposant partout le règne du capital. L'éloge initial du progrès capitaliste se résout donc en une condamnation sans appel de la marchandisation universelle de la société humaine, dont on a pu depuis mesurer le caractère prophétique.

Qu'en déduire ?

2. Que "the pit of the plot" repose, au moment où ils écrivent ces textes, sur une vision incomplète et fausse du développement de l'impérialisme, fortement marquée par l'idéalisme hégélien. La compréhension réelle de ce que signifie la colonisation du monde par les nations industrielles européennes ne leur est venue que progressivement, au fil des combats auxquels ils ont pris part ou dont ils ont été les témoins.

Dès 1853, lorsque s'amorce l'intégration complète de l'Inde au sein de l'empire britannique, Marx écrit les phrases suivantes :
Aucun doute n’est possible pourtant : les maux que les Anglais ont causés à l’Hindoustan sont d’un genre essentiellement différent et beaucoup plus profond que tout ce que l’Hindoustan avait eu à souffrir auparavant. L’Angleterre a en effet détruit les fondements du régime social de l’Inde, sans manifester jusqu’à présent la moindre velléité de construire quoi que ce soit. (…) L’oligarchie manufacturière anglaise ne désire doter l’Inde de chemins de fer que dans l’intention exclusive d’en tirer à moindre frais le coton et autres matières premières pour ses manufactures. Tout ce que la bourgeoisie anglaise sera obligée de faire en Inde pour ses profits n’émancipera pas la masse du peuple, ni n’améliorera substantiellement sa condition sociale.

L'article " Abd El Kader - Bugeaud - Algérie", datant de 1858, est également significatif du volte-face qui est alors opéré. Extrait :
ALGÉRIE
De la première occupation de l'Algérie par les Français jusqu'à nos jours, ce pays malheureux a été l'arène de violence, de rapines et de carnages incessants. Chaque ville, grande ou petite, a été conquise en détail et au prix d'un immense sacrifice de vies humaines. Les tribus arabes et kabyles, pour qui l'indépendance est chose précieuse, et la haine de la domination étrangère un principe plus cher que la vie elle-même, ont été écrasées par les terribles razzias qui brûlèrent et détruisirent demeures et propriétés, abattirent les récoltes, massacrèrent les malheureux ou les soumirent à toutes les horreurs de la brutalité et de la concupiscence. Les Français, contre tous les préceptes d'humanité, de civilisation et de chrétienté persistent dans ce système de guerre barbare. Comme circonstances atténuantes, ils allèguent que les Kabyles sont féroces, s'adonnent au meurtre, torturent leurs prisonniers, et qu'avec des sauvages l'indulgence est une erreur. On peut toutefois mettre en doute la politique d'un gouvernement civilisé qui a recours à la loi du talion.

C'est donc aux alentours de cette date qu'une vision marxiste de la résistance au colonialisme a commencé à émerger. La prise en compte de la spécificité des développements liés à chaque formation et de leur intégration dans un ensemble plus large, à l'échelle de l'économie mondiale, s'est donc faite au prix d'un abandon d'idées préconçues directement héritées des Lumières --Et encore, de son courant dominant, incarné par son aile droite (Voltaire, Condorcet…), car ni Rousseau ni Diderot ne partageaient la conception "ethnocentrée" du progrès historique qui servira d'étendard et d'alibi à la politique d'expansion coloniale de la bourgeoisie européenne.

3. Ce "changement de logiciel" les a poussé à abandonner cette notion totalement idéaliste de "peuple sans histoire" qu'ils partageaient tous deux, et qu'Engels accolait, par exemple aux peuples slaves du sud, identifiés par lui à des " reliques d'une nation impitoyablement piétinée par la marche de l'histoire, pour parler comme Hegel, ces déchets de peuple se muent chaque fois en soutiens fanatiques de la contre-révolution"
À l'exception des Polonais - pour des raisons évidentes, ceux-ci ne sont pas panslavistes -, ils appartiennent tous à des peuplades qui, ou bien sont forcément contre-révolutionnaires en raison de toute leur position historique - tels les Slaves du Sud - ou bien sont encore loin d'une révolution et donc, tout au moins pour le moment, encore contre-révolutionnaires, tels les Russes.

[...] Redisons-le : en dehors des Polonais, des Russes et, tout au plus, des Slaves de Turquie, aucun peuple slave n'a d'avenir, pour la simple raison que tous les autres Slaves sont privés des conditions élémentaires, historiques, géographiques, politiques et industrielles pour être indépendants et survivre.

Des peuples qui n'ont jamais eu leur propre histoire, qui, aussitôt qu'ils accèdent au stade premier, le plus primitif, de la civilisation, passent sus domination étrangère ou qui n'atteignent ce stade que sous la contrainte d'un joug étranger, ne sont pas viables et ne parviendront jamais à quelque indépendance que ce soit.
"Le panslavisme démocratique". Neue Rheinische Zeitung, 15 et 16 février 1849 - cité par rene merle : http://rene.merle.charles.antonin.over-blog.com/article-engels-et-les-peuples-reactionnaires-1849-103140815.html

Est-ce une survivance de cette même conception idéaliste qui poussait Marx à qualifier l'Afghanistan de "terme purement poétique pour désigner divers tribus et Etats, comme s'il s'agissait d'un pays réel" ("Le traité persan", art. paru dans le NYDT, 24 juin 1857, cité par Du colonialisme en Asie, éd. Mille et une nuits) ?


4. C'est par conséquent sur ce dernier aspect de la question, et à la lumière de faits plus récents, qu'il conviendrait peut-être de confronter nos vues.

Ce qu'une expression passe-partout qualifie de "rapport à l'autre", et qui consiste à se défaire des schèmes de perception de la réalité que nous avons intégré, avant même de pouvoir envisager de traiter de questions aussi épineuses que celles des croyances ou... des modes vestimentaires d'autrui Very Happy mériterait un examen plus serré susceptible de mettre à jour les présupposés sur lesquels se fondent pas mal de prises de position.

La particularité de notre époque est que la question coloniale, loin d'avoir été réglée, se trouve imbriquée à l'intérieur de problématiques sociales directement en rapport avec notre vie quotidienne. Je m'explique : c'est parce qu'une partie significative de nos concitoyens développe des pratiques culturelles spécifiques, héritées des pays dont ils sont issus, c'est-à-dire de nations anciennement colonisées, qu'il est impossible de considérer l'espace social dans lequel nous évoluons autrement que profondément fracturé.

Tant que la gauche militante française n'aura pas intégré dans ses schémas de compréhension ce pan entier de la réalité sociale ; tant qu'elle continuera à développer des "réflexes de petits-blancs" fondés sur une perception pseudo-civilisatrice, et authentiquement paternaliste, de celui qui lui fait face en étant différent ; tant qu'elle n'aura pas compris que les revendications identitaires dont cet "autre" est porteur sont absolument essentielles, et qu'elles constituent le passage obligé pour une reconnaissance mutuelle en vue de combats communs contre l'ennemi commun ; eh bien, non seulement le débat sera faussé, mais la possibilité pratique d'actions unificatrices sérieusement compromise, puisqu'elle continuera d'avoir pour préalable l'abdication pure et simple par cet "autre" de ce qui le spécifie.


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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  verié2 le Mer 12 Déc - 14:41

Merci Babel pour cet exposé très précis et très documenté de l'évolution des positions de Marx et Engels ! (D'ailleurs ils ont évolué sur bien d'autres questions...)

Toutefois, je reste peu convaincu que les premières positions favorables au colonialisme de Marx et Engels aient un lien avec les dérives pro impérialistes du mouvement ouvrier et la pénétration de l'islamophobie dans l'extrême-gauche aujourd'hui. Entre temps, tout de même, la IIIème IC a élaboré et défendu des positions anti-impérialistes sans équivoque.

Les dérives actuelles, en revanche, s'inscrivent dans les traditions paternalistes, colonialistes, de l'idéologie républicaine-nationaliste des "lumières", encore très vigoureuses dans un vieux pays impérialiste comme la France (1), et que la courte période internationaliste de la SFIC, qui n'a pas duré plus d'un quinzaine d'années, du Congrès de Tours à Juin 36 non inclus, n'a pas suffi à éliminer du mouvement ouvrier.
___
1) A ce propos, je suis tombé sur un manuel scolaire d'histoire de 1947 (avec le PCF au gouvernement !) pas piqué des hannetons.
Je développerai sur un autre fil.

verié2

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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  Babel le Mer 12 Déc - 14:44

verié2 a écrit:
Toutefois, je reste peu convaincu que les premières positions favorables au colonialisme de Marx et Engels aient un lien avec les dérives pro impérialistes du mouvement ouvrier et la pénétration de l'islamophobie dans l'extrême-gauche aujourd'hui. Entre temps, tout de même, la IIIème IC a élaboré et défendu des positions anti-impérialistes sans équivoque.

Les dérives actuelles, en revanche, s'inscrivent dans les traditions paternalistes, colonialistes, de l'idéologie républicaine-nationaliste des "lumières", encore très vigoureuses dans un vieux pays impérialiste comme la France (1), et que la courte période internationaliste de la SFIC, qui n'a pas duré plus d'un quinzaine d'années, du Congrès de Tours à Juin 36 non inclus, n'a pas suffi à éliminer du mouvement ouvrier.
Je suis entièrement de ton avis.

Babel

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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  gérard menvussa le Mer 12 Déc - 20:59

l'idéologie républicaine-nationaliste des "lumières",

Sauf qu'on se heurte aussitot à un probléme : quid de "lutte ouvriére" ? On peut prétendre qu'ils sont redevable de 'l'idéologie des lumiéres" (en raison, justement, du flou artistique sur "l'idéologie des lumiéres". Mais une chose me semble établie : le peu d'affinité de lo pour les idéologies "républicaines nationalistes". Il ne reste alors une seule chose "dénoncer l'idéologie idéaliste scientiste du "progrés". Ce que pointait déja avec une vivacité intellectuelle qui lui appartient l'ami Daniel....
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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  verié2 le Jeu 13 Déc - 10:58

gérard menvussa a écrit:
l'idéologie républicaine-nationaliste des "lumières",

(...) quid de "lutte ouvriére" ? On peut prétendre qu'ils sont redevable de 'l'idéologie des lumiéres" (en raison, justement, du flou artistique sur "l'idéologie des lumiéres". Mais une chose me semble établie : le peu d'affinité de lo pour les idéologies "républicaines nationalistes". Il ne reste alors une seule chose "dénoncer l'idéologie idéaliste scientiste du "progrés". (...)
C'est le mouvement ouvrier dans son ensemble qui est soumis à la pression de l'idéologie dominante sous ses formes diverses. Il y a une tendance générale à l'institutionnalisation/intégration de toutes les organisations ouvrières ou d'origine ouvrière, surtout dans les longues périodes de paix sociale et de relative prospérité. Les groupes trotskystes- et l'extrême gauche en général - n'y échappent que lorsqu'ils sont très marginaux. Dès qu'ils gagnent un peu d'influence dans divers milieux, ouvriers ou non, en dehors de périodes révolutionnaires, ils sont inévitablement eux aussi soumis à cette pression, même quand le "corps théorique" dont ils se revendiquent reste plus ou moins intact.

Les filiations et particularités théoriques de ces groupes, avec les "failles" qu'elles peuvent comporter facilitent sans doute dans certains cas la pénétration de l'idéologie bourgeoise, mais elles n'en sont pas les causes fondamentales. En ce qui concerne LO, peut-être que certaines traditions plus proches de l'anti-cléricalisme anarchiste du 19ème siècle que de la conception marxiste de la lutte contre la religion, de même que l'idéologie "éducationniste" ont pu jouer un certain rôle, mais fondamentalement, LO a subi la pression sociale et idéologique bourgeoise comme toutes les autres organisations. Inutile d'aller chercher des explications dans les écrits de Marx, Engels ou Trotsky. LO reste en rupture complète avec l'idéologie dominante sur un certain nombre de questions, comme par exemple la Résistance et la seconde guerre mondiale ou la fidélité à la révolution d'Octobre 17 (qui ne jouent pas un rôle important aujourd'hui), mais sur beaucoup d'autres questions, en quelques dizaines d'années, les positions de LO se sont beaucoup infléchies.

Nous en avions déjà pas mal discuté. Je pense qu'on peut ajouter la pression de milieux particuliers, comme le corps enseignant, et les lubies éventuelles d'un ou quelques dirigeants, qui peuvent jouer un rôle considérable dans des petits groupes très structurés qui fonctionnent à la confiance. Pas grand chose à voir non plus avec les premiers écrits de Marx favorables au colonialisme...

Enfin, certes le "républicano-nationalisme" n'a jamais été la tasse de thé de LO, pourtant cela n'a pas gêné cette organisation de diffuser le livre de Fadela Amara qui dégoulinait de cette idéologie puante...

Selon leurs traditions et leurs socles idéologiques, et aussi leur public, les partis, qu'ils soient d'extrême-gauche, de gauche ou de droite, justifient leur politique, par exemple le soutien à l'opération Gérin, de manières très diverses, parfois opposées. Les uns avancent la laïcité, les autres les droits des femmes et/ou des homosexuels, d'autres des valeurs nationalistes (ou un cocktail de tout cela), mais ils se retrouvent tout de même parfois au bout du compte sur le même terrain.

Bref, l'air du temps est souvent plus fort que les traditions théoriques. Et ça ne vaut pas que pour LO bien entendu. Pour prendre un autre exemple qui nous rapproche davantage du colonialisme/impérialisme, souvenons-nous qu'il y eut, à la LCR, une tendance favorable à l'intervention impérialiste en Yougoslavie, certains camarades trouvaient même des justifications "internationalistes" à leurs positions et préconisaient la formation de "brigades internationales" pour défendre Sarajevo...

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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  Toussaint le Sam 15 Déc - 2:16

Je ne suis pas de l'avis de Babel et vérié, sur l'évolution infinitésimale de Marx, je pense que les textes cités pâr Bable et Le Glode montrent parfaitement le mépris des européens Marx et Engels pour ces sauvages de fanatiques. Ensuite, que ces entreprses coloniales aient été mal menées et qu'elles étaient des échecs tout provisoires, c'est une autre histoire.

Ces deux européens, bien de leur temps et de leur pays, n'ont même pas eu les réactions certes idéalistes mais ô combien plus proches d'un soutien aux résistances de ceux que Marx qualifait de "fanatiques" que l'on pouvait trouver un siècle et plus auparavant chez des (entre "des" et "les", il y a une sacrée marge) écrivains des Lumières et même avant.

Ensuite, que la gauche ne doive pas ses errances à Marx et Engels, probablement en effet, simplement c'est une même position, avec certaines des mêmes causes fondamentales plus quelques autres assez bien cernées à mon avis.
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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  Eugene Duhring le Sam 15 Déc - 10:54

Toussaint a écrit:Je ne suis pas de l'avis de Babel et vérié, sur l'évolution infinitésimale de Marx, je pense que les textes cités pâr Bable et Le Glode montrent parfaitement le mépris des européens Marx et Engels pour ces sauvages de fanatiques. Ensuite, que ces entreprses coloniales aient été mal menées et qu'elles étaient des échecs tout provisoires, c'est une autre histoire.

Ces deux européens, bien de leur temps et de leur pays, n'ont même pas eu les réactions certes idéalistes mais ô combien plus proches d'un soutien aux résistances de ceux que Marx qualifait de "fanatiques" que l'on pouvait trouver un siècle et plus auparavant chez des (entre "des" et "les", il y a une sacrée marge) écrivains des Lumières et même avant.

Ensuite, que la gauche ne doive pas ses errances à Marx et Engels, probablement en effet, simplement c'est une même position, avec certaines des mêmes causes fondamentales plus quelques autres assez bien cernées à mon avis.
Personne ne conteste que Marx et Engels aient eu une vision pro-colonialiste à un moment donné, ce qui a été démontré c'est l'évolution de cette pensée par eux-mêmes dans un contexte de déchaînement des forces coloniales des bourgeoisies européennes. Si on ne peut raisonnablement pas verser au bilan du marxisme la responsabilité des positions et de l'histoire de la sociale-démocratie, il est évident que toute l'activité de Lénine et Trotsky sur la question trouvait son prolongement dans celle de Marx et Engels.

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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  verié2 le Sam 15 Déc - 11:33

Duhring
ce qui a été démontré c'est l'évolution de cette pensée par eux-mêmes dans un contexte de déchaînement des forces coloniales des bourgeoisies européennes.
Pour une fois, entièrement d'accord avec Duhring.
Ce qui caractérise en effet Marx et Engels, c'est que, même si, au départ, ils partageaient des préjugés européo-centristes, ils ont été capables de s'en débarrasser !
Toussaint
Je ne suis pas de l'avis de Babel et vérié, sur l'évolution infinitésimale de Marx
Je n'ai jamais dit que cette évolution était "infinitésimale" et Babel non plus. Les textes qu'il a mis en ligne montrent justement le contraire.
Toussaint
que la gauche ne doive pas ses errances à Marx et Engels, probablement en effet, simplement c'est une même position, avec certaines des mêmes causes fondamentales plus quelques autres assez bien cernées à mon avis.
Il y a sans doute en commun un vieux fond d'européo-centrisme. Mais les causes fondamentales sont à mon avis à chercher dans l'intégration du mouvement ouvrier dans les grands Etats impérialistes (1). Or ce mouvement ouvrier n'en était qu'à ses tout débuts, et par conséquent par encore intégré à l'ordre capitaliste au moment où Marx et Engels défendaient leurs premières positions pro-colonialistes...
--
1) Il y a notamment la question de l'"aristocratie ouvrière" et des miettes dont l'impérialisme lui permet de bénéficier, mise en avant par Lénine, mais les études plus récentes, notamment celles de Cliff (voir les liens fournis par Sylvestre) semblent montrer que c'est l'ensemble de la classe ouvrière qui a bénéficié de ces miettes...

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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  sylvestre le Sam 15 Déc - 13:10

Toussaint a écrit:
Ces deux européens, bien de leur temps et de leur pays, n'ont même pas eu les réactions certes idéalistes mais ô combien plus proches d'un soutien aux résistances de ceux que Marx qualifait de "fanatiques" que l'on pouvait trouver un siècle et plus auparavant chez des (entre "des" et "les", il y a une sacrée marge) écrivains des Lumières et même avant.

A qui et à quels textes fais-tu référence ?
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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  Toussaint le Dim 16 Déc - 2:48

Personne ne conteste que Marx et Engels aient eu une vision pro-colonialiste à un moment donné

Ce n'est pas ce que je vois à la lecture du fil, mais bon... Very Happy

Je n'ai jamais dit que cette évolution était "infinitésimale" et Babel non plus.

Non, c'est moi qui l'ai dit, et je me suis trompé, le bon qualificatif est "infime", et je le maintiens... Very Happy

Il y a sans doute en commun un vieux fond d'européo-centrisme.

Quant à moi, j'enlève sans hésitation le "sans doute" et "vieux". Et je maintiens qu'il s'agit d'une position qui a eu des correspondances dans les positions des mouvements ouvriers et des partis ouvriers européens qui ne se sont pas opposés à la colonisation avec un ensemble touchant. Les sottises de Rosa Luxembourg sur la question nationale sont de la même matrice... Alors, certes on peut miser sur le dogme de l'infaillibilité marxiano-engelienne, mais perso, ce genre de réactions m'intéresse assez peu. Si vous trouvez que ces deux personnages se sont bougés contre la colonisation, eh bien, nous n'avons pas le même point de vue, à tous les sens du terme.

Pour sylvestre, il y a eu par exemple des textes de Diderot, et d'autres, pas le temps de chercher mais je vais retrouver, il y a eu même si je me souviens bien des passages de Montaigne dans lesquels il conteste le droit et la légitimité de la colonisation, pas seulement de ses excès répressifs ou de ses échecs partiels ou momentanés à construire "autre chose" en lieu et place de ce qui a été détruit. Encore une fois, dénoncer la violence et l'avidité , les échecs est une chose, s'opposer à toute conquête coloniale, à tout vol d'un pays, à toute expropriation d'un peuple en est une autre. C'est ce que je ne vois pas, jamais et nulle part dans les textes de ces deux personnages. Et on peut essayer de chercher, on ne peut me le montrer, dont acte.

Pour le glode et ses insinuations immondes, je suis impatient de le voir réagir à ceci:

http://www.al-kanz.org/2012/12/14/islamophobie-docteur-voile/

http://oumma.com/15114/ne-auscultee-a-cause-voile

Si ce genre de pratiques est un pas en avant pour la civilisation de ces femmes arriérées, à défaut d'une position "marxiste", on aura un propos marxien.
Je caricature, évidemment, sur le fond, je reste certain de l'idiotie de juger de gens comme Marx en fonction de tel ou tel point où il montre ses limites humaines et je ne crois pas qu'aujourd'hui il serait sur ces positions de l'époque, il aurait continué à évoluer... Mais lorsqu'on agite Marx pour trancher des débats tels que la question du voile comme la posent la bourgeoisie européenne et ses médias, alors il faut bien
pointer que l'entreprise est vouée à l'échec. Au delà, il y a la méthode de l'argument d'autorité. Cela me rappelle un film, Gettysburg dans lequel un officier sudiste prétend contrer le discours évolutionniste de ses camarades en leur disant qu'ils n'oseraient pas dire que le général Lee descend du singe...
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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  sylvestre le Dim 16 Déc - 11:23

Toussaint a écrit: Et je maintiens qu'il s'agit d'une position qui a eu des correspondances dans les positions des mouvements ouvriers et des partis ouvriers européens qui ne se sont pas opposés à la colonisation avec un ensemble touchant. Les sottises de Rosa Luxembourg sur la question nationale sont de la même matrice...

Ce que tu dis là est d'un simplisme déconcertant. Les racines de la position de Luxemburg sur la question nationale sont bien connues et d'une toute autre nature :
- Le débat se situait de toutes façons essentiellement sur la question de la libération nationale de pays européens dominés par d'autres pays européens
- En particulier la position de Luxemburg est clairement liée à l'expérience particulière du mouvement ouvrier polonais et de la nature particulière et changeante de la question nationale polonaise vis-à-vis l'Etat russe et le mouvement ouvrier russe. Voir là-dessus le très bon texte de Karl Radek : La question polonaise et l'Internationale


Pour sylvestre, il y a eu par exemple des textes de Diderot, et d'autres,


J'ai mal formulé ma question : je me demandais dans quel texte Marx les taxait de "fanatiques".

s'opposer à toute conquête coloniale, à tout vol d'un pays, à toute expropriation d'un peuple en est une autre. C'est ce que je ne vois pas, jamais et nulle part dans les textes de ces deux personnages. Et on peut essayer de chercher, on ne peut me le montrer, dont acte.

Comment ça nulle part ? Et ça c'est quoi ?

ce que nous a montré l'ancienne Rome sur une échelle monstrueuse se répète de nos jours en Angleterre. Le peuple qui subjugue un autre peuple se forge ses propres chaînes
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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  Babel le Dim 16 Déc - 17:09

Toussaint a écrit:
Pour sylvestre, il y a eu par exemple des textes de Diderot, et d'autres, pas le temps de chercher mais je vais retrouver, il y a eu même si je me souviens bien des passages de Montaigne dans lesquels il conteste le droit et la légitimité de la colonisation, pas seulement de ses excès répressifs ou de ses échecs partiels ou momentanés à construire "autre chose" en lieu et place de ce qui a été détruit.

[Note marginale au débat]
Voici un extrait particulièrement célèbre du Livre III des Essais, de Montaigne, consacré à la colonisation des nations amérindiennes.

CHAPITRE VI : "Des Coches".

Nostre monde vient d'en trouver un autre (et qui nous respond si c'est le dernier de ses freres, puis que les Dæmons, les Sybilles, et nous, avons ignoré cettuy-cy jusqu'à c'est heure ?) non moins grand, plain, et membru, que luy : toutesfois si nouveau et si enfant, qu'on luy apprend encore son a, b, c : Il n'y a pas cinquante ans, qu'il ne sçavoit, ny lettres, ny poix, ny mesure, ny vestements, ny bleds, ny vignes. Il estoit encore tout nud, au giron, et ne vivoit que des moyens de sa mere nourrice. (...)

Bien crains-je, que nous aurons tres-fort hasté sa declinaison et sa ruyne, par nostre contagion : et que nous luy aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts. C'estoit un monde enfant : si ne l'avons nous pas fouëté et soubsmis à nostre discipline, par l'avantage de nostre valeur, et forces naturelles : ny ne l'avons practiqué par nostre justice et bonté : ny subjugué par nostre magnanimité. La plus part de leurs responces, et des negotiations faictes avec eux, tesmoignent qu'ils ne nous devoient rien en clarté d'esprit naturelle, et en pertinence.

L'espouventable magnificence des villes de Cusco et de Mexico, et entre plusieurs choses pareilles, le jardin de ce Roy, où tous les arbres, les fruicts, et toutes les herbes, selon l'ordre et grandeur qu'ils ont en un jardin, estoient excellemment formees en or : comme en son cabinet, tous les animaux, qui naissoient en son estat et en ses mers : et la beauté de leurs ouvrages, en pierrerie, en plume, en cotton, en la peinture, montrent qu'ils ne nous cedoient non plus en l'industrie. Mais quant à la devotion, observance des loix, bonté, liberalité, loyauté, franchise, il nous a bien servy, de n'en avoir pas tant qu'eux : Ils se sont perdus par cet advantage, et vendus, et trahis eux mesmes.

Quant à la hardiesse et courage, quant à la fermeté, constance, resolution contre les douleurs et la faim, et la mort, je ne craindrois pas d'opposer les exemples, que je trouverois parmy eux, aux plus fameux exemples anciens, que nous ayons aux memoires de nostre monde pardeçà.(...) tant de milliers d'hommes, femmes, et enfans, se presentent et rejettent à tant de fois, aux dangers inevitables, pour la deffence de leurs dieux, et de leur liberté : cette genereuse obstination de souffrir toutes extremitez et difficultez, et la mort, plus volontiers, que de se soubsmettre à la domination de ceux, de qui ils ont esté si honteusement abusez : et aucuns, choisissans plustost de se laisser defaillir par faim et par jeusne, estans pris, que d'accepter le vivre des mains de leurs ennemis, si vilement victorieuses : je prevois que à qui les eust attaquez pair à pair, et d'armes, et d'experience, et de nombre, il y eust faict aussi dangereux, et plus, qu'en autre guerre que nous voyons. (...)

Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance, et inexperience, à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice, et vers toute sorte d'inhumanité et de cruauté, à l'exemple et patron de nos moeurs. Qui mit jamais à tel prix, le service de la mercadence et de la trafique ? Tant de villes rasees, tant de nations exterminees, tant de millions de peuples, passez au fil de l'espee, et la plus riche et belle partie du monde bouleversee, pour la negotiation des perles et du poivre : Mechaniques victoires. Jamais l'ambition, jamais les inimitiez publiques, ne pousserent les hommes, les uns contre les autres, à si horribles hostilitez, et calamitez si miserables.

Quant à Diderot, cet extrait non moins fameux du Supplément au Voyage de Bougainville, de 1772, exprime de façon éloquente les sentiments que lui inspiraient les entreprises coloniales occidentales :

« Pleurez, malheureux Taïtiens ! pleurez ; mais que ce soit de l’arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci, dans une main, et le fer qui pend au côté de celui-là, dans l’autre, vous enchaîner, vous égorger, ou vous assujettir à leurs extravagances et à leurs vices ; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu’eux. Mais je me console ; je touche à la fin de ma carrière ; et la calamité que je vous annonce, je ne la verrai point. Taïtiens ! mes amis ! vous auriez un moyen d’échapper à un funeste avenir ; mais j’aimerais mieux mourir que de vous en donner le conseil. Qu’ils s’éloignent, et qu’ils vivent. »

Puis s’adressant à Bougainville, il ajouta : « Et toi, chef des brigands qui t’obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d’effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous ; et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes ; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr ; vous vous êtes égorgés pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n’es ni un dieu, ni un démon : qui es-tu donc, pour faire des esclaves ?

Orou ! toi qui entends la langue de ces hommes-Là, dis-nous à tous, comme tu me l’as dit à moi, ce qu’ils ont écrit sur cette lame de métal : "Ce pays est à nous." Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si un Taïtien débarquait un jour sur vos côtes, et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres : "Ce pays appartient aux habitants de Taïti", qu’en penserais-tu ? Tu es le plus fort ! Et qu’est-ce que cela fait ? Lorsqu’on t’a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t’es récrié, tu t’es vengé ; et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ! Tu n’es pas esclave : tu souffrirais la mort plutôt que de l’être, et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Taïtien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t’emparer comme de la brute, le Taïtien est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu’il n’ait pas sur toi ? Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-nous pillé ton vaisseau ? t’avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? t’avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. Laisse-nous nos mœurs, tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris parce que nous n’avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu’y manque-t-il, à ton avis ? Poursuis jusqu’où tu voudras ce que tu appelles commodités de la vie ; mais permets à des êtres sensés de s’arrêter, lorsqu’ils n’auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l’étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières, la moindre qu’il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t’agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques. (...) »

L'un et l'autre de ces écrits témoignent de la véritable révolution du regard qui s'est opérée chez certains penseurs humanistes européens, dès la fin du XVIe siècle.

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Re: Marx et Engels sur la question coloniale

Message  gérard menvussa le Jeu 27 Déc - 15:13

Trouvé sur le blog de "contretemps" :

Marx au-delà de l’Europe. A propos d’un ouvrage de Kevin Anderson

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Nous publions cet article de Jean-Numa Ducange, qui figure dans le dossier du dernier numéro de la revue Contretemps. Ce dossier constitue une invitation à lire et à découvrir des travaux contemporains sur et à partir de Marx.



Il faut saluer l’excellente initiative des éditions Syllepse d’avoir entrepris la traduction et publication de l’ouvrage de Kevin Anderson1, et ce à peine deux ans après la parution aux États-Unis de l’ouvrage. L’auteur, à qui l’on doit déjà plusieurs contributions sur Marx et Hegel, est peu connu en France. Il s’impose désormais avec ce livre comme l’un des meilleurs spécialistes de Marx sur la délicate question des peuples “non-européens”.

Le propos est à inscrire dans un double contexte : d’une part, un approfondissement de la connaissance des textes de Marx, et d’autre part la large diffusion de l’idée selon laquelle Marx serait resté profondément eurocentrique, incapable de penser la diversité des structures politiques et sociales et leur évolution à l’échelle mondiale. Sur ce dernier point, soulignons que les publications abordant le problème du rapport de Marx à “l’Orient” ont été nombreuses. La plus fondamentale, et probablement la plus lue, est celle d’Edward Saïd sur l’orientalisme2, où Marx est inscrit dans une pensée occidentale colonialiste partageant comme les autres penseurs de son temps les préjugés concernant la supériorité des pays capitalistes ouest-européens. Plus récemment, les travaux d’Olivier Le Cour Grandmaison ont poussé jusqu’à la caricature l’image de Marx et Engels en défenseurs quasi inconditionnels de la colonisation européenne, afin d’établir un lien d’origine ambigu entre la gauche et la colonisation3. Et l’on pourrait allonger sans difficultés la liste des publications “post-coloniales” reproduisant des clichés, souvent totalement décontextualisés et qui s’économisent le moindre retour rigoureux aux textes qu’ils évoquent. Non pas que tout le courant des études coloniales présente ainsi Marx et les marxismes de façon aussi réductrice ; mais l’équation révolution jacobine - révolution - Marx - classe = blanc - Occident voire racisme n’est jamais très loin chez certains. Marx est ainsi considéré comme un penseur archaïque, bien moins radical que les nouvelles Cultural Studies par exemple, qui seraient davantage en phase avec le monde social par leur articulation subtile et critique des problématiques de “race”, genre et nation, là où Marx serait resté étroitement “classiste” et incapable de penser la question coloniale.



Marx en contexte : une évolution singulière

Anderson donne une véritable réponse argumentée à ces considérations expéditives. En un nombre de pages limité mais dense, il parvient à présenter méthodiquement et de strictement contextualisés les textes de Marx. Certains d’entre eux sont relativement connus (Grundrisse, manuscrits et préfaces sur la Russie) et d’autres – notamment en France – presque ignorés hors de quelques spécialistes. Anderson montre que la pensée dialectique de Marx est incompatible avec les approches simplistes qui lui sont associées le plus souvent, que celles-ci soient “marxistes” ou revendiquées comme telles ou bien encore délibérément hostiles à sa démarche de départ. L’ouvrage présente ainsi chronologiquement l’œuvre de Marx et ses évolutions sur les questions nationales, et plus particulièrement son attention grandissante à l’égard des sociétés non-occidentales ; il comprend un index et une bibliographie de bonne facture qui permettent de mesurer l’ampleur des recherches accomplies. Dans un premier temps, Anderson souligne que Marx, notamment dans le Manifeste de 1848, reste largement “ethnocentré” et ne raisonne sur les possibilités révolutionnaires qu’en Europe occidentale, avec de timides allusions aux indépendances éventuelles des pays colonisés dans les années qui suivent. L’auteur suit avec attention des textes d’apparence “secondaires” de Marx, en particulier ses contributions au journal New York Daily Tribune, dont de nombreux articles peu connus, que Roger Dangeville avait publié en son temps4. Si quelques textes sur la Chine et l’Inde indiquent déjà une bifurcation, c’est réellement en 1857, à l’occasion de la révolte des Cipayes en Inde, que Marx, sans changer encore radicalement de perspective, admet la possibilité que des révoltes “orientales” puissent être le signe d’un bouleversement plus général. Dans les Grundrisse, célèbres manuscrits du Capital dont la rédaction commence la même année, Marx avance une “théorie multilinéaire de l’histoire” (expression souvent répétée dans l’ouvrage d’Anderson) qui, des brefs développements sur le mode de production asiatique à son attention pour les formes “démocratiques” des communautés primitives, montre qu’il est loin de considérer le développement du capitalisme anglais comme un schéma pur et simple applicable au monde entier. La même idée se retrouve dans l’édition française du livre I du Capital, parue entre 1872 et 1875, où Marx exprime clairement l’idée que le capitalisme sous sa forme classique vaut avant tout pour l’Angleterre et ne saurait être généralisé d’un trait de plume pour le reste du monde. Cette édition française intervient après un événement majeur : la défaite de la Commune de Paris en 1871, véritable traumatisme pour tout le mouvement ouvrier européen en voie de constitution. Marx, sans bien évidemment se désintéresser des perspectives occidentales comme le montre par exemple sa Critique du programme de Gotha (1875, publiée post-mortem en 1891), prend du recul et redouble d’efforts pour étudier d’autres aires géographiques qu’il avait jusqu’ici relativement peu pris le temps de comprendre dans le détail. L’étude de la Russie et de ses particularités à la fin de sa vie (1879-1882) va être ainsi à l’origine de développements où s’exprime clairement une nouvelle lecture de l’histoire des peuples non-européens. Ses échanges avec Mikhailovsky, ses brouillons de lettres à Véra Zassoulitch tout comme la nouvelle préface à l’édition russe du Manifeste du parti communiste de 1882 montrent la recherche marxienne d’une autre voie pour la Russie, pays qui était encore considéré par l’intéressé comme un despotisme barbare irréformable quelques années plus tôt. Marx s’attache à comprendre les raisons du maintien de la communauté paysanne (mir) pour voir si les traditions communautaires qui lui sont liées ne pourraient pas constituer un embryon susceptible d’éviter la phase capitaliste. En parallèle de cet intérêt pour la Russie, Marx rédige ses “notebooks” qui constituent une série de cahiers manuscrits sur le colonialisme et de nombreux peuples asiatiques, montrant son grand intérêt pour les questions anthropologiques, en particulier pour les formes maintenues de propriétés communautaires. Le propos de Marx, comme celui d’Engels dans l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État sur le matriarcat, reflètent parfois les limites des connaissances de cette époque ; ils montrent néanmoins qu’une des grandes préoccupations de Marx à la fin de son existence fut bien la tentative de saisir les complexités de l’évolution mondiale, à rebours d’un schéma unilinéraire tel que l’on a pu le formuler au vingtième siècle à partir de quelques énoncés lapidaires.

Grâce à cette entreprise méticuleuse, Anderson nous informe de l’avancée des travaux relatifs à l’édition des oeuvres complètes de Marx et Engels en langue originale (Marx Engels Gesamt Ausgabe) qui, quoiqu’elle ne révèlera désormais probablement plus aucun texte susceptible de bouleverser fondamentalement les perspectives, permet d’affiner nos connaissances sur les dernières travaux des années 1880. C’est là un des grands mérites de l’ouvrage : d’aucun pourront dire que Kevin Anderson ne révèle pas de grande nouveauté pour qui connaît minutieusement la trajectoire de Karl Marx et son évolution intellectuelle. Ce serait faire l’impasse sur un problème essentiel : jusqu’ici aucun ouvrage un tant soit peu diffusé et accessible ne proposait une mise au point précise sur cette question, en particulier dans le domaine francophone où il faut remonter, sauf en tenant compte de rares exceptions5, aux années 1970 pour pouvoir trouver des références consistantes et sérieuses sur ce point6. Et l’indigence des commentaires de certains sur Marx et les peuples non-européens montrait qu’une telle synthèse devait voir le jour ; avant Anderson seuls quelques érudits consultant la MEGA pouvaient avoir accès aux développements les plus originaux de Marx... A noter que l’usage des textes de Marx par l’auteur est exemplaire : il ne se contente pas d’analyser dans le détail les principaux textes connus mais utilise tous les types de manuscrits en mettant en avant les brouillons, notes, correspondances, textes courts parus dans les journaux de l’époque, offrant ainsi un panorama très riche de textes soigneusement référencés, d’autant que la postérité marxiste est également présentée, en particulier l'histoire des éditions successives, qu'un rappel en annexe présente de façon succincte mais utile.

La même remarque s’applique au traitement de la question nationale, dont les textes avaient déjà été publiés et étudiés depuis plusieurs décennies : on sait que Marx s’est particulièrement intéressé à la Pologne et à l’Irlande, deux pays dont il a soutenu clairement l’émancipation nationale, qu’il voyait même comme un élément important pour le déclenchement de la révolution sociale en Europe. Les textes sur la guerre civile américaine montrent quant à eux, selon Anderson, une féconde articulation entre “race” et “classe” à travers la question spécifique de l’esclavage. Ils révèlent aussi une certaine Realpolitik de Marx qui refuse de rester spectateur dans la lutte qui oppose le Nord et le Sud, l’esclavagisme pour lui devant être vaincu.



Remarques critiques

Il arrive néanmoins que l’ouvrage soit parfois desservi par des propos trop tranchés. A opposer un “bon Marx” que l’on n’aurait volontairement pas lu – puisque la plupart des textes non publiés du vivant de Marx ont été connus au cours d’une séquence qui va grossièrement de 1930 à 1970 – à un vingtième siècle marqué par les falsifications et le stalinisme, il me semble que l’auteur esquive quelques problèmes d’importance et qui ne doivent pas être contournés, au risque de ne pas avoir l’écho qu’un tel travail historique et théorique mérite pourtant et de laisser prospérer les hypothèses critiques “orientalistes” présentées succinctement au début de cet article.

Il y a en effet quelque chose parfois d’un peu frustrant dans la démarche de l’auteur qui consiste à publier et présenter des extraits de textes de Marx souvent inédits, les expliquer dans leur contexte et les opposer de façon radicale et définitive aux usages “marxistes” – ou revendiqués comme tels – ultérieurs. Pour résumer à l’extrême et en caricaturant exagérément le propos, on pourrait dire : “lisez Marx, vous verrez à quel point il n’a rien à voir avec ceux qui se sont réclamés de lui ensuite”. La question demeure pourtant de comprendre pourquoi la Deuxième Internationale d’avant 1914, où de nombreux connaisseurs de l’œuvre de Marx occupaient des positions importantes, est restée pour une grande part “européocentrée”, même si des réflexions sur “l’Orient” existaient7. En Russie, malgré la préface connue de 1882, beaucoup ont longtemps cru qu’il fallait nécessairement passer par l’étape du capitalisme avant de pouvoir envisager une transition à un autre régime politique et social. On pourra objecter que nombre de textes dont il est question dans cet ouvrage n’étaient alors pas connus, restés à l’état de manuscrits. Mais cette indisponibilité n’a pas empêché par exemple Lénine de considérer avec sérieux le potentiel révolutionnaire des luttes anticoloniales... Preuve que la lecture de Marx et Engels à partir de ce qui pouvait être disponible avant les années 1930 pouvait servir à justifier le colonialisme (aile droite de la social-démocratie allemande) comme à le combattre avec virulence (Lénine) ; il s’agit là d’une question fondamentale pour la réception de Marx en politique, sur lequel l’auteur est ici peu disert. Car s’il est désormais incontestable et avéré avec cet ouvrage que le dernier Marx s’intéresse de près aux formes non-européennes de développement, l’absence de texte cohérent et structuré un tant soi peu consistant publié par Marx lui-même empêche tout jugement définitif et laisse ouvert une large palette d’interprétations. De ce point de vue, la dissociation quasi-totale avec l’œuvre d’Engels choisie ici pose également un problème car si on peut séparer Marx de Engels sur un certain nombre de points, comment ne pas évoquer clairement que le plus fidèle compagnon du penseur, dont il est rarement question dans l’ouvrage d’Anderson, eut des propos “grands allemands” à l’égard des populations slaves, qui ont laissé de profondes traces et révèlent les ambiguïtés du mouvement ouvrier sur ces questions ? Il suffit de relever les préjugés dans le parti le plus sensible à la question nationale avant 1914 pour s’en convaincre : la “petite Internationale” en Autriche-Hongrie avait donné lieu aux célèbres développements d’Otto Bauer, mais ses riches réflexions coexistaient avec une pratique “grande allemande” laissant peu de place aux Tchèques, une des composantes majeures de l’Empire8.

Peut-on simplement opposer les richesses de Marx au stalinisme le plus caricatural, et donc oblitérer des réflexions majeures sur les questions évoquées ici entre Marx et Staline, à commencer par les austro-marxistes dès avant 1914 ? On pourra objecter : c’est là l’enjeu d’un autre livre. Certes, mais là encore Kevin Anderson ne s’interdit pas des regards sur le vingtième siècle, en particulier sur le traitement des textes de Marx en URSS, ou encore lorsqu’il évoque à la fin de son ouvrage les formes indigènes de résistance actuelle en Amérique Latine (Bolivie, etc.) fondées sur les liens créés par les communautés traditionnelles, ou encore lorsqu’il revient sur la question du racisme aux États-Unis, selon lui déjà bien saisie par Marx. Or, en évoquant le stalinisme, que l’on peut fort légitimement opposer à Marx au regard des déformations des textes de ce dernier et des crimes qui ont été commis en son nom, Kevin Anderson ne retient pas les réflexions de ceux qui vont, au sein du marxisme-léninisme stalinisé, tenter “d’orientaliser” le marxisme pour l’adapter aux conditions des pays non européens. Puisqu’il est question de politique stalinienne à plusieurs reprises dans l’ouvrage pour la critiquer, pourquoi de ne pas traiter l’usage “asiatique” des textes de Marx et Engels, en particulier en Chine et au Vietnam, qui ont concerné directement ou indirectement des partis de masse et des millions d’individus, question qui mérite certainement plus que d’être balayée en quelques mots ? Faut-il n’y voir uniquement que de grossières manipulations bureaucratiques ? Certains textes journalistiques évoqués dans le détail par Anderson ont été par exemple depuis très longtemps mobilisés par les communistes chinois, qui avaient le souci d’ancrer leur “sinisation” du marxisme en le fondant sur des textes du père fondateur9. Phénomène historique qui a engendré, quoique l’on pense des tragédies ultérieures, un bouleversement considérable de l’ordre social en Asie ; le changement de régime en Chine à partir de 1949 a en effet stimulé des réflexions dans le monde entier sur “l’orientalisation” du marxisme, qui ne peuvent être ignorés quoique l’on pense des destinées ultérieures du maoïsme. Ainsi, d’Otto Bauer à Mao, au-delà – c’est peu de le dire ! – des fortes différences qui les caractérisent, il y a en commun une réflexion sur l’avenir des peuples non européens ou non occidentaux à partir d’une lecture de Marx, et ce avant même que ne soit connu dans le détail nombre de textes présentés ici. Parce qu’ils prônaient la révolution sociale en se fondant sur l’analyse et l’expérience historique la lecture de nombre de textes de Marx - au premier rang desquels le très efficace Manifeste communiste, tout europécentré soit-il - a encouragé dans le monde entier la révolte contre l’ordre établi.

Enfin, dans le même esprit, on pourra critiquer la contextualisation de certains textes. Évoquer la traduction française livre I du Capital montre certes que Marx modifie sa perspective, mais il n’est pas certain que ces différences soient apparues si nettes à la parution du texte en 1875 : il s’agit donc là essentiellement d’une lecture rétrospective qui minore l’absence de discussion réelle sur cette question à l’époque. On pourra argumenter en soulignant la faible pénétration et assimilation du marxisme en France, pointer les résumés caricaturaux du Capital qui ont été diffusés à la fin du dix-neuvième siècle, comme celui de Gabriel Deville qui fait bon ménage d’aspects majeurs de la pensée de Marx. Il n’en demeure pas moins qu’en insistant sur un aspect qui semble être apparu secondaire aux acteurs de l’époque, Anderson a peut-être tendance à oublier les processus sélectifs de la lecture d’un texte aussi dense que le Capital, qui affecte aussi une histoire éditoriale politisée et complexe... Que montre bien encore d’une certaine manière le difficile accès en 2012 pour le lecteur français à certains textes de Marx présentés ici ! De manière générale, le panorama – insistons une dernière fois d’une érudition sans faille et tordant le cou à bien des légendes – proposé sous-estime peut-être la capacité mobilisatrice des simplifications critiquées ici. Le marxisme stalinisé a été à l’origine d’une sombre instrumentalisation et fut dévastateur, mais il avait dans le même temps une certaine force pédagogique et militante expliquant que l’on soit “passé à côté” des textes mentionnés dans cet ouvrage, y compris lorsque nombre d’entre eux étaient connus. Ainsi il me paraît un peu réducteur d’attribuer cette méconnaissance à la seule censure soviétique, car ils renvoient à des processus d’appropriation politique et militante qui recouvrent des réalités bien plus larges.

Ce ne sont là que quelques remarques sur un ouvrage qui fera désormais incontestablement référence et dont l’essentiel du contenu propose une réponse parfaitement adéquate à ceux qui présentent Marx comme un penseur confiné à des problématiques du dix-neuvième siècle ouest-européen, peu à même de comprendre les évolutions majeures qui commençaient à se dessiner en-dehors de l’Europe. Il montre par ailleurs un point assez banal pour qui connait bien Marx mais illustré ici avec un talent particulier : à travers ses multiples notes et manuscrits, on perçoit combien Marx est quelqu’un qui travaille de façon très besogneuse et détaillée pour comprendre par exemple, souvent à partir de sources diversifiées et complexes, les diverses formes de propriété foncière à l’échelle de plusieurs siècles. Préoccupation “positiviste” en quelque sorte, mais qui va toujours de pair avec une grande capacité d’abstraction pour comprendre l’évolution historique et ses conséquences sur le long terme ; l’aller et retour entre les faits bruts et déchiffrés dans leur détail et une réflexion totalisante pour penser le capitalisme contemporain apparaît, après la lecture de ce livre, comme un héritage précieux légué par Marx. Et dont certains de ses critiques pourraient modestement s’inspirer.
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