"Vivre à midi", de Jean-Louis Bory (1977)

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"Vivre à midi", de Jean-Louis Bory (1977)

Message  Byrrh le Mar 18 Sep - 14:15

A la suite du texte du PSTU brésilien que j'ai posté il y a quelques jours, je publie ces remarquables passages de Vivre à midi, essai de Jean-Louis Bory publié en 1977 dans l'ouvrage Comment nous appelez-vous déjà ? Ces hommes que l’on dit homosexuels (éd. Calmann-Levy), réédité en 2007 sous le titre Vivre à midi par H&O Editions.

Des passages assez stimulants, je pense, que l'on doit à un intellectuel bourgeois lucide, comme il n'y en a hélas plus guère à notre époque.



[…] Question de milieu ? Assurément. De même qu’il est difficile à un ouvrier, à un paysan, en général à un individu des masses populaires, de reconnaître et d’accepter sa propre homosexualité, de même il lui est extrêmement ardu de la faire accepter par son milieu. Il ne jouit pas de moyens d’expression pour s’expliquer, pour se défendre – encore qu’il puisse recourir avec succès à l’humour ou au baratin. Le conditionnement socio-culturel, dont l’Imposture logique est la pièce maîtresse, agit avec plus de puissance, plus d’efficacité chez les familles ouvrières, paysannes – populaires – et petites-bourgeoises que dans les familles bourgeoises, où culture et information offrent des armes de résistance et de contestation. Culture et information dont ces mêmes classes bourgeoises tiennent écartées ces mêmes masses populaires qu’elles entendent maintenir dans l’ordre et dans l’obéissance (pour une meilleure exploitation, donc une plus substantielle rentabilité – tout se tient). Les milieux populaires n’envisagent pas une seconde de contester un état de choses présenté comme non contestable et offrant comme finalité : normalité, respectabilité (la bonne réputation), la sécurisante vie tranquille « comme tout le monde » à l’abri du « qu’en dira-t-on », agrémentées de l’espoir que, en suivant cette route, non seulement on s’intégrera à la société bâtie sur cet état de choses (ce qui est vrai) mais qu’on court la chance d’y faire son chemin et d’accéder aux classes supérieures. La carotte. Sinon, le bâton. Comment, dans ces conditions, attendre d’ouvriers, de paysans, de petits-bourgeois qu’ils ne crient pas « tue ! assomme ! » sur la lope qui « se fait taper dans la lune » ? – sans vouloir seulement « entendre raison », mais au contraire (et parce que la technique de discussion consiste à répéter la même chose mais chaque fois plus fort) en gueulant « T’es pédé ! T’es pédé ! Sale pédé ! » Et comment attendre d’un ouvrier ou d’un paysan ou d’un petit-bourgeois qu’il fasse sans se cacher l’amour avec un copain ?

[…] C’est pour tout cela que je témoigne, pour dire tout cela. Et ceci surtout : l’homosexualité est viable, puisque je la vis. On peut être homosexuel sans pour cela être pervers (je n’ai pas beaucoup d’imagination sur ce plan-là) ni criminel ; on peut être homosexuel et payer parfaitement ses impôts ; on peut être homosexuel et chéri de sa concierge. On peut être homosexuel et être estimé et aimé de beaucoup de gens bien « sous tous les rapports » et dont la grande majorité ne partage pas ma « religion » – qu’ils connaissent. On peut être homosexuel et avoir beaucoup d’amitiés féminines. Bref, on peut être homosexuel et être à l’aise dans sa peau, et même, dans la mesure où cela est possible, trouver le bonheur.

C’est là qu’on arrive à un tournant, tout risque d’y capoter. C’est bien joli tout ça et bien réconfortant, ah vous êtes à l’aise dans votre peau ? on est bien content de l’apprendre. Ah vous êtes heureux ? bravo bravissimo. Mais vous êtes à l’aise dans votre peau, et il vous arrive d’être heureux, parce que vous êtes vous, c’est-à-dire un privilégié. On vous accorde le luxe de manifester cette sincérité intrépide parce que la partie émergée de votre iceberg est parfaitement respectable. On ne peut plus rassurante pour les valeurs bourgeoises. Professeur, vous comptez parmi ces mandarins de l’enseignement que sont les agrégés, et même du côté un peu snob de la chose, une agrégation qui ne sert plus à rien, l’agrégation des lettres classiques, français, latin, grec, le mandarinat du mandarinat. Romancier, on vous a collé tout de suite pour votre premier livre, que vous l’ayez voulu ou non, le label de la parfaite consommation de « qualité » avec appellation contrôlée : le prix Goncourt. Journaliste, vous collaborez à l’hebdomadaire de la gauche élégante. Vous pouvez, vous envoyant en l’air, culbuter pour montrer la partie immergée de l’iceberg qui, elle, n’est pas respectable : le dessus fait passer le dessous.

Autre chose : votre notoriété vous notabilise. Et les notables ne se mangent pas entre eux. Que vous le vouliez ou non, vous êtes du bon côté de la barrière, une solidarité implicite y joue, une espèce de complicité de classe, qui fait qu’on sourit et qu’on vous laisse faire.

C’est vrai, je suis un homosexuel qui a la permission d’être homosexuel parce qu’il est privilégié de la culture, du milieu social, de la réussite : je suis même à moi tout seul toute une chaîne de privilèges. Je suis né dans une famille intelligente, compréhensive, évoluée. J’ai pu poursuivre des études et recevoir cette culture qui est d’un énorme appui pour la prise de conscience de sa propre nature, et pour l’autolibération. J’exerce un métier qui me permet de m’exprimer par l’écrit et par la parole. Je vis dans une ville, dans un milieu, Paris, et à Paris, dans cette frange de l’intelligentsia bourgeoise de gauche, où la morale se veut assez compréhensive pour ne pas dire permissive. Il appartient même à un certain gauchisme de salon d’avoir des amis « pédérastes » comme on a des amis noirs, de préférence du « Black Power », c’est ça qui fait les dîners tant soit peu chics, en tout cas très parisiens. Et c’est surtout dans ce milieu-là que la notoriété notabilisante s’exerce à plein. Enfin, dernier privilège : j’habite dans un village de Beauce, où je suis considéré comme « artiste » c’est-à-dire comme quelqu’un qui n’est déjà pas comme tout le monde ; je suis, pour mes compatriotes qui m’ont vu naître et qui tous m’appellent Jean-Louis, un veau à cinq pattes. Que ce veau ait six pattes au lieu de cinq…

Mon homosexualité ne dérange pas. Parce qu’elle est élitaire. Comme dirait Minute dans ses moments d’inspiration drôle : je suis de la pédale mandarine. Mon homosexualité ne gêne pas parce qu’elle répond à l’idée que Monsieur-tout-le-monde se fait de l’homosexualité. Pour mieux l’intégrer au système social et même à l’Imposture Logique. C’est une des astuces et forces de l’Ordre que de récupérer ainsi, par la bande, les « déviants ». L’homosexualité est considérée comme un exquis raffinement de cette civilisation héritée de la Grèce. Efflorescence maladive, certes, mais ravissante. La fine fleur de la fleur des pois. Ou, pour rester dans les comparaisons botaniques, c’est l’orchidée qui, si mes souvenirs sont exacts, est aussi stérile qu’un peu fofolle. L’homosexualité est alors considérée (à ce moment-là elle est tolérable) comme une déviation de l’élégance, de la culture, de la sensibilité. On lui pardonne parce que c’est l’élégance, la culture et l’exquise pointe de sensibilité qui la font pardonnable.

A condition qu’elle soit distinguée. Chez les notables, par exemple. Si vous voilà notable, c’est que vous avez joué, peu ou prou, le jeu social selon la règle du jeu. La notabilité est le bon point que vous méritez alors ; elle ne l’accorde pas, ce bon point, à ceux-là, fussent-ils célèbres, qui ont mal joué ou n’ont pas respecté la règle. Cocteau fut de l’Académie française, Genêt n’en sera jamais. Genêt, Jean-Jacques Rousseau, Georges Bataille ne sont pas seulement « off », ils sont « out ». Ce passeport qui vous distingue en vous classant légèrement « off » mais très « in », nombre d’homos, pas forcément bourgeois, en rêvent. Ils aspirent à se faire pardonner, ils désirent leur intégration sociale si fort qu’ils jouent le jeu selon la règle avec plus de zèle encore que les autres. Dans l’espoir de trouver, dans la respectabilité de distinctions accordées par la société normale, une respectabilité marginale, ils prennent la défense de cette société qui les opprime. De la même manière que les pauvres défendent les privilèges des riches et le système capitaliste pour la seule raison qu’ils désirent la richesse. Ou comme les Noirs se déclarent conservateurs parce qu’ils veulent être bien considérés par les Blancs. Il y a aussi les oncles Tom de la pédale. Leur existence, du fait de leur marginalité sexuelle, est déjà si précaire qu’ils ne tiennent pas à voir accrue cette précarité par quelque revendication ; ils s’estiment trop contestables et contestés pour contester quoi que ce soit.

Distinguée, cette pédale tolérée pour rester tolérée doit rester distinguée. Si par malheur l’oncle Tom trébuche dans le fait divers ou, à plus forte raison, chute dans la « délinquance », plus de passeport. Puisqu’il dérange, il se trouve ramené à sa place : celle d’un réprouvé. Ainsi Pasolini : victime assurément puisque ce fut lui l’assassiné, mais que l’on accable plus que son assassin ; on crache sur son cadavre, on put lire dans la presse le soulagement vengeur de mères de famille, qui ignoraient tout de l’œuvre poétique, romanesque, critique et filmée de ce « tas d’ordures » (sic) appelé Pier Paolo Pasolini.

Deux poids, deux mesures donc. Ici comme ailleurs. Les travestis de l’Alcazar ou de chez Michou imitent Sylvie Vartan ou Sheila ; Jacques Chazot danse Le cygne noir dans une émission des Carpentier ; Salvador Dali exhibe Amanda ; Roger Peyrefitte résume suavement Notre amour à la télé ; Marcel Jouhandeau ne nous cache rien d’une passion récente ; Jean Cocteau entre à l’Académie en 1955 auréolé d’une réputation qui barra à jamais la route de la Coupole à André Gide. Mais qui pense que derrière cette façade de fête dont les acteurs sont tolérés parce qu’ils sont célèbres, il y a des machinistes, des menuisiers, des manœuvres, des chauffeurs, des obscurs qui, eux aussi, sont homosexuels et ne peuvent pas se permettre de l’être insolemment, c’est-à-dire ouvertement. Les « mandarins » ne constituent qu’une minorité ; plus de 80 % des homos se trouvent dans les professions où on s’attendrait le moins à les rencontrer : paysans, employés de bureau et de commerce, ouvriers, travailleurs de force, camionneurs, porteurs dans les gares, petits cadres, caissiers de banque. Rien ne les protège donc leur « vice » est intolérable. Leur existence est tissée d’une quantité incroyable de frustrations, et pas seulement d’ordre sexuel. D’autant que si la bougrerie des intellectuels, des artistes, est acceptée par les intellectuels, les artistes, celle des ouvriers ou des camionneurs n’est acceptée ni par les ouvriers ni par les camionneurs, qui peuvent à la rigueur tolérer que des intellectuels et des artistes en soient. Préjugé solide : les non-manuels, les artistes sont déjà un peu femmes, non ? Un soudeur à l’arc, le chauffeur d’un dix tonnes, quelle indécence – et quelle insulte. Encore un tour de prestidigitation de la classe au pouvoir : faire de ceux qui sont opprimés là des gens qui oppriment ici. C’est le prolo antipédé. Oppression sécurisante : elle donne à l’opprimé la satisfaction d’une revanche plus ou moins obscure en même temps que le sentiment de la bonne conscience, de jouer le jeu à son tour selon la règle donc d’être moins suspect envers ses propres oppresseurs. Le vrai courage homosexuel, ce n’est pas celui de la pédale mandarine, c’est celui de la pédale laborieuse. C’est elle qui lance le vrai défi à l’ordre établi.

A l’émission télévisée consacrée à l’homosexualité, la pédale représentée était éminemment mandarine : Roger Peyrefitte, Yves Navarre et moi-même. Tous trois écrivains bourgeois. J’avais reçu la veille de cette émission (en direct) une lettre à moi adressée par un groupe d’ouvriers d’usine. La voici.

« J’ignore si cette lettre vous parviendra à temps pour l’émission des « Dossiers de l’Ecran ». J’ignore si elle vous sera remise. Si oui, au nom des milliers que nous sommes, divulguez-en le texte. Merci.

« Si je prends la liberté de vous écrire, c’est pour vous dire de ne pas oublier de parler à tous les Français qui vous écouteront, de l’homosexualité. Je veux dire non pas de cette homosexualité qu’ils croient connaître, l’apanage d’une certaine société, d’un monde artificiel, tel le monde du spectacle, mais de l’autre, de celle que connaissent des milliers de jeunes et de moins jeunes en France, ouvriers d’usine, bureaucrates, routiers, maçons, etc., car là aussi on la connaît. Celle qui angoisse les jeunes parce que nous sommes au fond de nos villages, parce que nous restons incompris, parce que nous avons peur qu’un patron découvre ce que nous sommes et de ce fait nous renvoie, parce que nous avons peur de déclencher un drame familial, parce que nous nous sentons de l’autre côté de la barrière, un peu comme des exilés, des hors-la-loi. Je ne parlerai pas de l’inimitié que certains nous portent, bien souvent eux-mêmes des refoulés, ce serait tomber dans le racisme.

« Expliquez aux Français qui vous écoutent que nous ne sommes pas des monstres, que nous avons le droit à l’amour et au bonheur. Expliquez que nous ne sommes pas ces caricatures grossières, ces marionnettes que l’on se plaît à montrer sur les scènes ou dans les dessins des humoristes. Expliquez que nous sommes capables de sentiments et de souffrances. Je plains toujours le père ou la mère qui rient dans notre dos, qui nous critiquent, je les ai toujours plaints car souvent leur fils, leur fille ou un proche sont notre frère ou notre sœur.

« Alors, qu’on ne nous jette plus la pierre. Que le dialogue soit franchement ouvert. Nous sommes trop nombreux. On ne peut plus nous ignorer. »


J’ai lu cette lettre devant les caméras de la T.V. Je veux dire aussi « je » au nom de tous ceux qui, eux, ne peuvent pas se permettre de dire « je ». Parce qu’ils savent que, sortant de l’ombre, ils risquent tout. Parce que, eux, ils ne jouissent pas d’une notabilité, d’une notoriété protectrices. Parce que, eux, ils n’ont pas le privilège de la culture. Ils n’ont pas le privilège du pouvoir d’expression. Ils n’ont pas le privilège de l’indulgence à l’usage des artistes. Ils n’ont pas le privilège de vivre dans un milieu compréhensif. Rejetés par leur famille ; méprisés par leurs voisins ; licenciés par leur employeur ; suspectés quand ce n’est pas éliminés par leur syndicat ; malmenés par la police. Leur lot, c’est une timidité devenue maladive. La peur, le silence, l’asphyxie des provinces, la raillerie cruelle des copains, la haine. Pour refuge, ils ont, oui, ils ont le mensonge. C’est un refuge abominable. Et pour martyre, oui, ils les connaissent, la honte, l’indignité, la persécution des imbéciles. La voilà, la vraie « cage aux folles ». Et avec, pour seule perspective, cet enfer à la petite semaine qu’est la plus irrémédiable des solitudes. Zéro pour la fleur des pois. Pas d’orchidée pour Adonis. Le vrai drame de l’homosexualité, c’est l’homosexualité du pauvre, l’homosexualité vulgaire. C’est elle qui plaide le plus haut et le plus fort pour la « normalité » de l’homosexuel.

[…] Sans doute certaines idées font leur chemin. Celle-ci, par exemple, qu’un individu est sexuellement complexe, que sa sexualité comporte des colorations différentes comme celles d’un prisme, et que parmi ces colorations s’inscrivent celles de désirs homosexuels plus ou moins refoulés, cette idée on commence à l’accueillir de sang-froid. Dans les jeunes générations circulent des vues assez sereines et assez claires, déculpabilisantes et dédramatisantes, sur la bisexualité. « T’en es ? je dis pas non » ou « T’en es ? désolé j’aime pas ça » – point final. Attitude tout simplement civilisée.

Mais encore une fois, où, dans quels milieux, dans quelles couches sociales progressent-elles, ces idées, ces attitudes-là ? Imagine-t-on deux hommes danser ensemble (alors que deux femmes oui) dans un petit bal du samedi soir ? Deux femmes peuvent partager le même appartement, voire la même chambre ; à la rigueur deux hommes, s’ils sont jeunes, la cohabitation se justifie sans peine par des raisons pratiques ; c’est beaucoup plus délicat pour deux quadragénaires déjà installés dans l’existence ; c’est très difficile pour un quinquagénaire et un homme beaucoup plus jeune, même si ce jeune homme devient miraculeusement son neveu de la main gauche ; c’est très très difficile pour un quinquagénaire bourgeois et un ouvrier ; et si cet ouvrier est marocain par surcroît, c’est très très très très difficile. Toutes les chances pour que la récupération, donc l’intégration, ne marchent pas.

Et d’abord auprès de ceux chez qui on s’attendrait à ce que le mécanisme de la récupération par l’intégration à la majorité ne fonctionne pas. Les syndicats, parce que l’homosexualité est à leurs yeux un produit vicieux de la dégénérescence bourgeoise et du capitalisme, refusent l’homosexualité ouvrière ; mieux : ils ne la voient pas, elle n’existe pas puisqu’elle ne peut pas exister, l’homo prolo est rejeté dans le non-être. La gauche marxiste affiche officiellement une hostilité égale à celle de l’extrême droite. « Dans les pays où le prolétariat s’est audacieusement emparé du pouvoir, disait Gorki, l’homosexualité a été déclarée crime social et sévèrement punie. » Cuba, la Chine, l’U.R.S.S., qui, dans ce domaine, applique les lois de Staline, disposent d’un arsenal terriblement répressif – pauvres de nous. Au P.C.F., tout se passe comme si L’Humanité adoptait pour articles de foi les conclusions hostiles de l’Encyclopédie soviétique. D’ailleurs les militants de la plupart des partis politiques ont, devant les homos, des réflexes militaires : la première affaire de mœurs jette pieds et poings liés l’homo dans les griffes de la police, qui lui fait chanter l’air et la musique qu’elle veut ; traître à la Patrie, traître au Parti.

Cette incapacité des partis de gauche à aborder le problème de la sexualité dans toute sa latitude navre. Celle des partis de droite est « normale », ils défendent leur Système et son Imposture Logique. Mais l’opposition au Système ? La liberté sexuelle doit être sujet de réflexion pour la gauche et l’extrême gauche.

D’où la nécessité auprès de ces partis, non de la propagande – il ne s’agit pas de l’évangélisation pédaloïde des masses ! – mais de l’information contre le racisme sexuel des classes populaires. Mépriser par ignorance est une attitude méprisable. Et pourquoi ignorer ou feindre d’ignorer que, d’après les statistiques du ministère de la Justice donnant la répartition des condamnés pour homosexualité durant ces dernières années, en 1969 sur 284 réprimés, on compte 132 ouvriers, pour 8 salariés agricoles, 21 patrons de l’industrie et du commerce, 31 cadres moyens, 27 employés et 7 clergé-artistes-armée-police (ce qui ne signifie pas que la catégorie clergé-artistes-armée-police compte moins d’homos que la catégorie ouvriers, mais que ces homos-là, grâce à leur situation sociale, passent plus facilement à travers les mailles du filet) et que le nombre en 1970 était de 111 ouvriers sur 269 condamnés ; 123 en 1971 sur 306 ; 110 en 1973 sur 251 ? Ceux-là, tout le monde leur crache à la gueule. […]

Byrrh

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Re: "Vivre à midi", de Jean-Louis Bory (1977)

Message  vilenne le Jeu 20 Sep - 11:13

Texte d'un grand fond. Malheureusement, je connais mal la situation des homos dans les ans 70. La fin conclusive me semble mal fichue ou à côté de la plaque. Lorsqu'il écrit "le nombre en 1970 était de 111 ouvriers sur 269 condamnés ; 123 en 1971 sur 306 ; 110 en 1973 sur 251 ? Ceux-là, tout le monde leur crache à la gueule", il appuie sur une surreprésentation des ouvriers parmi les condamnés (il y avait condamnation pour homosexualité en 70 Shocked ). Mon interrogation est sur cette surreprésentation. Si on considère que la sexualité traverse toutes les classes, n'y a-t-il pas ici une représentativité correcte du simple fait que la population ouvrière était la csp la plus importante en 70 ?


vilenne

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Re: "Vivre à midi", de Jean-Louis Bory (1977)

Message  Byrrh le Jeu 20 Sep - 11:46

vilenne a écrit:(il y avait condamnation pour homosexualité en 70 Shocked ).
Eh bien, ces condamnations faisaient suite à des interpellations dans des hôtels ou sur ce qu'on appelle des "lieux de drague", c'est-à-dire des lieux publics isolés et sordides (vespasiennes, parcs, etc.) que les homosexuels n'avaient pas d'autre choix que de fréquenter pour se rencontrer et vivre une sexualité réduite à sa plus simple expression. Ces lieux étaient en général régulièrement ratissés par la police, qui n'hésitait pas, par l'entremise d'agents en civil ou d'indicateurs, à provoquer une situation de rapport sexuel pour pouvoir procéder à un flagrant délit.

vilenne a écrit:Mon interrogation est sur cette surreprésentation. Si on considère que la sexualité traverse toutes les classes, n'y a-t-il pas ici une représentativité correcte du simple fait que la population ouvrière était la csp la plus importante en 70 ?
C'est aussi mon avis. Cela dit, les homosexuels de la bourgeoisie avaient déjà leurs boîtes et établissements "select", dont les gérants graissaient la patte aux flics pour éviter les contrôles ; ils n'avaient pas besoin de se rendre sur des "lieux de drague" situés sur la voie publique.

A propos de la répression policière, voici ce qu'écrivait déjà Daniel Guérin en mars 1958 dans un article du n°15 de la revue La NEF, intitulé La répression de l’homosexualité en France (article reproduit en 1959 dans l'ouvrage Shakespeare et Gide en correctionnelle ?) :

A tous les échelons de la société

Comment a été appliquée cette législation rétrograde ?

J’ai tiré du Compte général de l’administration de la Justice criminelle, publié chaque année par le ministère de la Justice, un certain nombre de statistiques. Je n’envisagerai que le délit homosexuel simple, laissant volontairement de côté une série de délits encore beaucoup plus sévèrement réprimés, à savoir :

1° les actes commis, même sans violence, avec des mineurs de moins de 15 ans ;
2° les actes dits d’outrage public à la pudeur, pourchassés depuis quelques années avec une rigueur extrême ;
3° les actes homosexuels assortis de violence ;
4° l’enlèvement et le détournement de mineurs ;
5° l’excitation de mineurs à la débauche.

Mais, bien que mon champ d’investigation ait été volontairement limité, ce qu’il nous découvre est suffisamment éloquent.

Commençons par la profession des prévenus. Pour 1953-54-55, sur 836 homosexuels poursuivis, 511 étaient des hommes du peuple ou des manuels : artisans, employés, ouvriers, soit un peu plus de 61 % (1). Les ouvriers à eux seuls, représentaient 42 % !

Ces chiffres établissent :

1° Que contrairement à une idée fausse très répandue, notamment dans les milieux de gauche, et partagée par Lénine (2)*, l’homosexualité n’est pas l’apanage des classes privilégiées et que Wolfenden** a raison de conclure qu’elle existe à tous les échelons de la Société ;
2° Que ce n’est pas sur l’écrivain en renom, la vedette de l’écran, le parlementaire influent que s’acharne la répression, mais sur le petit, le faible, l’anonyme.
___________________
(1) En valeur absolue, les chiffres sont : artisans 20 ; employés 58 ; employés de commerce 23 ; manœuvres 114 ; apprentis 3 ; ouvriers 14 ; ouvriers spécialisés 50 ; ouvriers qualifiés 128 ; ouvriers mineurs 12 ; marins et pêcheurs 4 ; salariés agricoles 46 ; gens de maison 1 ; femmes de ménage 1 ; huissiers et gardiens 7 ; autres personnes de service 30, soit un total de 511.
(2) Propos de Lénine à Clara Zetkin, cités par Marie Bonaparte, Introduction à la théorie des instincts, 1951, pp. 131-133.

Notes de Byrrh :
* J’ai vérifié scrupuleusement les propos de Lénine rapportés par Clara Zetkin dans ses Souvenirs sur Lénine (Erinnerungen an Lenin, publiés dans la revue Die kommunistische Fraueninternationale en 1925), traduits de l’allemand et cités par Marie Bonaparte dans son ouvrage : il n’y est pas une seule fois question de l’homosexualité. Daniel Guérin est pris en flagrant délit de bluff…
** En 1957, en Grande-Bretagne, une commission d’universitaires, de médecins et de magistrats présidée par John Frederick Wolfenden publia un document qui préconisait la décriminalisation de l’homosexualité entre adultes consentants, le « Rapport Wolfenden ».


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Re: "Vivre à midi", de Jean-Louis Bory (1977)

Message  vilenne le Jeu 20 Sep - 12:13

Jsens que je vais chipoter...
Commençons par la profession des prévenus. Pour 1953-54-55, sur 836 homosexuels poursuivis, 511 étaient des hommes du peuple ou des manuels : artisans, employés, ouvriers, soit un peu plus de 61 % (1). Les ouvriers à eux seuls, représentaient 42 % !
61% des prévenus sont artisans, employés, ouvriers. Soit il y a quelque chose que je ne pige pas, soit il y a sous-représentation justement de ces catégories. La somme des artisans, employés, ouvriers ne constitue-t-elle pas une écrasante majorité de la pop francaise dans les ans 50 ?

La 1ère conclusion de Guérin est excellente (malgré ta vérification qui atténue la portée de la ptite attaque de Guérin l'anarchiste envers les léninistes Very Happy )
La 2ème conclusion est plus légère. Il ne nous donne pas les résultats de son recensement concernant la jet-set. C'est dommage, il nous demande d'y croire juste parce qu'il le dit. Je préfère de loin l'explication que tu en donnais plus haut dans le post.

vilenne

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Re: "Vivre à midi", de Jean-Louis Bory (1977)

Message  Byrrh le Jeu 20 Sep - 12:23

vilenne a écrit:Jsens que je vais chipoter...
Commençons par la profession des prévenus. Pour 1953-54-55, sur 836 homosexuels poursuivis, 511 étaient des hommes du peuple ou des manuels : artisans, employés, ouvriers, soit un peu plus de 61 % (1). Les ouvriers à eux seuls, représentaient 42 % !
61% des prévenus sont artisans, employés, ouvriers. Soit il y a quelque chose que je ne pige pas, soit il y a sous-représentation justement de ces catégories. La somme des artisans, employés, ouvriers ne constitue-t-elle pas une écrasante majorité de la pop francaise dans les ans 50 ?
C'est une bonne question. Si quelqu'un à des billes à ce sujet, qu'il ou elle nous en fasse profiter !

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Re: "Vivre à midi", de Jean-Louis Bory (1977)

Message  Byrrh le Jeu 20 Sep - 12:57

vilenne a écrit:La 2ème conclusion est plus légère. Il ne nous donne pas les résultats de son recensement concernant la jet-set. C'est dommage, il nous demande d'y croire juste parce qu'il le dit. Je préfère de loin l'explication que tu en donnais plus haut dans le post.
Voici des statistiques plus détaillées, portant cette fois-ci sur les années soixante. Elles sont reproduites par Pierre Hahn dans son article La répression des homosexuels en France, paru dans le n°66-67 de la revue Partisans (juillet-octobre 1972) :


(D’après D. DALLEYRAC, Dossier homosexualité, R. Laffont, 1968.)

* Pour les années 1965, 1966, les chiffres communiqués par le ministère de la Justice ne différencient plus les sexes. Mais il semble fort improbable, compte tenu des chiffres de l’année 1964 (3 femmes en tout), que le nombre des personnes du sexe féminin condamnées ait sensiblement augmenté.



Ces statistiques permettent mieux que tout commentaire d’apercevoir en fonction de quoi (et qui) l’on réprime : 21 petits commerçants contre 2 gros (en 1964), 24 contre 1 (1965), 19 contre 3 en 1966. Pas un seul industriel, en revanche, en 1964 ; et 2 pour 1965 et 1966. En revanche, 55 ouvriers qualifiés (en 1964), 64 (en 1965) et 66 (en 1966). Chez les O.S., 29 (en 1964) et une femme, 50 en 1965 et 47 en 1966.

Il suffit d’additionner ces chiffres, nous obtenons alors : 1191 condamnés des deux sexes (dont 3 femmes pour 1964), pour délit « d’homosexualité ». Et sur ce nombre : 303 ouvriers (O.S. et O.Q.). La répression de l’homosexualité, au niveau judiciaire reflète, avec une fidélité exemplaire, l’opposition entre ceux qui détiennent les moyens de production et leurs victimes.

Voici, sur la répression policière des homosexuels, ce que nous apprenons pour la seule année 1972 (et ce ne sont que les premiers chiffres, donnés par la Préfecture de Police). Ces chiffres sont cités par Le Monde du 18 avril : « Pour ce qui concerne les homosexuels, 492 interpellations ont été opérées au bois de Boulogne et 18 au bois de Vincennes. Pour les outrages publics à la pudeur, 47 personnes ont été interpellées au bois de Vincennes et 21 au bois de Boulogne.

« De leur côté, la brigade Mondaine et la brigade des Mineurs ont interpellé sur la voie publique, pendant la même période, 38 personnes… Enfin, le contrôle de trente-neuf débits de boisson a permis l’interpellation de quarante-neuf travestis, l’ouverture de trente-cinq procédures pour outrages publics à la pudeur… »

Inutile de revenir sur les affaires d’« outrage public à la pudeur » (voir la répression de l’homosexualité en France). On condamne les homosexuels à une vie clandestine, sauf – bien entendu – s’ils sont industriels ou « gros commerçants ». Et après, au nom de la loi, on les « interpelle » et on les met à la disposition du Parquet. Et après quoi, ça recommence…

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Re: "Vivre à midi", de Jean-Louis Bory (1977)

Message  vilenne le Ven 21 Sep - 11:16

J'ai failli ne pas voir ta réponse...

Constat 1. Il y a eu un bond quantitatif important entre 64 et 65 : ~25% de condamnation en plus. Il y a manifestement eu un fait politique ou un évènement que je ne connais pas qui a abouti à un durcissement de l'oppression.
Constat 2. Les chiffres sont faibles pour bcp de csp. Du coup, il est difficile d'établir des faits significatifs hormis les csp représentant les populations les plus importantes. A savoir, les bonds importants entre 64 et 65 concerne les employés de bureau, ouvriers qualifiés et spécialisés, les manoeuvres, les salariés agricoles, et les personnes non actives (qu'est-ce qu'on met dans cette catégorie ?). J'hésite à citer les contremaitres car le nombre de départ est très faible (1).
Si on s'arrête là, les chiffres sont suffisamment probants pour se rendre compte que ce sont effectivement les plus faibles qui sont victimes d'un durcissement de l'oppression.
Toutefois,
Constat 3. L'évolution entre l'année 65 et 66 inverse le constat. Hormis un évènement que je ne vois pas (le concile Vatican II ?), l'oppression s'allège nettement pour les catégories défavorisées (regarde les manoeuvres de 61 à 8! ,les salariés agricoles /2) ou une stabilisation pour les ouvriers. Malheureusement les chiffres pour les csp favorisés sont tellement faibles qu'il est difficile d'en tirer une conclusion.

Tu dis : "1191 condamnés des deux sexes (dont 3 femmes pour 1964), pour délit « d’homosexualité ». Et sur ce nombre : 303 ouvriers (O.S. et O.Q.). La répression de l’homosexualité, au niveau judiciaire reflète, avec une fidélité exemplaire, l’opposition entre ceux qui détiennent les moyens de production et leurs victimes."
Pas vraiment. Si tu ajoutes les salariés agricoles, on a à priori une très large représentation de la population, et les chiffres du tableau montrerait alors plutôt le contraire. Je ne nie pas qu'il y ait eu une oppression plus dure envers les pop les plus défavorisées, toutefois les chiffres concernant les arrestations/condamnations ne permettent pas d'appuyer l'assertion. Peut-être est-il tout simplement impossible de trouver des chiffres significatifs et spécifiques. Dans ce cas, il vaut mieux s'appuyer sur les témoignages et leur nombre.

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Message  Byrrh le Ven 21 Sep - 11:38

vilenne a écrit:Constat 3. L'évolution entre l'année 65 et 66 inverse le constat. Hormis un évènement que je ne vois pas (le concile Vatican II ?), l'oppression s'allège nettement pour les catégories défavorisées (regarde les manoeuvres de 61 à 8! ,les salariés agricoles /2) ou une stabilisation pour les ouvriers.
Je viens de réaliser que certains totaux sont faux. Est-ce une erreur de Pierre Hahn, ou ces anomalies étaient-elle déjà présentes dans le Dossier homosexualité de Dominique Dalleyrac paru en 1968 ? Je vérifierai ce soir.

Tu dis : "1191 condamnés des deux sexes (dont 3 femmes pour 1964), (...)
Non, c'est Pierre HAHN qui parle : le tableau a été publié avec le commentaire qui suit.

Mais je suis assez d'accord avec toi. Les auteurs cités sur ce fil avancent l'idée qu'au vu des statistiques sur les CSP, la répression s'abat délibérément sur les homosexuels des classes populaires. Je pense plutôt que si les victimes de la répression appartiennent surtout à la classe ouvrière et aux classes populaires, c'est tout simplement parce qu'à l'instar des hétérosexuels, les homosexuels appartiennent majoritairement à ces classes.

Cela dit, même cette vérité toute bête, quasiment personne n'y croyait à l'époque, et tout le monde n'y croit toujours pas... Il y a deux ou trois ans, quelqu'un a osé me soutenir que les couples homos étaient généralement friqués ! Rolling Eyes Et quelqu'un comme Vanneste cherche encore à propager ce mensonge, quand il assimile les homosexuels à des bobos.

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Message  vilenne le Ven 21 Sep - 13:41

Il y a deux ou trois ans, quelqu'un a osé me soutenir que les couples homos étaient généralement friqués !
Croyance populaire largement diffusée par les médias, plus la volonté de ne pas voir ce qui est. Il est navrant de constater que beaucoup d'homophobes (et des mecs qui ne se pensent pas homophobes) n'arrive pas à simplement regarder autour d'eux pour observer la diversité sexuelle quelque soit les milieux. Le racisme* est très loin d'être éradiquer.

* Peut-on dire que l'homophobie est un racisme ?

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Message  Byrrh le Ven 21 Sep - 14:31

vilenne a écrit:
Il y a deux ou trois ans, quelqu'un a osé me soutenir que les couples homos étaient généralement friqués !
Croyance populaire largement diffusée par les médias, plus la volonté de ne pas voir ce qui est. Il est navrant de constater que beaucoup d'homophobes (et des mecs qui ne se pensent pas homophobes) n'arrive pas à simplement regarder autour d'eux pour observer la diversité sexuelle quelque soit les milieux.
En ce qui me concerne, la diversité sexuelle je ne la vois pas. J'habite en Lorraine : dans la rue, des couples homosexuels "repérables", je ne dois en voir que quatre ou cinq fois par ans. Et encore, quand je traverse à pied un quartier de centre-ville branché, avec des grandes terrasses, des bars à vin et des boutiques chères et inutiles. Celles et ceux qui peuvent s'affirmer sans trop de risques, sont généralement d'un certain milieu, je dirais la petite-bourgeoisie urbaine et intellectuelle ; des gens qui peuvent échapper, du fait de leur position sociale et des espaces protégés dans lesquels ils évoluent, à une bonne partie des contraintes générées par l'homophobie ambiante.

Je me souviens d'un couple de quadragénaires bruxellois. L'un psychologue, l'autre architecte. Leur principal sujet de conversation était la rénovation et la décoration d'une longère qu'ils avaient achetée dans le Nord de la France pour y passer leurs week-ends... Ils étaient stupéfaits d'entendre ce que je leur racontais sur les différentes humiliations que j'avais subies aussi bien dans ma famille que sur la voie publique ou au travail. Nous n'étions décidément pas du même monde.

Le racisme* est très loin d'être éradiquer.

* Peut-on dire que l'homophobie est un racisme ?
Je considère que les manifestations de l'hétérosexisme - dont l'homophobie, sa manifestation la plus ouverte et la plus violente - sont une forme de racisme. Plus précisément : un racisme d'origine sexiste, ou plutôt un sexisme qui s'exprime sous la forme d'un racisme.

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Message  vilenne le Ven 21 Sep - 15:03

Byrrh a écrit:
En ce qui me concerne, la diversité sexuelle je ne la vois pas. J'habite en Lorraine : dans la rue, des couples homosexuels "repérables", je ne dois en voir que quatre ou cinq fois par ans. Et encore, quand je traverse à pied un quartier de centre-ville branché, avec des grandes terrasses, des bars à vin et des boutiques chères et inutiles. Celles et ceux qui peuvent s'affirmer sans trop de risques, sont généralement d'un certain milieu, je dirais la petite-bourgeoisie urbaine et intellectuelle ; des gens qui peuvent échapper, du fait de leur position sociale et des espaces protégés dans lesquels ils évoluent, à une bonne partie des contraintes générées par l'homophobie ambiante.

Je me souviens d'un couple de quadragénaires bruxellois. L'un psychologue, l'autre architecte. Leur principal sujet de conversation était la rénovation et la décoration d'une longère qu'ils avaient achetée dans le Nord de la France pour y passer leurs week-ends... Ils étaient stupéfaits d'entendre ce que je leur racontais sur les différentes humiliations que j'avais subies aussi bien dans ma famille que sur la voie publique ou au travail. Nous n'étions décidément pas du même monde.
Me suis-je mal exprimé ? Je ne voulais pas dire "voir" avec les yeux. Il suffit d'accepter la discuss sur tous les sujets dont la sexualité et ne pas juger (et donc encore moins condamner) pour que les paroles révèlent ce qui se cachent aux yeux de ceux qui ne veulent pas voir. Je ne parlais pas de signe visible ou ostentatoire.

Edit : Je n'aime pas mon post. Ca fait condescendant, voir pire, paternaliste. Je n'arrive pas à écrire mon ressenti sur cela. En reformulant, je dirais qu'il suffit de parler ouvertement des sexualités comme étant des possibles pour que les discussions amènent à des révélations. Et que cela est à la portée de tous.

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Message  Byrrh le Ven 21 Sep - 15:10

vilenne a écrit:Edit : Je n'aime pas mon post. Ca fait condescendant, voir pire, paternaliste.
Mais non... Des messages condescendants et paternalistes sur ce sujet, et qui me répondaient, j'en ai lus énormément, sur ce forum et sur un autre. Ça n'a rien à voir...

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Message  dug et klin le Ven 21 Sep - 15:19

Byrrh a écrit:

Il y a deux ou trois ans, quelqu'un a osé me soutenir que les couples homos étaient généralement friqués ! Rolling Eyes Et quelqu'un comme Vanneste cherche encore à propager ce mensonge, quand il assimile les homosexuels à des bobos.

Je metterais un bémol a ta remarque,meme si je la trouve juste sur le fond.Les homosexuels,meme encore aujourd'hui se cachent moins dans les milieux friqués car le poid des préjugés est encore plus lourd dans les milieux populaires,c'est bien regrettable,mais c'est une réalité il est plus difficile de"s'afficher"ensemble quand on est macon ou chauffeur routier que dans les milieux artistiques,et ce n'est pas reprendre des clichés que de dire cela,hélas.
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Message  Byrrh le Ven 21 Sep - 15:22

dug et klin a écrit:
Byrrh a écrit:

Il y a deux ou trois ans, quelqu'un a osé me soutenir que les couples homos étaient généralement friqués ! Rolling Eyes Et quelqu'un comme Vanneste cherche encore à propager ce mensonge, quand il assimile les homosexuels à des bobos.

Je metterais un bémol a ta remarque,meme si je la trouve juste sur le fond.Les homosexuels,meme encore aujourd'hui se cachent moins dans les milieux friqués car le poid des préjugés est encore plus lourd dans les milieux populaires,c'est bien regrettable,mais c'est une réalité il est plus difficile de"s'afficher"ensemble quand on est macon ou chauffeur routier que dans les milieux artistiques,et ce n'est pas reprendre des clichés que de dire cela,hélas.
Cf. mon message de 14h31.

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Message  Byrrh le Ven 21 Sep - 21:03

Byrrh a écrit:
vilenne a écrit:Constat 3. L'évolution entre l'année 65 et 66 inverse le constat. Hormis un évènement que je ne vois pas (le concile Vatican II ?), l'oppression s'allège nettement pour les catégories défavorisées (regarde les manoeuvres de 61 à 8! ,les salariés agricoles /2) ou une stabilisation pour les ouvriers.
Je viens de réaliser que certains totaux sont faux. Est-ce une erreur de Pierre Hahn, ou ces anomalies étaient-elle déjà présentes dans le Dossier homosexualité de Dominique Dallayrac paru en 1968 ? Je vérifierai ce soir.
J'ai eu bien fait de vérifier dans l'ouvrage de Dallayrac : son tableau a été reproduit dans la revue Partisans avec de nombreuses erreurs ! Voici les véritables chiffres, tels qu'ils apparaissent dans Dossier homosexualité (Robert Laffont, 1968) :


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Re: "Vivre à midi", de Jean-Louis Bory (1977)

Message  vilenne le Sam 22 Sep - 14:06

Au vu du nouveau tableau, je reformule quelques constats :
1. L'homosexualité féminine est apparemment pas pourchassée. C'est très étonnant au vu de notre société. Elles se cachent mieux ? Y a-t-il un autre facteur permettant de nier la sexualité féminine ? Je pense notamment au fait qu'à une période donnée, il était officiellement absolument impossible pour les femmes d'avoir du plaisir hors la pénétration. La france, pays arriéré et adepte du freudisme, était ptêt encore dans cet état d'esprit dans les ans 50-60.
2. Il y a une nette augmentation de la répression entre 64 et 65. Y a une explication sur cet état de fait ? J'ai consulté la frise historique et je ne vois rien qui pourrait expliquer ce phénomène. Un fait divers ? Une réaction religieuse ?
3. Cette répression accrue concerne prioritairement les catégories les plus défavorisées : employés de bureau, ouvriers qualifiés et spécialisés, les manoeuvres et les salariés agricoles. Le taux de condamnation de ces csp est significatif.
4. Là, je crains que je ne doive contredire les faits exprimés par Guérin. Par année, la totalisation des csp défavorisés ne montrent pas une oppression particulière sur eux. Ce serait même le contraire. Si tu totalises les OQ, OS, mineurs, marins, apprentis, manoeuvres, personnels de service (ce sont des hommes à tout faire ?), salariés agricoles, on totalise 227 condamnations sur 433 pour 1965. Cela fait 53% de la population condamnée. Je n'ai pas l'impression (il faudrait ces csp en % de la population total pour confirmer/infirmer) que ces chiffres confirment l'hypothèse que l'oppression était plus forte sur les csp défavorisés que sur les autres.
Je pense que l'explication est ailleurs*. On peut supposer que les homos pauvres aient appris à jouer à cache-cache avec les flics. Que si la chasse des flics envers les homos pauvres étaient plus acharnés et "libres", le gibier a appris à mieux se cacher. Surtout que les homos pauvres subissaient directement l’opprobre de la société (leurs propres familles et voisins) et devaient donc se cacher très tôt. Les milieux de la jet-set, eux, devaient se sentir les ailes poussées du fait d'une certaine indulgence et de leurs pouvoirs. Ils pouvaient s'afficher et ne se cachaient pas. Mais si leurs pouvoirs faiblissaient, la condamnation était plus certaine car affichée et non niable. Est-ce une hypothèse tirée par les cheveux ?

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Message  yannalan le Sam 22 Sep - 15:13

Sur les femmes, je dirais que dans les années 50/60, dans la jeunesse (en Algérie)donc, on savait que les homos "ça existait", ça servait d'injure. Mais pour les filles, on n'avait pas idée et je ne pense pas qu'il y ait des réactions aussi violentes par rapport aux lesbiennes en milieu féminin que par rapport aux homos en milieu masculin. Ca explique le faible nombre d'arrestations.
Je pense que les condamnations ne suffisent pas pour caractériser la répression. Au cours des rafles de flics, les embarqués n'étaient pas forcément condamnés, mais se taper des heures de garde à vue dans un milieu aussi macho qu'un commissariat, ça devait déjà pas être drôle, sans compter après au boulot ou à la maison.

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Message  Byrrh le Sam 22 Sep - 19:07

vilenne a écrit:Au vu du nouveau tableau, je reformule quelques constats :
1. L'homosexualité féminine est apparemment pas pourchassée. C'est très étonnant au vu de notre société. Elles se cachent mieux ? Y a-t-il un autre facteur permettant de nier la sexualité féminine ? Je pense notamment au fait qu'à une période donnée, il était officiellement absolument impossible pour les femmes d'avoir du plaisir hors la pénétration. La france, pays arriéré et adepte du freudisme, était ptêt encore dans cet état d'esprit dans les ans 50-60.
L'homosexualité féminine était bien plus invisible encore que l'homosexualité masculine. Et elle est toujours moins visible, conséquence de l'infériorisation sociale des femmes et de la négation d'une sexualité féminine indépendante de l'homme.

D'une part, il y avait de la part des réactionnaires cette opinion selon laquelle deux femmes ensemble ne pouvaient pas faire "grand-chose" ; ainsi au XIXème siècle, on rapporte que la reine Victoria aurait refusé que la loi anglaise réprimant l'homosexualité soit modifiée pour inclure le lesbianisme, car d'après elle on ne pouvait légiférer sur quelque chose qui ne pouvait pas exister.

D'autre part, la plupart (ou la quasi-totalité) des hommes et des femmes homosexuels ou bisexuels étaient mariés, à cette époque. Et l'on sait bien qu'il était plus aisé à un homme marié de passer quelques heures dehors, qu'à une femme mariée.
La plupart des lesbiennes n'avaient donc pas de sexualité, si ce n'est la "sexualité" subie dans le cadre du mariage hétérosexuel auquel elles pouvaient difficilement échapper du fait de la pression sociale, surtout quand elles appartenaient aux classes laborieuses et petite-bourgeoise. Lire à ce sujet le roman (au style hélas un peu insupportable) de Régine Deforges, Pour l'amour de Marie Salat.

2. Il y a une nette augmentation de la répression entre 64 et 65. Y a une explication sur cet état de fait ? J'ai consulté la frise historique et je ne vois rien qui pourrait expliquer ce phénomène. Un fait divers ? Une réaction religieuse ?
Une directive de la Préfecture pour procéder à davantage d'interpellations ? A partir du sous-amendement du député gaulliste Paul Mirguet plaçant l'homosexualité parmi les fléaux sociaux (1960), le nombre de condamnations a eu tendance à augmenter globalement, et notamment dans les années 70, dans la mesure où l'émergence d'un mouvement homosexuel en France a amené un certain nombre de gays à moins se cacher. Le harcèlement policier a duré officiellement jusqu'en 1981. Mais les flics font quand même un peu ce qu'ils veulent, et encore de nos jours ils continuent d'emmerder ceux qui fréquentent des "lieux de drague".

Je pense que l'explication est ailleurs*. On peut supposer que les homos pauvres aient appris à jouer à cache-cache avec les flics. Que si la chasse des flics envers les homos pauvres étaient plus acharnés et "libres", le gibier a appris à mieux se cacher. Surtout que les homos pauvres subissaient directement l’opprobre de la société (leurs propres familles et voisins) et devaient donc se cacher très tôt. Les milieux de la jet-set, eux, devaient se sentir les ailes poussées du fait d'une certaine indulgence et de leurs pouvoirs. Ils pouvaient s'afficher et ne se cachaient pas. Mais si leurs pouvoirs faiblissaient, la condamnation était plus certaine car affichée et non niable. Est-ce une hypothèse tirée par les cheveux ?
Ton hypothèse n'est pas délirante. Mais je crois qu'il faudrait avant toute chose disposer des statistiques par CSP de la population française à cette époque.

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Re: "Vivre à midi", de Jean-Louis Bory (1977)

Message  vilenne le Sam 22 Sep - 20:31

Le harcèlement policier a duré officiellement jusqu'en 1981.
Ca m'étonne bcp. J'ai en souvenir que l'abolition du pénal pour la sodomie date de 1978. Si mes souvenirs sont corrects, la répression officielle des homos doit avoir suivi dans la foulée.

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Re: "Vivre à midi", de Jean-Louis Bory (1977)

Message  Byrrh le Sam 22 Sep - 21:02

vilenne a écrit:
Le harcèlement policier a duré officiellement jusqu'en 1981.
Ca m'étonne bcp. J'ai en souvenir que l'abolition du pénal pour la sodomie date de 1978. Si mes souvenirs sont corrects, la répression officielle des homos doit avoir suivi dans la foulée.
Tu dois confondre avec un autre pays. D'ailleurs, la loi française ne faisait nulle part référence à la "sodomie". Elle classait l'homosexualité parmi les "fléaux sociaux" à combattre (aux côtés de la prostitution et de l'alcoolisme), prévoyait un âge de majorité sexuelle pour les relations homosexuelles supérieur à celui des relations hétérosexuelles (et, du coup, deux mineurs qui avaient entre eux des relations homosexuelles librement consenties pouvaient être poursuivis pour "coups et blessures" infligés à eux-mêmes par eux-mêmes !) et interdisait la "promotion" de l'homosexualité.

En fait, les gaullistes des années 60 ont aggravé la législation promulguée sous Pétain (et qui portait surtout sur l'âge de la majorité sexuelle). Alors que parallèlement, en Grande-Bretagne, l'évolution allait plutôt dans un sens inverse (légalisation de l'homosexualité en 1967, avec beaucoup de réserves cependant). Il y a eu le même hiatus entre la France et la Grande-Bretagne dans les années 80, mais dans l'autre sens : en France, la loi évoluait favorablement, pendant qu'en Grande-Bretagne, le gouvernement Thatcher imposait un retour en arrière.

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