Un pêcheur devint communiste et révolutionnaire

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Un pêcheur devint communiste et révolutionnaire

Message  Rougevert le Dim 5 Aoû - 19:51

Et révolutionnaire parce qu'à cause du PCF (que je n'ai jamais porté dans mon coeur) communiste ne suffit pas.
Il me faut la peau du capitalisme et "ça ne m'a pas passé avec l'âge"....comme dirait un autre.
Aveux bucoliques et nostalgiques, réactionnaires

C'est un torrent qui dégringole des premières vraies hauteurs des Pyrénées, au Pays Basque.
Il entaille la montagne d’une gorge étroite et sinueuse. La terre de ce pays est rouge comme la latérite et la roche est rose.
L’eau…
Une eau presque toujours cristalline, ne cachant rien des profondeurs, des galets des rapides ou des plages de gravier.
Une eau froide et sauvage, à l’ombre des crêtes ou des bords, sortie du flanc de la montagne, quelques kilomètres en amont.
Tantôt claire, tantôt sombre, elle joue avec la lumière, la pente et les cailloux jusqu’au confluent.
Tantôt brutale et mugissante, tantôt délicate et doucement bruissante.
Sur les parois ou les versants de la gorge poussent la fougère, le chêne, le hêtre et le châtaigner, souvent jusqu’au bord de son lit, en compagnie des aulnes et des noisetiers. A midi en été, on y est à l’ombre et quand souffle une brise légère, on est délicieusement rafraîchi. Alors on s’assied sur une pierre, à côté d’une fleur, on boit de l’eau et on est heureux.
Dans le courant nagent les truites, et dans les endroits plus calmes les vairons, les anguilles, les chabots, les écrevisses, les têtards…
Sous les cailloux se cachent des larves d’insectes : perles, phryganes, libellules, éphémères de nombreuses espèces et gammares…
Leur présence continue mais discrète est révélée les soirs d’éclosion, quand on croit qu’il neige vers le ciel, quand, dans les « plats », la surface lisse de l’eau est animée par les ronds que font les truites en poussant du bout du museau pour saisir les éphémères émergeantes. Les chauves-souris se mêlent alors au festin, rasent l’eau et virevoltent, comme des ombres de papillons.
L’été, les libellules filent, passent et repassent le long des bords ou sur les laissées d’eau.
J’y ai rencontré la couleuvre vipérine, la couleuvre à collier, la « verte et jaune », la vipère péliade, l’écureuil, la salamandre tachetée et les tritons ponctué et alpestre, la loutre, la martre et la genette.
Le cincle plongeur, le martin pêcheur dont les vols similaires m’intriguaient.
Un temps, je m’imaginais que l’un était la femelle de l’autre, sans trop savoir lequel.
J’étais jeune et ils n’étaient que des « bêtes » que personne ne m’avait appris à connaître. Mais tant de diversité et de rencontres me firent, avec le temps, donner leur nom à la plupart des habitants de cet endroit.
Plus haut dans le ciel, planent les vautours fauves et les milans, et parfois même le gypaète, le percnoptère et le circaète.
Perché sur un arbre mort planté au flanc de la pente abrupte et surmontant la gorge, j’ai vu le faucon pèlerin.
Le crécerelle niche dans les falaises en surplomb, à proximité des vautours fauves et des grands corbeaux… Le faucon hobereau vient chasser les libellules, les hirondelles de rocher ou les chauves-souris au « coup du soir ».
La nuit, la lune et les étoiles éclairent les montagnes qui deviennent bleues à l’ombre et blanches à la lumière.
C’est la musique de l’eau accordée avec celle du vent et les stridulations des criquets, des courtilières, des sauterelles ou de l’engoulevent qui niche dans les fougères au-dessus des arbres, pendant qu’une brise douce et parfumée, venue d’Espagne vous caresse le visage. C’est l’haleine froide du torrent qui vient rafraîchir la nuit. Dans les creux que ses crues ont gravés dans le verrou de la roche et dans l’eau qu’elles y ont abandonnée, à l’ombre des aulnes, chantent les grenouilles. L’écume des remous et des chutes saisit la faible lumière et devient phosphorescente. Les pierres aussi paraissent blanches et argentés les arbres morts qui dominent les pentes.

Cet endroit, je le décris tel qu’il existe dans mes souvenirs.
Car aujourd’hui, il a bien changé.
Quand j’y reviens maintenant, les souvenirs affluent. Presque à chaque pas, des images sont attachées, des couleurs, des sons, des odeurs, des sensations.
Un épervier vint un jour sous mon nez « voler dans les plumes » d’un cincle qui ne dut son salut qu’à un virage très serré.
Un soir, à la tombée de la nuit, alors qu’il faisait déjà très sombre et que, immobile, j’attendais, dans mes doigts pinçant le fil de ma ligne, les « tocs » annonciateurs d’une belle mouchetée, je vis une ombre longue et dansante arriver sur les galets et se couler dans l’eau. Elle disparut pendant quelques secondes, puis une tête ronde et plate, suivie d’un dos et d’une queue longs et souples émergea au milieu du « gours ».
C’était une loutre.
Pétrifié par l’émotion, le souffle coupé, je pus l’observer musarder devant moi pendant quelques minutes, avant qu’elle ne disparaisse dans l’obscurité.
Une autre fois, je trouvai une couleuvre vipérine en train d’avaler laborieusement une petite truite. Ou un écureuil que je ne vis pas arriver : je le découvris en relevant la tête, alors que je m’apprêtais à relancer ma mouche, bien roux, incroyablement fin et gracieux. Il se déplaçait par petits bonds légers, rapides et saccadés, soulignés par les ondulations successives de sa queue et de son dos.
Au même endroit, je vis un jour passer un couple de crapauds dans une folle étreinte, emporté par le courant puissant et glacé, apparemment indifférent au danger.
Dans cet endroit un peu à l’écart, il se passait toujours quelque chose.
Et partout, il y avait les parois roses et grises, vertigineuses, l’ambiance du fond de la gorge, avec ses rocs et la puissance de l’eau, les lignes du vert, du gris et du bleu des arbres, le parcours sinueux des courants entre les pierres et les rocs mouchetés de lichen et de mousse.
L’eau lente et profonde, où le fond ne disparaissait que dans les gours en dessous des parois abruptes…
L’eau légère et agile qui passait en glissant sur des lits de gravier avant un rapide.
La lumière de quelques rayons obliques qui capturait les embruns au pied des arbres.
J’étais jeune, je n’avais pas d’appareil photo, ni aucune de ces choses modernes avec lesquelles on croit pouvoir maîtriser le temps en fixant les moments heureux et en les mettant dans des boîtes.
On ne peut traiter de la sorte les émotions, et tout ce que l’on a ressenti. Encore qu’avec un peu de talent, certains photographes, certains peintres peuvent saisir et témoigner de la beauté de ce qu’ils regardent.
Je regrette pourtant de ne pas avoir alors pu faire de photos et surtout de n’y avoir pas pensé. A quinze ans, comment aurais-je pu deviner ce qui allait se passer ?
Aujourd’hui, j’aurais de quoi montrer la partie objective des choses …
Entre le chemin et le bord du torrent, il y avait autrefois un petit bout de prairie, entouré de rochers et d’arbres. A côté, il y avait (il y a toujours) un petit pont, qui enjambe la partie la plus sauvage et la plus belle du torrent. Là, il y a une couche de roche compacte qui barre la gorge. Sur trois cent mètres, l’eau coule entre les deux hautes lèvres de la faille qu’elle y a creusée. Il y a des « marmites de géant ».
Elles sont le fruit du travail circulaire des remous lors des crues (très fréquentes). Le courant tourbillonnant entraîne alors sur le fond des cailloux qui l’usent et l’érodent.
Comment parler de l’émotion que je ressentais là….
La beauté de la tranchée polie de l’eau dans le roc, la profondeur limpide et verte, le rugissement du courant qui faisait vibrer le sol pendant les crues d’orage.
A ce petit bout de prairie se rattachent des souvenirs heureux…
Aujourd’hui, il est enterré….sous un remblai tassé, nivelé et revêtu qui sert de parking. Rien n’a ému et retenu ceux qui l’ont détruit.
Maintenant qu’il est bien tard, je fais des photos. Désespérément. Parce que je ne le fis pas quand j’aurais du le faire.
Qui sait ce que sera encore l’avenir de cet endroit ? Jusqu’où cela ira-t-il ?
Je reviens régulièrement rendre visite à ce vieil ami qui m’a tant donné et qui a fait de moi ce que je suis.
Je me rappelle ces journées, dont je revenais ivre d’air, de lumière, de beauté et de liberté.
Même de belles photos ne peuvent en rendre compte. Cela d’ailleurs ne peut se compter. Cela peut-il se conter ?

J’ai rencontré ce torrent alors que je découvrais la pêche.
Les truites y étaient nombreuses, mais je n’en attrapais pas souvent.
Et pourtant j’y revenais sans cesse.
Quand j’y parvenais, je tremblais quand je les sortais de l’eau, alors qu’elles y étaient souvent invisibles, cachées par le relief de la surface dans les courants ou par la profondeur et l’ombre des bords.
Elles étaient dorées et nacrées, avec des points rouges et noirs sur les flancs. Ou alors, elles avaient le dos noir et les flancs bleus gris avec de gros points rouges. J’ai su plus tard que ces truites noires, déjà plus rares que les autres à cette époque, étaient en fait les truites d’origine naturelle d’avant les ré-empoissonnements effectués ailleurs par les sociétés de pêche.
Je partais très tôt de Bayonne afin d’arriver au lever du jour. La route qui me conduisait là-bas n’était pas très large et serpentait à travers une campagne magnifique et vivante.
Ce n’était pas encore une autoroute à travers la banlieue de Bayonne.
Elle remontait toute la vallée de la Nive.
Pendant que le ciel commençait à s’éclaircir à l’est, derrière les montagnes, j’avais le cœur battant, plein des promesses de la journée. Elle était bordée d’herbe et d’arbres et je traversais des villages encore endormis, aux maisons peintes, aux noms dont la sonorité me ravissait : Arrauntz, Ustaritz, Cambo, Itxassou, Louhossoa.
Chacun d’eux était une étape. A cette époque, ils étaient vraiment distincts. Il y avait quelque chose d’envoûtant, d’indéfinissable qui émanait de cette campagne que je traversais pour aller au-delà, dans le profond sauvage de la montagne.
J’arrivais encore dans la pénombre et laissais mon cyclomoteur prés du petit pont qui marquait la fin de la petite route. Au-delà, c’était un chemin étroit qui longeait en hauteur le cours du torrent. Il menait à la frontière et à quelques fermes isolées. Je croisais de temps en temps leurs habitants qui allaient au village et venaient par ce sentier, accompagnés d’une mule ou d’un âne. Je partais à pied longeant ou empruntant le lit, quand la profondeur le permettait. A certains endroits, à chaque pas que je faisais avec plaisir dans l’eau claire et fraiche, j’apercevais des truites qui s’enfuyaient. Je voyais le soleil monter derrière le Baigurra et le fond de la gorge s’éclairer peu à peu, dans une atmosphère un peu brumeuse.
J’écoutais le bruit de l’eau, celui du vent et le chant des oiseaux. Je suivais le vol des éphémères, qui parfois se posaient sur moi ou celui de petites perles jaunes que j’imitais avec du fil, des plumes et un hameçon.
Je pêchais en remontant vers l’amont, capturant quelques truites que je déposais au fond de mon panier garni de menthe, comme me l’avait appris mon grand-père maternel.
L’odeur des truites mêlée à celle de la menthe, de la montagne et du « vent d’Espagne », c’était le parfum de ces journées magiques.
De temps en temps, un rayon de soleil se faufilait entre les rochers et éclairait le fond d’une marmite de géant ou celui d’un « gours », après un rapide, au bord d’une petite plage de gravier rose et blanc. L’eau cessait alors de paraître verte comme le verre et révélait le fond avec une précision extraordinaire.
Je n’y rencontrais que rarement d’autres pêcheurs avec qui j’échangeais quelques mots et apprenais beaucoup.
Je trouvais bien ça et là et rarement quelques traces de leurs passages : pochettes vides de bas de ligne, mégots de cigarette.
Mais cet endroit paraissait à mille lieues de la ville. J’aimais cette solitude et le sentiment de ne pouvoir compter que sur moi.
Je passais de longues minutes immobile, de place en place. Cette immobilité, cette discrétion et cette vigilance que la pêche me dictait, m’ont sans doute valu ces rencontres mémorables avec les « bêtes » du torrent.
Celui que je voyais le plus souvent, c’était le cincle qui filait comme un missile en montant ou en descendant, faisant un crochet pour m’éviter en passant à bonne distance. Je trouvais ses pelotes de réjection, comme de discrètes signatures déposées sur les pierres émergées derrière lesquelles se tenaient les truites.
Il se posait parfois au milieu du courant et je le voyais alors faire de curieuses génuflexions et mettre de l’ordre dans son plumage. Ou bien il piquait une tête et disparaissait sous l’eau pour réapparaître sur un autre caillou, avec une petite proie dans le bec.
Pour moi aussi venait l’heure du casse-croûte. Je déballais les petits paquets que m’avait préparés ma grand-tante et je recherchais avec enthousiasme celui qui contenait une savoureuse et traditionnelle omelette aux piments. J’étais bien. Assis sur un rocher au bord de l’eau, sous un arbre, je ne faisais rien. Je regardais, j’écoutais, je sentais et respirais l’odeur de la rivière et les parfums de la montagne. Il y avait toujours quelque chose de nouveau et d’unique à observer, à ressentir.
Une découverte en entraînait une autre. En soulevant quelques pierres pour trouver des larves de phryganes, je découvris celles de la grande perle et celles des libellules.
Le visage du torrent changeait à chaque fois. Je l’ai connu à la fin de l’hiver, roulant des eaux rouges et puissantes. Parfois sous la neige, qui ne tenait pas longtemps mais qui transformait radicalement le paysage. A la fin de l’été, avec ses eaux au plus bas.
Et puis l’automne arrivait et avec lui la fermeture de la pêche et pour moi, beaucoup moins de loisirs. Mais je passais l’hiver avec des images plein la tête et l’attente fiévreuse du printemps.
Ainsi passèrent quelques années.
Heureuses.
J’étais naïf et croyais que tout cela durerait.
Un jour, je découvris des engins de travaux publics sur la petite route qui menait à la frontière de la gorge sauvage.
« Ils » étaient en train de l’élargir et de la goudronner. Partout je vis des arbres déracinés, d’énormes tas de terre. Le petit pré était déjà enseveli, écrasé par les machines. Comme je protestais et demandais quelques explications, on me dit qu’il fallait améliorer la voirie pour faciliter la vie et rompre l’isolement des gens qui habitaient en amont.
C’était imparable.
Ce jour-là, je pleurai.

Pendant des mois, les travaux continuèrent. Le déblai était rejeté vers le bas, ensevelissant le flanc de la montagne, les berges du torrent et jusqu’à son lit. Sans doute comptait-on sur l’eau et les crues pour effacer les traces de ce désastre. « Ca » repousserait bien…après.
L’eau ne se contenta pas de si peu… La plaie ouverte dans le sol favorisa l’érosion et le ravinement. Il y eut des éboulements, ce qui fit revenir les engins et leur offrit un nouveau chantier. Bien entendu, ce qui était tombé sur la route fut repoussé vers le bas, c'est-à-dire dans l’eau. Pardi, comment faire autrement ?
Un jour, un printemps particulièrement pluvieux fit tomber dans le torrent quelques arbres qu’aucun autre ne put arrêter. Coincés dans les rochers, ils firent barrage et….interrompirent l’alimentation en eau de la pisciculture. Celle-ci se trouve dans la vallée de la Nive, à proximité du confluent. Peut-être aussi ce barrage menaçait-il, par sa rupture inévitable, les maisons riveraines d’un « tsunami » dévastateur.
On le fit donc…sauter à la dynamite. Ceci remit instantanément le paysage dans l’état de chantier. Et…. les engins revinrent, une fois de plus. Une destruction en entraîne une autre…combien d’autres ?
Voulant rompre l’isolement des habitants des fermes à l’écart du village, on négligea pourtant de refuser l’accès de cette route à d’autres véhicules.
Certains, qui n’auraient jamais eu l’idée ou le courage d’y venir à pied arrivèrent en voiture.
Depuis, chaque jour de la «saison », la gorge est envahie par des dizaines et des dizaines de voitures. Elles déversent des légions de baigneurs, de pique-niqueurs, d’adeptes de la promenade digestive, de varappeurs, de campeurs, de cueilleurs et de pêcheurs.
Les cris des uns et des autres, le bruit des moteurs couvrent celui de l’eau et du vent.
Le parfum des gaz d’échappement a remplacé l’odeur des pierres mouillées.
Partout fleurissent les canettes, le papier hygiénique, le sac plastique et la boîte de pâté.

Les vautours se font plus rares et sont partis vers des cieux plus tranquilles, comme le faucon pèlerin et le faucon hobereau. La loutre et la genette ne se montrent plus.
La grenouille verte a disparu.
Dans ses refuges pourrissent les ordures.
Le goujon, que l’on rencontrait dans le dernier kilomètre du cours du torrent, finit de s’évanouir, discrètement.
Quant aux truites, on en relâche comme ailleurs, élevées en pisciculture, aux farines, aux granulés ou aux pâtées animales. Les frayères se sont raréfiées et les pêcheurs se sont multipliés.
Le cincle et le martin-pêcheur sont encore là, mais on ne les rencontre plus aussi souvent.
Il faut voir passer les voitures et le regard du conducteur qui cherche vainement, à cause de l’affluence, un emplacement pour se garer. Il passe dans un sens, puis dans l’autre.
Ne pleure pas, tu l’auras un jour, ton parking…
A côté ne tardera pas à s’installer une boutique de vente de « souvenirs », puis une baraque à frites, on y vendra des produits « du terroir », on fera un restaurant. Il « faudra » alors mettre la route à deux voies, on construira des chalets (vive le « lotissement des truites »), un centre commercial et aussi une décharge, sans oublier un tout petit « espace-nature » où celle-ci sera « protégée », aménagée, panneautée et expliquée, comme aux « Barthes d’Ilbarritz » ou « la plaine d’Ansot » à Bayonne.
Je délire ? J’exagère ? Rendez-vous dans dix ans…
En attendant, la pression s’exerce. Le camping « sauvage » est interdit, mais pratiqué régulièrement. Est-ce pour cela qu’il y a tant d’ordures et de déjections ? Monsieur le Maire n’y fait pas grand-chose. L’ignore-t-il ?
Comme les seuls endroits à peu prés plats se trouvent sur les bords du torrent, c’est là que les campeurs s’installent. Un jour ou l’autre, il s’en trouvera pour se faire surprendre par un orage suivi d’une crue rapide et très violente dans cet endroit très encaissé.
Mais il ne faut pas se fâcher avec le touriste qui vient se ravitailler et dépenser son argent dans les boutiques du village ou louer les gîtes de ses électeurs.

Ce qui s’est passé là, et qui continue de s’y passer, se passait ailleurs aussi.
La petite route qui remontait la vallée de la Nive a été considérablement élargie et rectifiée. Des pans entiers de collines sont partis en poussière. La Nive elle-même, en bien des endroits a été « kanalisée ». Ses berges, dénudées par les travaux, ont été « stabilisées » et empierrées. Son cours est envahi l’été par les « rafteurs ». La route est devenue une « artère de développement et de désenclavement». Autrefois, on disait qu’il fallait améliorer la sécurité de la circulation. L’ancienne route était « dangereuse »…
On a supprimé les arbres et les virages qui attaquaient les conducteurs.
Maintenant, les accidents, au lieu de se passer à 90km/h, se passent à 110 ou 120 km/h.
C’est un progrès.
Heureusement, la chirurgie aussi a fait des progrès et l’hôpital s’est équipé en matériel de réanimation.
Plus de vingt après, on voit qu’elle a surtout servi à remettre l’espace et la campagne à la disposition des entreprises et du marché immobilier. Les limites des villages s’estompent. De Bayonne à Itxassou, on ne quitte guère le paysage urbain et jusqu’à St Jean Pied de Port, la route est bordée de dizaines et de dizaines de panneaux publicitaires et de jolis hangars commerciaux en verre et en tôle qui font le charme des nouveaux paysages.
Curieusement, ils n’apparaissent sur aucune carte postale…
Le Pays Basque est devenu Ramuntxoland et le pays des 4x4.
Partout se vend le cliché, le stéréotype, l’image du Pays Basque qui n’existe pas.
Autrefois, on expliquait aux agriculteurs qu’il fallait se « moderniser », investir dans de nouvelles machines, de nouvelles technologies et pour cela emprunter, afin de résister à la concurrence et de survivre.
Où en sont-ils aujourd’hui ? Combien ont « survécu » ? Dans quel état sont les campagnes ?
Qui et où sont responsables ? On ne se bouscule pas pour faire le bilan…
Qui cela intéresse-t-il ?
En aménageant, c'est-à-dire en détruisant les vraies richesses que sont l’eau, l’air, les arbres et les paysages pour un enrichissement frénétique, ceux du Pays Basque, comme beaucoup d’autres avant eux, ont scié la branche sur laquelle ils sont assis.
Que la Ramuntchomode passe chez les touristes et les bourgeois, et pour faire du fric, les libres entrepreneurs iront « mettre en valeur », c'est-à-dire détruire, un autre pays. Les hangars vides, les balafres routières, les remblais et les terrains vagues, resteront, eux.
Jour après jour, mois après mois, année après année la superficie bétonnée ou aménagée progresse, la banlieue gagne.
Celle des beaux paysages, des « Pyrénées sauvages » est réduite d’autant. Or, elle n’est pas infinie. A l’heure où la cupidité de la « libre entreprise » fait pression jusque sur la « loi littoral », on peut parier que tout va y passer.
Qu’importe à celui qui a un « projet » de développement ?
Il ne voit pas plus loin que le bout de son nez et de son intérêt individuel.
Pourquoi se gênerait-il ?
« On » pense que l’intérêt général passe par l’addition et la multiplication de tels projets individuels, privés et particuliers. L’espace est à vendre. Il est considéré comme vide et destiné à être mis « en valeur ». Car il ne vaut « rien » par lui-même.
Les paysages, les arbres, les animaux, l’eau, la beauté naturelle, les montagnes ou les Indiens, c’est…rien.
Il suffit d’avoir de l’argent, comme au bon vieux temps du Far West.
L’entrepreneur, ce bienfaiteur de l’humanité, bénéficie du consensus de l’opinion, des élus, des médias, des banques et de la Chambre de Commerce et d’Industrie…Tout pour le « développement » et la croissance de quoi « tout » dépend.

Mais cela finira par se voir et même le plus aveugle et le plus stupide des touristes finira par s’en rendre compte.
Ou bien qu’une crise économique sévère passe par là et alors….
Que restera-t-il à ceux qui l’habitent ?

Pour le moment, il y a du fric à faire avec Ramuntcho, alors on aménage, on investit pour le touriste dépensant. Même quand on construit une route, c’est pour faire du fric.
Ou alors, c’est peut-être pour renvoyer l’ascenseur après une campagne électorale coûteuse…
Tout se vend, tout devient marchandise.
En collant dessus un ikurrina, un lauburu, un chistera, des danseurs de fandango tout de blanc vêtus ou un petit piment, on peut vendre n’importe quoi. A quand le papier hygiénique typique ?
Les gens, pour s’enrichir, vendent jusqu’à leur identité, qui s’évanouit en même temps que leur dignité.
Pendant que le Pays Basque ressemble de plus en plus à une zone résidentielle et une banlieue cossue quelconque, comme il y en a partout, pour faire passer le malaise on affiche partout son identité « basque ». Peut-être pour pouvoir continuer d’y croire, car il n’y a plus guère que cela comme signe.
Partout des drapeaux et sur toutes les voitures des autocollants portant l’ikurrina.
« Basque » (au sens de l’identité), en Euskara, se dit «eskualdun », c'est-à-dire celui (ou celle) qui parle l’Euskara. Combien de ces automobilistes estampillés connaissent cette langue et l’Histoire de ce pays ?
Qu’affirment-ils vraiment dans cet affichage quasi publicitaire de leur appartenance ?
L’amour du sol sur lequel ils marchent, de l’air qu’ils respirent, des montagnes et de l’Océan qui tempèrent le climat, des paysages qu’ils regardent, de la langue qu’on y parle, de leurs ancêtres, des vraies traditions et de la civilisation basque ?
Ou bien leur participation à l’illusion collective, à la grande foire qui permet à chacun de « vivre au pays » et surtout de s’enrichir matériellement …c'est-à-dire de se payer le 4x4 que l’on glisse sous l’autocollant « basque » ?
Avec cette hystérie mercantile et démesurée, se sont développés l’urbanisation et le trafic routier. Probablement aussi la consommation d’anti-dépresseurs, le bruit et la pollution.
Sur la D 963, la circulation est ininterrompue, les voitures et les camions gavés de marchandises toutes plus indispensables les unes que les autres foncent vers leurs destinations.
Dans quelques unes des milliers de voitures qui filent entre Bayonne et St Jean Pied de Port les jours d’été, il y a sûrement des touristes venus chercher le Pays Basque des cartes postales, celui où les paysages sont toujours jolis, avec les belles maisons blanches à colombages rouges et la meule de fougères devant.
Ils vont le chercher…plus loin. Peut-être du côté de St Jean Pied-de-Port, de Baigorri ou au-delà.
Comment pourraient-ils s’imaginer qu’à la place du golf « Makhila Club » (typique !!!!), des ronds-points, des hangars commerciaux et des panneaux publicitaires, et dès que l’on sortait de Marracq, il y avait autrefois des paysages magnifiques ?
Quelle absurdité !
J’entends déjà le couplet sur la « réserve d’Indiens ». Sortez vos mouchoirs !!!!
Il ne faut pas que « l’étranger » de passage un peu conscient et observateur et venu découvrir le Pays Basque se laisse impressionner par cette arrogance inepte.
On lui dit d’abord « Ferme la, t’es même pas d’ici ». Et puis on lui laisse croire que les gens d’ici ont des difficultés particulières et qu’il faut bien qu’ils « vivent », alors que lui est un citadin privilégié.
Ce citadin « privilégié » est soupçonné de venir chercher un Pays Basque figé où les gens vivraient comme dans le passé et où rien ne pourrait changer.
C’est pourtant celui qui est sur toutes les cartes postales, celui dont la mythologie mystificatrice est entretenue dans les boutiques de souvenirs.
Autrement dit, on reproche au touriste éveillé de vouloir trouver REELLEMENT ce qu’on lui vend (cher !!!) sous forme de vent et de marchandises dérisoires.
Etrange paradoxe…

Pour s’enrichir, il faut trouver une idée, un marché et des moyens…
Si le marché n’existe pas ou est trop étroit, il faut créer des besoins chez ceux dont l’argent vous intéresse. Pour cela, rien de tel que la publicité et le snobisme…
On met à contribution Ramuntxo, les contrebandiers et les « Pyrénées sauvages ».
Pendant qu’il vole au-dessus des fromages sur les panneaux publicitaires, le gypaète disparaît du ciel basque.
Le fromage de brebis…On le vend avec l’image du berger et de la montagne derrière lui, ou d’un chistera pour les lourdauds qui n’auraient pas compris que l’on doit l’acheter parce qu’il est basque. Le touriste rêve et se plait à imaginer le fromage sorti tout droit du cayolar et porté jusqu’à la vallée sur le dos d’un âne, après des heures de marche…Un fromage parfumé aux petites herbes de la montagne que les brebis ont brouté tout spécialement pour lui.
Quel rapport avec la réalité ?
Parlons-en de la montagne…
Elle n’a plus grand-chose à voir avec cette image d’Epinal.
Aujourd’hui, elle est sillonnée et balafrée de routes et de pistes qui aggravent l’érosion et conduisent sans effort (quel gros mot) des visiteurs pressés et nombreux.
Bien souvent, ces routes sont construites avec l’argent des chasseurs qui louent les cols aux syndicats des communes. Ces messieurs, défenseurs de la chasse « traditionnelle » mais ne se déplaçant plus qu’en 4x4 (véhicule traditionnel bien connu de nos ancêtres), ont de l’argent. On leur ouvre de nouvelles routes, auprès desquelles on ne tarde pas à trouver de pittoresques constructions en parpaing, alignées régulièrement sur des centaines de mètres ou des kilomètres, comme les blockhaus du « Mur de l’Atlantique ».
L’ennemi, ici, ce sont les palombes migratrices. Et ceux qui les comptent…
Quand elles passent, la « flak » se déchaîne.
La « saison » venue, des milliers de voitures empruntent ces routes qui sillonnent toutes les montagnes... La foule, l’entassement, le parking, les camping-cars, le bruit et les ordures gagnent du terrain tous les ans un peu plus…Cela ne dérange guère ceux qui « en vivent »…Ca paie le 4x4 des « locaux » et fait monter le… « niveau » de vie.
On nous fait pleurer avec la « difficulté » de vivre au pays, de la « dureté » du travail de ceux qui enrichissent…la société (bien sûr, bien sûr).
Il y a des routes aussi « pour » les bergers.
Eh ! Pourquoi vivraient-ils comme il y a cinquante ans ?
Certes, mais pourquoi alors vouloir continuer à être appelé « berger » ?
Un berger garde ses moutons.
Donc, « producteur de moutons » conviendrait mieux…
En 4x4 ou en C5, le « berger » monte de temps en temps (certains plus que d’autres) « voir » ses bêtes. Il n’est pas rare que certains troupeaux restent plusieurs jours sans visite et sans soin.
Si le loup revenait d’Espagne…
Ou si l’ours des Pyrénées revenait de l’au-delà…
Je me souviens aussi des montagnes d’Irati, avant la construction de la station de ski, des chalets, des restaurants, des parkings, du camping…et du centre commercial.
Avant l’envahissement par les bagnoles.
Là aussi, le désastre est total.
Malheureusement, pour s’en rendre compte, il faut avoir connu les lieux avant que le « progrès » ne passe par là…Les voir comme mon grand père paternel qui connaissait le Pays Basque comme sa poche me les fit découvrir avec bienveillance pour cette passion sympathique.
Y monter était autrefois une petite aventure. Maintenant, on le fait en moins d’une heure et on y trouve « tout ce qu’il faut » mais sûrement pas la montagne sauvage que l’on prétend pourtant y chercher.
Il me semble d’ailleurs de plus en plus que cette quête « d’authenticité » sert en réalité d’alibi à l’extermination et à la destruction totale de toute forme de vie sauvage.
Le projet réel, plus ou moins conscient est de faire occuper tout l’espace terrestre par des réalisations de l’homme « civilisé ».

Je remercie mon grand-père maternel de m’avoir emmené au bord d’un gave, puis d’un torrent.
Je me souviens…
Dès qu'il le pouvait, il allait courir la forêt et la montagne. Il ramenait parfois un ou deux lapins, parfois une "part" d'un sanglier tué en battue.
A l'automne, c'était quelques palombes et plus souvent des cèpes ou des châtaignes.
Mais il avait le regard triste, même si souvent il pétillait de malice et d'affection.
Il ne parlait pas beaucoup.
Mais je l'ai entendu une fois, alors que je l'accompagnais à la pêche à la truite au dessus du lac d' Estaing, avec un de ses copains.
Sa voix a flanché très légèrement quand il a parlé des Pyrénées du coq de bruyère, de l'isard, et du lièvre...qui foutaient le camp.


Avez-vous vu le Gave et la Vallée d'Aspe?...Moi je les ai connus, il y a longtemps, avant le grand saccage. Peut être est-ce que j'y cherchais le souvenir de mon grand père et de la splendeur des Pyrénées qu'il avait connue jadis.
C'est là et sans lui que je vis « mes » premiers isards, le lys des Pyrénées, l'edelweiss et l’aigle royal.
Je ne vis jamais l'Ours, juste quelques traces anciennes au-dessus d'Etsaut et je pense que je ne le verrai jamais. Et si j'en voyais un, je serais obligé de penser Slovénie et capture...
Ce ne seront jamais plus les ours des Pyrénées de mon grand-père. Quand j'y pense, j'ai envie de hurler...de douleur et de colère.
Les palombes migratrices finiront-elles aussi par s'éteindre? Elles sont de moins en moins nombreuses. Il parait qu'elles passent "ailleurs". Mais où et pourquoi?
On fait trop de mal à la nature...Je n'ai plus voulu lui prendre ses poissons.
J'ai continué à courir les rivières, mais aussi les forêts, le haut des montagnes, les bois et les champs, le bord de la mer et les marais.
En pensant sans le savoir à la tristesse de mon grand père.
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Rougevert

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