Débat avec François Sabado

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Débat avec François Sabado

Message  CCR le Mer 30 Mai - 21:30

« Basculement du monde » ou énième « basculement théorico-stratégique » ?


Juan Chingo

Source: http://www.ccr4.org/Basculement-du-monde-ou-enieme

Dans ses « Notes préparatoires à la discussion » pour la réunion du « Comité International de la Quatrième Internationale » [1] François Sabado considère, à propos de la crise économique actuelle qui dure depuis quatre ans, que « sa spécificité, c’est sa conjonction avec un basculement du monde ».

Il signale qu’il ne s’agit pas d’une question secondaire ou passagère puisque selon lui « ce n’est pas un changement ou un déplacement conjoncturel avec un retour à la normale, après la crise… C’est un changement où l’Occident - Europe et Etats-Unis- qui a dominé le monde depuis la découverte de l’Amérique, perd son hégémonie au profit de nouvelles puissances émergentes ou de vielles puissances qui retrouvent leur force quatre ou cinq siècles après ».

Une affirmation hâtive et sans fondements

Il est évident que dans la crise capitaliste actuelle, deux crises s’entrecroisent avec d’un côté la crise économique et de l’autre la crise de l’hégémonie nord-américaine -et celle du projet de l’UE- sur un fond de grande diversité des réalités régionales. Il suffit de songer, à ce propos, à l’émergence de la Chine dans le Sud-est asiatique, au renforcement du Brésil en Amérique latine, ou encore au resurgissement de la Turquie dans le Proche-Orient et de l’Iran dans le Moyen-Orient et dans le Golfe (produit de l’échec militaire des Etats-Unis en Irak) ou du retour sur le devant de la scène de la Russie, après son recul dans les années 1990. Parallèlement, il est vrai également qu’il y a stagnation des pays de la « Triade » (Etats-Unis, UE et Japon). Ce sont les principales victimes des premières phases de la crise, qui coïncident avec une plus grande interaction des pays semi-coloniaux et dépendants (ou encore des « économies intermédiaires », selon certains spécialistes). Mais à la différence des expériences passées et des processus de libération nationale, ces interactions se développent en étroite collaboration avec les multinationales des pays impérialistes avec lesquelles les bourgeoisies des pays dits « émergents » ont resserré leurs liens comme jamais.

Ce que dit Sabado est fondamentalement différent. En reprenant à son compte les théories qui parlent du XXIe siècle comme du siècle de l’hégémonie chinoise ou d’une marche vers « un monde multipolaire », sa thèse va encore plus loin, sans pour autant étayer son raisonnement de données scientifiques. De deux choses l’une. Soit « le basculement du monde » s’est déjà produit et alors on serait face à un changement pacifique de puissance hégémonique, soit ce « basculement du monde » est en train de se produire et donc cette dispute pour l’hégémonie mondiale actualise l’époque de crises, guerres et révolutions.

Si on répond par la première hypothèse, cela revient à renouer avec la théorie de « l’ultra-impérialisme » de Karl Kautsky, à savoir la primauté de l’économie, sans prendre en considération le fait que la gestion politique et sociale de la reproduction du capital à l’échelle mondiale exige l’usage de la force [2]. C’est précisément ce que font les Etats-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. De son côté, la bureaucratie chinoise n’est ni prête ni ne prétend dans un futur proche à exercer une telle fonction.

Si l’on adhère à la seconde hypothèse, (même si Sabado affirme dans son texte que les Etats-Unis conservent encore l’hégémonie politico-militaire [3]), alors il faudrait tirer de façon conséquente les conclusions d’une telle affirmation. Comment croire que Washington renoncera sans ciller à sa stature de puissance dominante ? Il est vrai que les Etats-Unis sont en retrait par rapport à la décennie précédente. Il s’agit-là d’une des conséquences de la banqueroute étatsunienne dans les guerres d’Irak et d’Afghanistan et de la perte d’influence de Washington dans le cadre du « printemps arabe ». Mais de là à penser que les Etats-Unis n’essayeront pas de reprendre le terrain perdu, avec les conséquences que cela implique, se révèle d’une ingénuité assez incongrue pour un dirigeant aussi expérimenté que Sabado. C’est pour cela que son affirmation selon laquelle « l’objectif [des Etats-Unis], c’est maintenant de se préparer à renforcer leur présence comme puissance pacifique », est non seulement infondée mais extrêmement dangereuse. En effet, la dynamique sera tout à fait contraire comme l’attestent les continuelles guerres auxquelles Washington participe depuis la fin de la « Guerre Froide » ou le simple fait que son budget militaire est de loin supérieur à ceux des autres pays du globe [4].

Nous allons tenter de démontrer comment cette affirmation infondée et hâtive minimise les contradictions qui sont posées dans les faits pour que le « principal pays émergent », le soi-disant « impérialisme naissant », la Chine, devienne véritablement un pays impérialiste et dispute l’hégémonie aux Etats-Unis, qui connaissent, certes, un certain déclin. La thèse défendue par Sabado exagère certaines tendances de la réalité et en néglige beaucoup d’autres, à l’image des faiblesses intérieures aiguës de la Chine, qui vont mettre à l’épreuve le « miracle chinois ». Il présente également une analyse unilatérale des racines de la crise en Europe, où se trouvent pourtant les principaux groupes du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale (SU).

Quand la doctrine du « réalisme offensif » de la géopolitique bourgeoise rend mieux compte de la réalité que l’analyse marxiste

Nous ne ferons pas ici une analyse de cette doctrine et des limites de sa structure théorique. A ce propos, nous renvoyons à l’excellent article de Peter Gowan paru dans la New Left Review, « A calculus of power » [5]. A la fin de celui-ci, Gowan analyse le vaste ouvrage de John Mearsheimer, The Tragedy of Great Power Politics [6], et souligne combien « la gauche pourrait apprendre beaucoup plus de cet ouvrage que de beaucoup d’autres traités sur les futures merveilles du nouvel ordre mondial ».

Voyons donc comment Mearsheimer analyse l’évolution des rapports entre la Chine et les Etats-Unis. A l’encontre des visions qui ne tirent aucune conséquence d’une montée régionale de la Chine, il est catégorique. « Une montée de la Chine, dit-il, (…) est susceptible de conduire à une concurrence sécuritaire entre la Chine et les Etats-Unis, avec un potentiel considérable de guerre. En outre, la plupart des voisins de la Chine, dont l’Inde, le Japon, Singapour, la Corée du Sud, la Russie, le Vietnam -et l’Australie- s’uniraient aux Etats-Unis pour contenir le pouvoir de la Chine. Pour dire les choses crûment : la Chine ne peut pas se développer en tant que puissance pacifiquement. Il est important de signaler, cependant, que je ne suis pas en train de dire que le seul comportement de la Chine conduira à une concurrence sécuritaire. Les Etats-Unis sont aussi susceptibles d’agir de façon agressive, ce qui accroît encore les perspectives de troubles dans la région Asie-Pacifique » [7].

Cela ne veut pas dire qu’il voit cet affrontement comme imminent, surtout parce qu’à la différence de ces analyses marxistes qui s’emballent trop vite, Mearsheimer affirme qu’aujourd’hui la Chine n’est pas encore suffisamment puissante militairement et qu’elle n’est pas en mesure d’opter pour un affrontement avec Washington, malgré ses dépenses militaires croissantes. En effet, « considérons ce que fait la Chine actuellement. Elle est en train de construire des forces militaires qui ont une capacité significative de projection de puissance (…) Par exemple, les Chinois sont en train de construire une force navale qui peut projeter sa puissance dans ce qu’on appelle la ‘seconde chaîne d’îles’ du Pacifique occidental. Et ils annoncent aussi qu’ils prévoient de lancer une force navale capable d’opérer en mer d’Arabie et dans l’Océan Indien. Pour des raisons bien compréhensibles, ils veulent être capables de protéger leurs lignes maritimes et ne pas dépendre en la matière de la marine américaine. Pékin ne possède pas aujourd’hui une armée formidable et n’est certainement pas en mesure d’affronter les États-Unis. Cela ne veut pas dire que la Chine est un tigre de papier, mais en tout cas, Pékin n’est pas capable de jouer les trouble-fêtes, même dans la région Asie-Pacifique. Cependant cette situation est appelée à changer significativement dans le temps, et il n’est pas improbable que la Chine se doterait alors d’une capacité offensive plus significative. Le moment venu, nous verrons comment le pays évoluera vis-à-vis du statu quo. Mais aujourd’hui nous ne sommes pas en mesure de prévoir avec force détails comment la Chine se comportera dans le futur, parce qu’elle a des capacités très limitées pour agir de façon agressive » [8].

Mais si la Chine continue à se développer et se trouve en capacité de maîtriser ses contradictions sociales immenses, -ce que la théorie du « réalisme offensif » laisse de côté et que nous analyserons plus loin dans cet article- Mearsheimer prévoit que « la Chine agisse de la même manière que l’ont fait les États Unis au cours de leur longue histoire. En particulier, je pense que la Chine essaiera de dominer la région Asie-Pacifique de la même façon que les Etats-Unis dominent les Amériques. Pour de bonnes raisons stratégiques, la Chine essaiera de maximiser l’écart de force entre elle et ses voisins potentiellement dangereux comme l’Inde, le Japon et la Russie. La Chine tentera d’être assez puissante pour que personne ne soit tenté de la menacer… Pékin voudra dicter ce qui est acceptable ou non à ses voisins, de la même façon que les Etats Unis ont clairement montré qu’ils étaient les maîtres dans les Amériques. Acquérir une hégémonie régionale est sans doute le seul moyen pour la Chine de récupérer Taïwan. Une Chine beaucoup plus puissante pourra sans doute aussi essayer d’éloigner les États-Unis de la région Asie-Pacifique, de la même façon que les États-Unis ont expulsé les grandes puissances européennes du Centre et du Sud du continent américain au XIXsiècle. Nous devons nous attendre à une nouvelle Doctrine Monroe à la chinoise, comme le Japon impérial le fit dans les années 1930. Et quelle sera la réponse des États-Unis aux velléités chinoises de dominer l’Asie ? Jusqu’à présent, l’histoire a montré clairement que les États-Unis ne tolèrent pas de concurrents. Comme on l’a vu au XXe siècle, ils sont déterminés à rester la seule puissance hégémonique régionale. C’est pourquoi on peu s’attendre à ce qu’ils fassent tout pour contenir la Chine et en dernière instance, l’affaiblir jusqu’à ce qu’elle ne soit plus en mesure de dominer l’Asie. En substance, les États-Unis agiront probablement à l’égard de la Chine, comme ils ont agi à l’égard de l’Union Soviétique durant la Guerre Froide » [9].

Preuve que tout cela ne relève pas de la pure spéculation, on peut évoquer la réorientation de la politique étrangère des Etats-Unis ainsi que les différentes actions des voisins de la Chine en Asie. Dans le premier cas, le 5 janvier 2012, le président Barack Obama a annoncé son nouveau tournant stratégique, exprimé dans un document de huit pages intitulé « Soutenir le leadership mondial des Etats-Unis : une priorité pour la défense du XXIe siècle ». Obama a déclaré que Washington considérait comme close l’époque des guerres longues de la dernière décennie qui ont signifié un saut dans le déclin nord-américain, avec la défaite militaire stratégique des Etats-Unis en Irak (dont c’est l’Iran qui tire les marrons du feu, sans jamais avoir dû tirer un seul coup de feu) et bien entendu l’enlisement en Afghanistan. L’échec de la stratégie néoconservatrice de remodeler le monde de façon agressive a obligé Obama à opérer un réajustement pour se concentrer sur la région Asie-Pacifique avec un objectif triple : contenir la Chine, diviser les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) et « séduire » l’Inde.

Ce tournant stratégique des Etats-Unis s’accompagne au niveau régional, avant comme après les déclarations officielles d’Obama, d’un certain nombre de mouvements diplomatiques et militaires. Ainsi, en octobre 2008, l’Inde et le Japon ont signé une « Déclaration de Sécurité Commune », dans une large mesure motivée par la crainte de la puissance grandissante de la Chine. Tout au long de la dernière décennie, l’Inde et les Etats-Unis sont devenus des partenaires proches après une période plus conflictuelle pendant la Guerre Froide. En juillet 2010, l’administration Obama a annoncé une reprise des relations avec les forces spéciales indonésiennes, malgré une lourde histoire d’abus contre les Droits de l’Homme. Singapour, de son côté, ville-Etat située sur le détroit de Malacca, une passe maritime fondamentale pour le commerce extérieur ainsi que pour l’acheminement du pétrole vers la Chine, continue de resserrer ses liens, pourtant déjà fort étroits avec les Etats-Unis. C’est ce qui explique la construction d’un port en eaux profondes dans sa nouvelle base navale de Changi, ce qui permettrait à la marine étasunienne d’utiliser un porte-avions hors de Singapour en cas de besoin. On songera également à la décision récente du Japon au sujet du stationnement des troupes américaines à Okinawa afin de répondre aux inquiétudes de Tokyo par rapport aux ambitions de Pékin. On peut également penser à l’accroissement de la présence militaire en Australie où Washington compte envoyer d’ici à 2016 2500 marines, ou encore à la récente ouverture diplomatique en direction de la Birmanie où Hillary Clinton s’est rendue. Ces mouvements sont vus par les experts à Pékin comme une politique de « containment » [contention] ou « d’encerclement » pur et simple de la Chine.

Comme on peut le voir clairement, en dépit d’une certaine perte de vitesse, Washington essaye de réunifier ses alliés et de resserrer ses liens avec eux afin de faire sérieusement obstacle à ce qui devrait être « l’impérialisme en formation », à savoir la Chine.

Les contradictions internes de la Chine : l’épée de Damoclès de Pékin

Face à la possibilité d’une concrétisation d’une « montée impérialiste » de la Chine qui placerait Pékin face aux contradictions externes que nous venons d’évoquer, une analyse marxiste sérieuse devrait poser la question des fondements du « miracle » chinois et des conditions de possibilité de la continuité de celui-ci dans la prochaine période. Bien que Sabado signale certaines contradictions du modèle de développement chinois [10], aucune ne l’amène à remettre en question la thèse centrale qui traverse tout son texte.

Cependant, les obstacles économiques, politiques et sociaux que la Chine doit surmonter pour passer à un nouveau stade de développement sont énormes et risquent de transformer cet immense pays en l’un des principaux centres de la lutte de classes au XXI siècle.

D’un point de vue sociopolitique, la Chine a exploité deux avantages centraux ayant permis l’avènement de ce fameux « miracle ». Il y a, d’une part, le développement décentralisé et la recherche d’investisseurs étrangers par les autorités locales afin de favoriser la croissance économique locale. D’autre part, on songera à l’importance du Parti-Etat qui dirige la Chine d’une main de fer, réprimant les aspirations des travailleurs et les revendications sociales et sociétales. Comme le note le spécialiste chinois Ho-fung Hung, « ces deux processus, une fois engagés sur la vaste échelle démographique et géographique de la Chine, feront facilement de la Chine le centre le plus dynamique pour l’accumulation capitaliste dans le système mondial. Mais ce même cadre sociopolitique est aussi la source du déséquilibre et de la vulnérabilité en Chine. Tandis que la centralisation de la gouvernance économique accélère le surinvestissement, une polarisation sociale, peu prise en compte, comprime la croissance de la consommation interne. Ce déséquilibre est particulièrement handicapant quand on compare le modèle de développement chinois avec celui des autres tigres asiatiques à des stades de développement similaires » [11].

La centralisation, dans les autres expériences de développement capitaliste dans la région, que ce soit au Japon impérialiste, en Corée du Sud ou à Taïwan, a permis une rapide et efficace répartition des ressources financières et des ressources en général. C’est ce qui a favorisé la croissance non seulement dans les premiers stades de développement, mais aussi dans les périodes suivantes de progression économique. Dans le cas de la Chine, au contraire, la décentralisation accentue le problème du surinvestissement, ce qui fait que les régions agissent da façon planifiée seulement au niveau local. Au niveau national cependant, ces efforts donnent lieu à une concurrence anarchique entre les régions. Le résultat de cette situation est la construction, sans aucune coordination, de capacités de production et d’infrastructures redondantes, ce qui aggrave l’appétit de profits des grandes multinationales aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Chine pour ne pas rester en marge de la course à la croissance chinoise.

Les conséquences de cette surcapacité de production sont profondément négatives. Déjà en 2009, une étude de la European Union Chamber of Commerce in China signalait que « la sous-utilisation d’industries en surcapacité signifie que des ressources sont gaspillées. Les entreprises dont la capacité de production excède la production effective sont forcées de réduire leurs coûts dans le but de conserver des marges de profit. Et souvent réduire les coûts n’est pas suffisant. Des entreprises dans cette situation pourraient se sentir obligées d’aller plus loin, sans égard pour les standards de santé, de sécurité et d’environnement, et en circonvenant aux lois sociales et au droit du travail. En termes pratiques, la surcapacité contribue à réduire la hausse des salaires, ce qui pourrait accentuer les inégalités entre provinces, auquel cas le segment des bas salaires serait le plus touché. Comme les entreprises en surcapacité souffrent d’un taux de profit bas, elles manquent de liquidités pour des projets de recherche et développement, ce qui conduit à moins d’innovation. Puisque, en conséquence, ces entreprises ne peuvent améliorer leur chaîne de valeur, elles sont forcées d’augmenter encore plus leur capacité, dans l’espoir d’augmenter leur compétitivité en général. Ceci représente un obstacle général dans la quête du gouvernement vers une économie à la fois innovante et soutenable » [12].

Mais dans le cas chinois, cette crise de suraccumulation ne se résout pas avec l’élimination des capitaux les moins productifs comme c’est le cas habituellement dans le capitalisme. Pour des raisons économiques et sociales liées à son modèle de développement, c’est le contraire qui se produit. Comme le remarque Ho-fung Hung, « à cause du sous-développement des marchés financiers, il est difficile pour les entreprises de réorienter leur épargne pour investir dans les nouveaux secteurs en manque d’investissement et qui offrent des profits plus élevés, ce qui restreint leurs choix à des investissements fixes dans leurs propres secteurs. De surcroît, des grandes banques publiques encouragent ces investissements par des taux d’emprunts faibles, plutôt que de discipliner ces entreprises et de les détourner de leurs engagements excessifs sans retours importants… Par contraste, les entreprises privées, même les plus prospères, sont désavantagées pour obtenir un soutien financier des grandes banques publiques. L’ironie qui fait que des entreprises publiques déficitaires puissent obtenir du crédit plus facilement que des entreprises privées profitables, place la Chine très loin des expériences de développement des autres Etats d’Asie de l’Est, où des banques industrielles publiques allouent efficacement leurs ressources aux ‘gagnants’ et non pas aux ‘perdants’. Si les banques d’État étendent leurs prêts pour permettre à des entreprises publiques non profitables de garder la tête hors de l’eau, c’est pour maintenir par ce biais une stabilité sociale et politique en ralentissant les licenciements massifs de la part de ces entreprises » [13]. Cette spécificité du modèle chinois montre les limites qui pèsent encore sur le fonctionnement total de la loi de la valeur dans ce pays.

L’autre grande caractéristique du modèle de développement chinois qui représente un obstacle important pour une croissance plus équilibrée et orientée vers le marché interne, c’est la sous-consommation du marché domestique. Ainsi, « A niveau de développement équivalent, tous les États d’Asie de l’Est étaient gouvernés par des régimes autoritaires. Mais ces régimes étaient dictés par la géopolitique de la Guerre Froide. Juste à côté de la Chine communiste, ils tâchaient d’éradiquer toute influence socialiste dans les classes populaires. Ils y parvinrent par le biais de politiques redistributives, comme la réforme agraire ou l’éducation gratuite, mais aussi par une répression des organisations ouvrières et paysannes indépendantes. En laissant les fruits de l’expansion économique atteindre les classes populaires, en particulier la population rurale, ces régimes autoritaires devinrent économiquement inclusifs, même s’ils étaient très exclusifs politiquement. La réduction des disparités de salaire et l’augmentation du revenu dans les classes populaires permît de créer des marchés domestiques conséquents dans ces économies nouvellement industrialisées. Même si le succès de ces économies est essentiellement imputable à une croissance portée par les exportations, la consommation domestique a joué un rôle indispensable dans le processus de développement en offrant à ces économies un amortisseur face aux caprices du marché mondial et en offrant aux industries naissantes une demande interne suffisante avant leur internationalisation complète. Par contraste, l’Etat-parti chinois des années 1990 a simplement recherché une croissance économique rapide sans parvenir à infléchir l’importante polarisation sociale, ce qui fut aggravé par la suppression totale de toute dissidence. Les inégalités de classe, l’écart entre villes et campagnes et les disparités interrégionales n’ont cessé d’augmenter avec le miracle économique. La pauvreté s’est intensifiée dans les régions rurales de l’intérieur et les vieux bastions de l’industrie étatique sont profondément marqués par le chômage. Comme les emplois créés par le capital étranger, orienté vers l’export, ne pouvaient compenser les emplois disparus dans les entreprises d’État, la Chine a expérimenté une perte nette en termes d’emplois manufacturiers depuis le milieu des années 1990, avec un taux d’emploi manufacturier beaucoup plus faible que dans les économies nouvellement industrialisées. Les paysans devenus ouvriers à la suite du boom des villes du littoral ne se portent pas vraiment mieux. Du fait de la taille colossale de l’excédent de main d’œuvre et du ‘régime despotique dans les usines’ sous les auspices de l’État-parti, la hausse du salaire manufacturier permise par le miracle chinois est peau de chagrin si on la compare aux hausses de salaires des autres économies asiatiques nouvellement industrialisées à des moments similaires » [14].

Les différentes vagues de luttes pour les salaires témoignent du surgissement d’un nouveau mouvement ouvrier en Chine (même s’il est encore à ses étapes initiales) [15]. Ces grèves indiquent également l’apparition des premières fissures structurelles dans le modèle chinois de contrôle et de gestion de la force de travail. C’est précisément ce modèle qui a permis la maximisation de l’exploitation des travailleurs et l’obtention de bénéfices juteux, notamment pour les grands conglomérats industriels comme Foxconn ou Yue Yuen [16] qui profitent de l’économie à grande échelle pour faire baisser leurs coûts.

La montée ouvrière et les différents symptômes de ce réveil [17], dans le cadre de la crise capitaliste mondiale et du rétrécissement de la demande suite à la crise de la zone euro et à la faillite du modèle nord-américain basé sur la surconsommation et le surendettement, sont en train de faire apparaître très clairement les limites du « miracle chinois ». Dans ce cadre, des secteurs de la bureaucratie restaurationniste de Pékin, et également de l’intérieur du pays, poussent à une transition et à une réorientation en direction du marché intérieur. Mais leurs intentions se heurtent aux intérêts des autorités de la côte qui seraient les grands perdants d’un tel processus. Ainsi, la divergence entre soutien au modèle exportateur et tournant vers la consommation interne continue de subsister. Si ce conflit au sommet de l’Etat se poursuit et si la brèche entre la capacité de production et la consommation domestique n’est pas résorbée à temps, le développement d’une crise de suraccumulation ouverte est très probable. Cela déclencherait la troisième phase de la crise capitaliste, dont certains symptômes commencent déjà à apparaitre dans les « pays émergeants », touchés par le ralentissement de la croissance chinoise.

Dans cette perspective d’une gigantesque crise asiatique, les pronostics quant à l’avenir de la Chine sont incertains. Considérant que la voie empruntée vers l’équilibre de l’économie est correcte (même si, à vrai dire, elle n’a rencontré que très peu de succès), Ho-fung Hung fait une projection vers le futur en dressant un parallèle avec les Etats-Unis des années 1920 : « La mauvaise nouvelle c’est que les mesures prises pour inverser la tendance ne sont pour l’instant ni assez profondes, ni prises dans les temps, et que les acquis de la trajectoire de développement actuelle résistent en dernière instance à ces efforts. Dans l’Amérique du début du vingtième siècle, les changements dans la structure socio-politique, nécessaires pour une croissance soutenable et équilibrée, sont venus avec les réformes du New Deal pendant la Grande Dépression. Pour être plus précis, ce fut la Grande Dépression, et la Seconde Guerre Mondiale qui en a procédé, qui rendit possible ces réformes longtemps ajournées et qui avaient été estimées trop radicales pour être réalistes pendant le boom des années vingt [« Roaring Twenties »]. Il reste à voir si la récente crise économique globale, qui présente de nombreux défis à l’économie chinoise, permettra, pareillement, un rééquilibrage de l’économie chinoise ».

Bien que cet auteur partage avec Sabado l’optimisme sur la montée de la Chine à long terme, il prend cependant plus de précautions que le premier dans ses pronostics. « Nous avons des raisons d’attendre que l’essor de la Chine et les transformations globales que cela implique durent sur le long terme. Mais, comme il a fallu une dépression et une guerre mondiale pour que l’essor des États-Unis se réalise pleinement, il est certainement possible que cette émergence de la Chine, sur le long terme, soit traversée par les affres des turbulences économiques, des conflits géopolitiques et des bouleversement sociaux à moyen terme. Ce moyen terme est un cadre assez confus, et se risquer à un pronostic est quasiment impossible, car c’est un cadre au sein duquel les actions stratégiques contingentes des États, entreprises, mouvements sociaux et autres agents humains, en Chine et hors de Chine, jouent un rôle déterminant » [18].

Cette analyse est méthodologiquement plus correcte que celle de Sabado qui est, elle, superficielle et impressionniste. En effet, ce dernier ne mentionne pas le fait qu’en cas de consolidation de la montée de la Chine, s’ouvrirait une période historique de lutte pour l’hégémonie. Dans cette période, on peut penser que, par blocs à définir, les « pays émergeants » et les « métropoles » se mèneraient une lutte sans merci. Une telle lutte impliquerait évidemment des guerres pouvant conduire à des niveaux de barbarie comparables à ceux de 1914-1918 ou de 1939-1945… à moins qu’une vague de révolutions prolétariennes ne vienne empêcher un tel scénario. Et rien n’exclut, à l’heure actuelle, que la Chine ne puisse pas être touchée par une telle vague révolutionnaire.

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NOTES:


[1] F. Sabado, « Notes préparatoires à la discussion du Comité international (CI) », Inprecor janvier 2012 n°579-580. Pour l’article en ligne, voir http://orta.dynalias.org/inprecor/i...

[2] En analysant, au début du XXe siècle, la première « vague de mondialisation » et insistant sur l’importante avancée de la fusion internationale du capital, Kautsky prévoyait un affaiblissement progressif des contradictions impérialistes qui devait conduire à « l’ultra-impérialisme ». Dans ce modèle, la fusion internationale aurait avancé à tel point que les différents intérêts économiques entre les propriétaires internationaux du capital aurait disparu. Dans « Der Imperialismus », paru dans Die Neue Zeit, en septembre 1914, il expliquait comment « du point de vue purement économique, il n´est pas impossible que le capitalisme survive encore à une autre phase, celle de la cartélisation en politique extérieure : une phase de l´ultra-impérialisme, contre laquelle, bien sûr, nous devons lutter aussi énergiquement que contre l´impérialisme, mais dont les dangers se trouvent dans une autre direction, et non pas dans la course aux armements et dans la menace à la paix mondiale ».

Lénine ne niait pas la possibilité d´une plus grande concentration et centralisation internationale du capital. Il affirmait que la tendance « logique » à long terme conduisait à l’établissement d´un consortium mondial unique. Mais il soulignait qu´avant l’avènement de cette conclusion « logique », le capitalisme « éclaterait », conséquence de l´exacerbation de ses contradictions internes et de la lutte révolutionnaire du prolétariat et des peuples opprimés. Dans le préface du livre de Boukharine, L´impérialisme et l´économie mondiale, il soulignait qu’il « n´y a pas de doute que le développement marche vers un seul trust mondial, dévorant toutes les entreprises et tous les Etats, sans exception. Mais, d´autre part, le développement marche vers de telles circonstances, à un tel rythme, avec de telles contradictions, tels conflits et tels ébranlements - non seulement économiques, mais aussi politiques, nationaux, etc. - que l´éclatement de l´impérialisme sera inévitable, avant d´arriver à un seul trust mondial, à l´union mondiale ‘ultra-impérialiste’ des capitaux financiers nationaux, et le capitalisme deviendra son contraire ».

La clef de la politique de Lénine était la perspective révolutionnaire, qui découlait d’une analyse objective des contradictions que le développement capitaliste avait atteintes. Cela séparait Lénine de Kautsky et son « désir profondément réactionnaire de calmer les contradictions » dont découlaient ses positions profondément « pacifistes ».

[3] Sabado affirme ainsi que « les Etats-Unis perdent leur hégémonie économique mais pas encore politico-militaire ». Cette affirmation est erronée aussi. Bien que les Etats-Unis connaissent une détérioration économique et sociale structurelle, notamment une forte érosion de leur base industrielle, accélérée par la crise économique actuelle mais entamée bien avant elle, il est encore trop tôt pour affirmer que les Etats-Unis ont déjà perdu leur hégémonie économique. Il y a des aspects clés de celle-ci qui se maintiennent encore : le système monétaire international, bien que menacé, n’a pas encore cédé et le rôle (et les privilèges) du dollar comme monnaie mondiale de réserve, même avec une marge de manœuvre plus étroite, continue à être incontestable (notamment avec la crise de l’euro). Cela ne veut pas dire qu’il puisse y avoir des sauts qualitatifs et des ruptures dans le rapport de forces géopolitique entre les grandes puissances. Ces changements ne se sont pas produits au début de la crise ni dans la période qui s’en est suivie, mais pourrait, en revanche, bien se produire après, comme résultat de la crise elle-même.

[4] La tentative d’Obama de limiter les interventions et d’éviter de diriger les évènements étrangers est plus une réponse pragmatique à la crise économique et à l’usure héritée de la décennie précédente qu’une issue stratégique.

[5] P. Gowan, « The calculus of power », dans New Left Review n°16, juillet-août 2002.

[6] J. Mearsheimer, The Tragedy of Great Power Politics, Norton 1 Company, 2001.

[7] J. Mearsheimer, « The Gathering Storm : China’s Challenge to US Power in Asia », The Chinese Journal of International Politics, Vol. 3, 2010.

[8] Ibid.

[9] Ibid. Mearsheimer estime néanmoins que les probabilités d’un conflit entre les Etats-Unis et la Chine sont plus élevées qu’entre Washington et Moscou. « Même si le contentieux américano-soviétique s’est étendu à toute la surface du globe, note Mearsheimer, son champ de bataille principal était le centre de l’Europe, où le danger d’une guerre conventionnelle à grande échelle pour le contrôle du continent était bien réel. (…) Il est difficile d’imaginer un tel scénario en ce qui concerne les États-Unis et la Chine (…). Mais les enjeux et la magnitude de ce conflit n’atteindraient jamais ceux de la guerre entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie pour le contrôle de l’Europe. (…) Parce que les enjeux sont moins grands et que nombre [des scénarios possibles] de conflits impliquent des batailles navales – où le risque d’escalade est plus facilement contenu – il est plus facile d’imaginer l’éclatement d’une guerre entre la Chine et les États Unis qu’entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie (…) ce qui ne signifie pas que les probabilités d’une telle guerre soient élevées ».

[10] « L’économie chinoise reste très déséquilibrée avec un taux de consommation / PIB très bas (35 % du PIB) alors que les USA, c’est 70 %, l’Inde 60 %, la moyenne mondiale 60% et un taux d’investissement de 45 % (les USA ne sont qu’à 15 % la moyenne mondiale est de 22%). Comme elle reste très dépendante du marché mondial et des exportations, sa priorité est de constituer son marché intérieur, ce qui nécessite d’augmenter les salaires et de concéder un minimum de sécurité sociale. D’où un processus de luttes pour les salaires et pour la défense de meilleures conditions d’habitat qui commence en Chine ». Voir F. Sabado, « Notes préparatoires à la discussion du Comité international (CI) », art. cit.

[11] H. Hung, « A Caveat : Is the rise of China sustainable ? » dans H. Hung (ed.), China and the transformation of global capitalism, John Hopkins University Press, 2009.

[12] « Overcapacity in China : Causes, impacts and recommendations », European Union Chamber of Commerce in China, 2009.

[13] H. Hung, « A Caveat : Is the rise of China sustainable ? », art. cit.

[14] Ibid.

[15] Voir J. Chingo, « Un cambio fundamental de la lucha de clases internacional : La emergencia del nuevo movimiento obrero chino », 10/06/10, www.ft-ci.org/article.php3 ?i... ainsi que Y. Le Bras « Chine : La crise mondiale provoque une seconde vague de grèves ouvrières », 13/12/11, www.ccr4.org/La-crise-mondia...

[16] Yue Yuen est par exemple le géant industriel d’origine taïwanaise qui produit 17% des chaussures à échelle internationale, notamment pour Nike et Adidas.

[17] Voir l’article très intéressant de J. Chastaing, « Chine : Fractures et grondements dans l’atelier du monde au regard de nos interrogations sur le monde qui vient », dans Carré Rouge n°46, décembre 2011.

[18] Voir H. Hung, « Introduction : The three transformations of global capitalism » dans H. Hng (ed.), China and the transformation of global capitalism, op. cit.

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CCR

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Re: Débat avec François Sabado

Message  Richard Heiville le Dim 8 Juin - 12:01




Nous publions, ci-dessous, un article rédigé par François Sabado pour la revue Viento sur les résultats des élections européennes.

Une Europe à la dérive et un tremblement de terre en France !

   C’est une véritable secousse historique pour l’Europe et un énorme coup de tonnerre en France avec la victoire du Front national. Les résultats des élections européennes confirment la crise politique terrible qui frappe l’Europe. Il y a une onde de choc dont on ne peut encore mesurer tous les effets politiques. Bien sûr, il faut se garder d’une lecture française des résultats électoraux européens qui concernent 28 Etats : selon la situation politique de chaque pays, les rapports de forces peuvent varier, ici et là, mais de grandes tendances se dégagent néanmoins sur fond  de crise et de dégradation de rapports de forces pour le mouvement ouvrier : abstention massive, poussée de l’extrême droite, recul de la droite traditionnelle, affaiblissement considérable de la social-démocratie, maintien de la gauche radicale avec une poussée de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne.

    Une abstention massive

   C’est une tendance lourde dans toutes les consultations électorales, en particulier les élections européennes et là encore,  s’il n’y a pas de progression, le parti de l’abstention restant le premier parti en Europe (près de 57 % d’abstentions). Ces élections confirment le rejet massif de l’UE par les classes populaires. Depuis le début, les peuples ont été dessaisis de la construction européenne réservée aux classes dominantes, aux gouvernements et aux élites technocratiques, mais aujourd’hui la conjonction de ce type de construction et des politiques d’austérité qui étranglent les peuples conduit à un  rejet massif. Elles révèlent la formidable crise de représentation politique qui touche presque tous les pays d’Europe et ouvrent une phase de crise politique aiguë, non seulement dans les institutions européennes, mais à terme dans les rapports intra-européens.

    L’abstention est particulièrement forte dans les quartiers populaires. En effet, comment adhérer à « cette belle idée de l’Europe » lorsque l’Union européenne promue par les gouvernements signifie pour des millions d’êtres humains plus d’austérité, plus de chômage, plus de pauvreté. C’est, dans bien des cas, cette abstention qui favorise les scores des partis populistes ou néofascistes .

   La poussée de l’extrême droite, des partis populistes et néofascistes

   La manifestation la plus significative de cette poussée se traduit par l’arrivée en tête du Front national aux élections françaises. C’est une secousse sans précédent. On a parlé souvent d’« exception française » dans l’histoire européenne pour évoquer les luttes et les révolutions populaires. Une nouvelle fois, il y a une certaine exception, mais cette fois contre les mouvements populaires.

   Le Front national s’enracine dans la société française. Selon des sondages, les listes du FN ont attiré 43 % des ouvriers qui ont voté, 38% des employés, 37% des chômeurs. Les listes du PS ont attiré 8% des ouvriers, 16% des employés et 14% des chômeurs Un jeune sur trois a voté Front national !

   La poussée  de l’extrême droite ou « des partis europhobes » submerge tout le continent, mais il y a « exception française »,  dans l’ampleur des résultats du FN, mais aussi, parce que, c’est là, qu’une percée de l’extrême droite provoque une  crise politique des plus aigüe. D’abord parce que la France est avec l’Allemagne une des deux puissances clés de l’Union européenne. Ensuite parce que la poussée du FN s’accompagne en France d’une chute de toutes les autres formations politiques. La droite traditionnelle croule sous les affaires de corruption. Elle est aussi percutée par une crise ouverte de direction. Qui peut dire ce que sera l’UMP – droite traditionnelle – dans les mois qui viennent ? La gauche, elle, toutes tendances réunies est au plus bas en n’atteignant péniblement  que 34 % de suffrages exprimés. Du coup, on passe d’une situation bipolaire : droite/gauche à une situation tripolaire ou tripartite avec la droite, le PS et le FN.

    Mais la progression  des formations d’extrême droite ou populistes ne se cantonnent pas à la France : le  Parti du peuple au Danemark remporte 27 % des suffrages, l’UKIP en Grande-Bretagne est en tête avec 27 % des voix exprimées, le FPO autrichien dépasse les 20%, sans compter  les partis « anti Europe » – comme en Allemagne, en Pologne ou en Suède – qui se renforcent. Il faut enfin noter que des organisations ouvertement fascistes comme Aube dorée en Grèce qui obtient près de 10 % , ou le parti Jobbik en Hongrie qui dépasse la sociale démocratie avec près de 15 %, vont aussi marquer la scène politique dans leur pays.

   C’est donc une tendance politique de fond, même s’il  peut y avoir d’autre type de situation.

   Au Pays bas, il y a recul du parti islamophobe de Wilders qu’il faut  mettre en rapport avec la reprise économique du pays.

   En Espagne et au Portugal, les formations néo-fascistes sont inexistantes ce qui peut s’expliquer, après des décennies de franquisme et de salazarisme, par le profond rejet populaire des dictatures policières. Soulignons tout de même la présence d’une droite extrême dans le Parti populaire de Rajoy qui, avec la pression de la hiérarchie catholique, explique les propositions de loi pour remettre en cause le droit à l’avortement.

   Cette poussée générale résulte de la montée des nationalismes dans une situation de crise économique et d’affaiblissement historique du mouvement ouvrier. L’identité sociale recule devant l’identité nationale, les conflits de classes laissent la place à l’« éthnicisation » des rapports sociaux, le racisme gagne des secteurs de masse des classes populaires. « Il est plus facile de s’attaquer à l’immigré qu’au banquier »… Ce n’est pas une première dans l’histoire de l’Europe que nous sommes confrontés à des montées de l’extrême droite. Dans les années trente, tant les impératifs d’une crise qui exigeait la surexploitation du travail pour assurer les profits des grands groupes capitalistes que la nécessité de contenir les montées révolutionnaires liées à la force propulsive de la révolution russe, ont conduit les classes dominantes à l’option fasciste.

    Autre référence qui signale les tensions sur le continent : la crise ukrainienne et les possibles dislocations nationales en Europe centrale peuvent même rappeler les confrontations nationalistes d’avant la guerre de 14-18. Bien sûr, les situations ne sont pas comparables et lorsqu’on parle d’années 1930, on peut aujourd’hui évoquer « des années 30 au ralenti », mais il faut ajouter que la configuration du monde, des classes et des rapports de forces ne sont vraiment pas les mêmes. A la différence de ces périodes historiques marquées par les options nationalistes des bourgeoisies européennes, les classes dominantes d’aujourd’hui choisissent clairement l’intégration dans la mondialisation capitaliste. Il n’y a pas de menaces révolutionnaires qui imposent, aux classes dominantes des solutions fascistes, de destruction violente du mouvement ouvrier et des libertés démocratiques.

   Les spécificités de la situation actuelle surdéterminent une certaine configuration dont dépendent les forces d’extrême droite. Il y a toute une variété d’organisations. Certaines se sont complètement intégrées dans le jeu parlementaire et ont rompu leurs amarres fascistes, comme l’a fait l’Alliance nationale en Italie. D’autres sont ouvertement profascistes ou même néonazi, comme Aube dorée en Grèce et le parti Jobbik en Hongrie. En Europe du Nord, ces formations se spécialisent  dans le populisme et l’hystérie anti-immigrés et islamophobe. En France, le Front national combine lui la « direction » et la « matrice  néo-fasciste » avec des objectifs d’intégration dans le jeu politique traditionnel qui peuvent créer à terme des tensions et des différenciations. Certes le Front national a évolué, tant du point de vue d’une partie de ses thèmes que de ses dirigeants : ce n’est plus l’organisation fasciste des années 80, mais cette évolution n’a pas été jusqu’à la rupture avec les origines et la matrice néofasciste, ce qui fait que, d’un coté le FN se « dédiabolise », mais de l’autre couvre des courants ouvertement fascistes en son sein ou à ses marges. Cette poussée du FN provoque un double phénomène : une pression sur la droite traditionnelle et des espaces pour des groupes fascistes extraparlementaires qui attaquent les militants de toutes les forces de gauches.

   Il faut aussi ranger dans cette catégorie de « populistes » les formations dites « europhobes » comme l’UKP de Grande-Bretagne, l’AfD allemand, ou le parti « Droit et Justice » en Pologne. Dans toute cette palette nationaliste et populiste, il y a des secteurs, des segments fascistes qui dans certaines circonstances d’aiguisement des conflits sociaux et politiques peuvent passer à l’attaque des immigrés et des organisations démocratiques. La situation de la Grèce, avec le développement d’Aube dorée montre bien le rôle de ces bandes contre la gauche et les immigrés.

    Dans un autre registre, parce que le Mouvement des 5 étoiles ne procède pas de l’extrême droite, Beppe Grillo obtient, comme formation se réclamant ouvertement du populisme, presque 24 %, ce qui exprime la poursuite de la crise politique et institutionnelle de l’Italie. Il arrive devant le parti de droite Forza Italia, mais laisse la première place au Parti démocrate italien. L’éclectisme de ses positions – le rejet des politiques d’austérité de l’Union européenne, mais aussi ses prises de positions anti-immigrés – comme son fonctionnement montre qu’il ne peut constituer des éléments d’une alternative politique, tout en contribuant à la crise italienne.

   Résultat politique, alors que les classes dominantes ont besoin, au pouvoir, de partis ou de coalition de partis stables visant l’intégration dans l’économie mondiale – les partis de la droite traditionnelle parlementaire ou la social-démocratie –, elles ont affaire à une profonde déstabilisation politique marquée par la poussée de partis nationalistes, populistes ou néo-fascistes. Quelles seraient, par exemple, les conséquences de la poussée de l’UKIP en Grande-Bretagne si le référendum sur  «  l’appartenance à l’Europe »  débouchait, pour le Royaume-Uni, sur la sortie de l’UE ? Que serait une Union européenne sans le Royaume uni ? Ne serait-ce pas, alors, le début d’une désagrégation ?

   Les intérêts « bien compris » de la bourgeoisie ne poussent pas au fascisme, mais les multiples crises auxquelles elle est confrontée la conduit à s’orienter de plus en plus vers des solutions autoritaires. Les classes dominantes ont d’autres options possibles que le fascisme pour « régimenter » les salariés, les jeunes et les classes populaires. Les institutions européennes sont antidémocratiques, celles de la démocratie parlementaire sur le plan national sont vidées de leur substance. Les diverses interventions de la Troïka dans le sud de l’Europe ont montré comment les parlements nationaux ont été piétinés. Ces solutions autoritaires peuvent recouvrir des coalitions de la droite et de l’extrême droite.

   Cette longue phase de décomposition économique, sociale, politique des sociétés européennes, la crise historique de représentation et de direction politique, l’affaiblissement préoccupant du mouvement ouvrier, la crise propre de l’Europe, peuvent conduire, maintenant à des situations imprévues, des tournants brusques, des accidents qui propulsent l’extrême droite  aux portes du pouvoir.

    La droite traditionnelle

    Elle recule, mais elle a confirmé sa majorité au Parlement européen en obtenant 213 députés contre 190 au Parti socialiste européen. En s’alliant avec les centres et les libéraux, elle contrôlera le prochain Parlement.

   La Démocratie chrétienne allemande continue à tenir le leadership politique des droites en Europe. Elle inspire des politiques et des gouvernements d’Union nationale, avec la gauche sociale libérale dans plusieurs pays.

   Dans nombre de pays il y a maintenant des coalitions entre la droite, le centre et la gauche libérale : Allemagne, Pays-Bas, Autriche, Irlande, Grèce, Italie, Belgique et Finlande.  Elle reste l’axe de domination des classes dominantes dans bien des pays.

   Mais au-delà de ces résultats, la droite parlementaire traditionnelle s’est affaiblie, fragmentée. D’abord sur la question même de l’Europe entre les forces qui souhaitent une intégration optimum dans l’UE et les forces dites « eurosceptiques ». Elle est dans nombre de pays sous la pression de l’extrême droite.

    Les  partis démocrates-chrétiens, droites populaires, divers centre arrivent souvent en tête, mais il faut souligner que  la crise sape les bases sociales politiques et électorales des partis traditionnels. Ces partis ne sont de plus que des machines électorales. Confrontée à la pression de l’extrême droite et du nationalisme, la droite se radicalise et se fragmente : elle se radicalise sous l’influence des partis d’extrême droite, notamment sur les questions de l’immigration, ce qui provoque des différenciations internes ; elle se fragmente entre des secteurs de « droite forte » et des secteurs qui visent l’alliance avec le centre, lui-même, attirés par la social-démocratie. Enfin, il faut indiquer qu’en France, encore !, la direction de l’UMP (droite traditionnelle) est dans la tourmente à la suite d’affaires de corruption qui peuvent l’affaiblir durablement, ce qui profite à nouveau au Front national.

   La social-démocratie

   Elle a reculé. Elle ne remportera pas la majorité au Parlement européen. Elle prend même une raclée en  France. Rarement dans l’histoire, un président de la République a eu une base électorale aussi restreinte : moins de 15 %. Il subit défaite après défaite dans toutes les consultations électorales Il ne tient que grâce aux instituions présidentialistes de la Ve République.

    Mais plus substantiellement, ces élections illustrent les changements structurels de la social-démocratie en Europe. La crise actuelle a accéléré son adhésion aux politiques néo-libérales et la campagne électorale de Martin Schultz, soi-disant « contre l’austérité », n’a pu camoufler cette réalité. Dans une situation de domination du capital financier, la social-démocratie, toujours soucieuse du respect des équilibres capitalistes, a donc dû rejeter les recettes keynésiennes classiques. La convergence des politiques des gouvernements de droite et de gauche libérale est manifeste aux yeux de millions de travailleurs.

    En France les institutions bonapartistes de la Vème République empêchent la constitution d’un gouvernement d’union nationale entre la droite et la gauche. Mais, c’est par un accord entre le gouvernement et le patronat français, au travers d’un « pacte de responsabilité » que se pratique un ersatz de politique d’union nationale… En  effet, face à la crise, l’essentiel des forces de droite et la social-démocratie convergent pour gérer la crise, dans le cadre de l’Union européenne, dans le respect des intérêts des marchés financiers et des multinationales.

    Mais au-delà de cette séquence de la crise, ce sont les fondements de la social-démocratie qui sont en cause. Si les PS gardent encore des liens historiques et politiques avec la social-démocratie d’antan, leur mutation sociale libérale est en voie d’achèvement. Les  PS transmutent : ils deviennent l’équivalent de partis démocrates à l’américaine, instrument de l’alternance bourgeoise. Dans ce processus, ce qui reste « d’origine sociale-démocrate » est en voie de disparition. Certes le pilier de la social-démocratie européenne, le SPD  allemand, ne recule pas, mais il est en position subordonnée à la CDU dans la Grande coalition. Loin de résulter du seul choix de grande coalition, le SPD maintient ses positions grâce à la situation économique de l’Allemagne et de son leadership en Europe. Là où les partis socialistes ont pris en charge directement les politiques d’austérité, ils connaissent un processus d’effondrement, comme  le Pasok en Grèce.

   En France, le PS, sous la houlette de Hollande et Valls, connaît une véritable déroute et il y a une dynamique cumulative des défaites qui peut provoquer un crash dans les mois qui viennent ou lors de la prochaine élection présidentielle en 2017. En Italie, à la surprise générale, Renzi avec le Parti démocrate a obtenu plus de 40 % des suffrages. Il contient la poussée du Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo. Ces résultats sont-ils à mettre sur le compte des capacités d’initiative du Premier ministre italien et de certaines mesures comme les baisses d’impôts ? Il est trop tôt pour le dire, mais ces élections européennes confortent un Parti démocrate qui n’a plus rien ni de communiste ni de socialiste au sens social-démocrate, mais qui est un parti bourgeois… comme les autres.

   En Espagne  le PSOE recule nettement : il passe de plus de 6 millions de voix en 2009 à 3,5 millions de voix. Au Portugal, après des années d’exercice du pouvoir et un net recul, se retrouver dans l’opposition a redonné au PS  une santé électorale, mais dans des proportions limitées.

    Cette crise de la social-démocratie produit des différenciations internes, mais peu de fractures ou de ruptures. Dans les dernières années, seuls des courants autour d’Oskar Lafontaine en Allemagne ou de Mélenchon en France ont sauté le pas pour former leur parti. En général, la pression est telle que les voix s’élèvent ici et là contre telle ou telle mesure des gouvernements socialistes qui assument, sans complexe, l’austérité. Il peut même y avoir des changements dans le personnel de direction, mais cela ne va pas plus loin. Toutes les tendances assument peu ou prou l’adaptation sociale libérale. A ce stade, à la différence d’autres situations historiques, la crise n’a pas cristallisé de véritables courants de gauche au sein des PS. D’un autre coté, s’il y a eu l’effondrement du Pasok, les autres partis socialistes reculent, mais ne s’effondrent pas. Ils peuvent même rebondir dans l’opposition contre une droite discréditée. Il faudra suivre ce qui se passe  dans les mois qui viennent dans le PS en France, car la poursuite des politiques d’austérité peut l’entrainer dans la chute.

   Les écologistes

   Ils confirment la réalité de l’écologie politique en Europe. Ils obtiennent une cinquantaine de députés et des résultats autour de 10% dans une série de pays comme la France, l’Autriche, l’Allemagne. Les dimensions systémiques de la crise actuelle, la crise écologique, le danger du nucléaire nourrissent politiquement les courants écologistes. Les écologistes s’appuient en même temps sur un réseau impressionnant d’associations et une intégration toujours plus grande dans le jeu institutionnel qui les conduit à la participation ou au soutien à des coalitions dominées par la social-démocratie. Dans certains secteurs de la jeunesse, des couches supérieures du salariat ou de la petite bourgeoisie, les partis écologistes restent parmi « les partis les plus européens », ce qui peut leur donner une base sociale et électorale. Il faut cependant noter le caractère volatile de cet électorat : en France, les écologistes ont perdu plus de 6 points par rapport à 2009, après le retrait de Daniel Cohn-Bendit de la scène électorale européenne.

   La gauche radicale

   Elle maintient ses positions, avec des confirmations et percées en Grèce, Espagne et Belgique.

   Syriza obtient plus de 26 %. Il confirme qu’il est une alternative de pouvoir à la coalition de la Nouvelle démocratie et du Pasok. S’appuyant sur les mobilisations et des réseaux de solidarité sociale dans tout le pays, il apparait comme la première force politique du pays. Au-delà de certaines déclarations de ses dirigeants qui recherchent les voies d’un accord avec l’UE,  il reste la force anti-austérité radicale du pays. Il exige des élections anticipées. Syrisa est maintenant au pied du mur, soit il défend une politique anti-austérité conséquente avec l’annulation de la dette et le refus de tous les mémorandums, soit il cède aux pressions de la bourgeoisie grecque et de l’Union européenne. Dans cette bataille, la gauche de Syriza qui propose un gouvernement des gauches avec le KKE et Antarsya, aura un rôle décisif.

   Ces résultats montrent que dans les pays du sud de l’Europe où se sont développées des luttes massives contre l’austérité, il y a une forme de traduction politique avec des résultats significatifs à la gauche des sociaux libéraux. En Espagne, Podemos a obtenu 7,9 % et 5 députés. On ne peut saisir cette percée sans prendre en compte les journées de mobilisation nationale, les marches blanches, vertes, et l’émergence d’un mouvement comme les Indignés. Il faut ajouter une crise politique et institutionnelle du modèle politique mis en place après la transition post franquiste de 1978. En Espagne, le bipartisme est aussi percuté par les scores d’IU et de Podemos. A elles deux, ces formations font plus de 18 %. Leurs résultats posent la question des leurs rapports unitaires. La force de Podemos, ce sont ses références aux processus de luttes et d’auto-organisation de ces derniers mois en Espagne. Ce mouvement peut jouer un rôle clé dans la reconstruction d’une perspective sociale et politique unitaire qui pèse sur toute la gauche espagnole. C’est un défi pour les révolutionnaires qui sont partie intégrante de ce processus. Ajoutons les bons résultats du PTB-Gauche d’ouverture qui fait une réelle percée, avec 5,48 points en Belgique francophone. Dans ces pays, le rejet des politiques d’austérité s’est cristallisé sur des forces anticapitalistes ou anti-néolibérales.

    Le Front de gauche obtient en France les mêmes résultats qu’en 2009, mais c’est bien en deçà de ce qu’il espérait, puisque Mélenchon avait même envisagé que sa formation passe devant le PS à l’occasion de ces élections. Die linke obtient 7, 5 %. A noter que les partis communistes maintiennent leurs positions, voire progressent comme au Portugal – le PCP obtient 12% des suffrages, alors que le Bloc de gauche ne réunit qu’un peu plus de 4 % –, mais ils reculent en Grèce au profit de Syriza et ils n’obtiennent pas les résultats escomptés en Espagne où Podemos fait jeu égal avec la Gauche unie.

    Mentionnons aussi les reculs de la gauche révolutionnaire notamment en France où le NPA – privé de propagande électorale pour des raisons financières et ne s’étant présenté que dans 5 circonscriptions sur 8 – est en dessous de 1 %, Lutte ouvrière obtenant 1,4 %. Le NPA participe au recul global de toutes les listes de gauche et il voit ses positions propres reculer par rapport aux dernières consultations électorales. Après un rôle important dans la manifestation unitaire contre l’austérité du 12 avril et malgré une bonne campagne, il ne parvient pas à obtenir des résultats qui correspondent à son rôle dans la lutte de classes.

   Où va L’Europe ?

   C’est la question qui se pose aujourd’hui. Nous sommes  dans une phase de croissance molle ou de récession de longue durée. Si les gouvernements et la BCE se sont donné des instruments pour prévenir une nouvelle crise bancaire, nul ne sait si une ou plusieurs  grandes banques ne peuvent connaître de nouvelles faillites. Jusqu’où les exigences du remboursement des dettes peuvent saigner les économies d’une série de pays du Sud et de pays intermédiaires comme l’Italie ou la France ?

    Sur  le plan politique, la crise de direction est totale. Certes, l’Europe reste le continent le plus riche, mais son poids dans le monde décline. Les politiques d’austérité comme les trajectoires différentes des économies européennes, aggravées par la crise, tendent à faire exploser le cadre européen. Encore une fois, nul ne peut prévoir, après les résultats de l’UKIP en Grande-Bretagne, quelles seraient les conséquences d’une sortie de ce pays de l’Union européenne. Certes, la puissance des intérêts économiques des classes dominantes européennes, les marges de manœuvre que détiennent les gouvernements comme les directions des grandes banques et multinationales, ou la solidité des institutions des Etats européens contiennent la crise. Mais le type de construction actuelle de l’UE, sans démocratie véritable, sans politique sociale, fiscale, budgétaire, sans cohésion gouvernementale si ce n’est des politiques d’austérité sans fin, vide les projets européens de leur contenu .

    C’est en grande partie l’affaiblissement du mouvement ouvrier qui donne ces marges de manœuvre aux classes dominantes européennes. Là encore, il y a une contradiction entre les choix de la globalisation capitaliste des secteurs clés de la bourgeoisie européenne et la montée du nationalisme réactionnaire qui s’incarne dans les partis néofascistes et populistes, mais malheureusement irrigue bien d’autres formations politiques de droite et de gauche. Les formules et propositions d’un Sarkozy pour sortir de Schengen expriment ce dégagement nationaliste. Les propositions de patriotisme économique ou les sorties des uns et des autres contre l’«  Europe allemande » traduisent, aussi,  la pression nationaliste.

    Face à la montée des nationalismes réactionnaires, il faut, une nouvelle fois dans l’histoire, rassembler tous les courants,  associations, partis militants qui s’opposent au danger populiste ou néofasciste. La question de l’unité d’action, du rassemblement, dans les luttes comme dans la  construction d’opposition politique unitaire anti-austérité, est centrale. Il faudra veiller aussi, à distinguer la nécessaire mobilisation unitaire de masse d’une part et de l’autre des accords  politiques ou programmatiques  qui  autolimitent la lutte anticapitaliste.

    Dans cette situation, il faut « cent fois remettre l’ouvrage sur le métier », opposer l’urgence sociale et démocratique aux politiques d’austérité patronale et gouvernementale, redoubler dans la lutte contre la droite et l’extrême droite, ne pas lâcher dans l’indépendance vis-à-vis du social libéralisme – pas d’alliance gouvernementale ou parlementaire avec les PS – et garder le cap sur une politique internationaliste, rompre avec l’ Union européenne actuelle, mais défendre une Europe de la coopération et de la solidarité des peuples et des travailleurs.

    François Sabado, le 27 mai 2014, article écrit pour la revue Viento Sur
http://www.gauche-anticapitaliste.ch/?p=12074
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Re: Débat avec François Sabado

Message  Copas le Dim 8 Juin - 15:14

A propos de l'article du CCR, le raisonnement est légèrement daté par rapport à la réalité.

C'est bien avec des dizaines de navires de guerre que la Chine s'impose dans les eaux territoriales et îles vietnamiennes. La récente crise à propos d'une plate-forme pétrolière du groupe chinois CNOOC a illustré tout le contexte explosif de la pénétration militaire de l'impérialisme chinois pour s’ajuster à sa pénétration économique déjà hégémonique dans une série de pays d'Asie.  

Transformer en lac chinois, la mer de Chine et, en arrière cours chinoise, le sud-est asiatique, effectivement nécessite des moyens importants de projection militaire. Cela percute effectivement l'impérialisme américain qui s'est mit en position de défense dans cette région du monde.

Comprendre c'est reprendre les fondamentaux de ce qu'est l'impérialisme, et que l'essentiel de l'histoire c'est la lutte des classes.
Nous avons déjà eu ce débat sur l'impérialisme .

Le fait de l'existence de risques de déflagration sociale historique de la Chine n'invalide pas la nature impérialiste du régime, de même que les énormes contradictions du développement n'invalident pas plus la nature impérialiste du régime que la crise de 1929 ait signifié que l'impérialisme US, puisque en crise, n'était pas un impérialisme.

Concentration bancaire (malgré la réalité de ce qui est dit sur les fragilités), possession de la dette à l'étranger d'une série d'états (dont le plus gros, mais pas que...), projection massive de capitaux à l'extérieur, émergence de trusts planétaires, jouant les premières places dans de grands secteurs de l'économie mondiale, etc..
En terme de capitalisation boursière des banques, la Chine place 4 entreprises parmi les 10 premières mondiales, comme les USA au 24 02 2014. Dans le top 500 des plus grosses entreprises mondiales, en 2012 , 132 sont américaines et 89 chinoises, en progression de 38 trusts sur 2 ans (l'Inde en a 8, puisque le CCR parle de l'Inde).
Les restes du monde comme on dit à canal + ?

La Chine n'est pas un état impérialiste en devenir, mais un état impérialiste qui accède à un niveau bien plus haut que les vieux états impérialistes européens. Au sens de lénine évidemment, et avec les mêmes remarques que celui-ci pouvait faire sur les risques de guerre maintenus par un impérialisme dont la nature n'a pas changé, l'impérialisme se nourrit par la capacité des appareils d'état d'appuyer sa progression.

En ce sens le gouvernement tire les leçons de l'endiguement et le cassage militaire de l'impérialisme allemand dans le cours de la guerre de 14-18, et évitera le plus possible de se retrouver dans des situations de guerre pouvant impliquer des dérapages et un affrontement direct avec la puissance militaire US.

Les endiguements économiques que peuvent tenter les USA façon guerre froide sont très compliqués. Ca n'a pas si bien marché avec l'Iran alors avec ce qui semble être déjà suivant une partie des estimations à la première économie de la planète, ça parait bien plus compliqué.

Une des vraies batailles inter-impérialistes a commencé par la question des monnaies, l'Euro bien sur devenue une très très grande monaie de réserve, et évidemment le processus de convertibilité de la monnaie chinoise qui a commencé de façon rampante et timide.

Les luttes anti-impérialistes ne doivent pas faire oublier la matrice de l'histoire, la lutte des classes.
De ce point de vue, les énormes prolétariats urbains d'Asie, leurs prolétariats industriels importants et concentrés, sont des forces qui vont compter et qui comptent de plus en plus, que ce soit en Chine, en Indonésie, au Vietnam, etc. pour l'extrème sud-est.  Leur caractère explosif, et, pour la Chine, le Vietnam, le Cambodge, etc, des puissances assez considérables (à cette étape là)  pour que l'endiguement par l'appareil policier et militaire soit une donnée permanente et nécessaire au maintien du règne du capital dans ces pays.

La question posée sur le CCR qui évoque, de fait, l'absence d'une politique keynésienne en Chine est une question abstraite.
Il est arrivé un certain nombre de fois pendant lesquelles au niveau du discours central, le régime tienne des propos sur les augmentations de salaire, mais cela ne se fit pas sans des milliers de grèves, émeutes, affrontements, qui contraignirent des régions comme le Guangdong à augmenter significativement les minimas à plusieurs reprises.

A l'activité du prolétariat chinois (de toutes catégories) resurgit des signaux positifs d'une réactivation du mouvement ouvrier américain, malgré des décennies terribles et d'une série d'états dans le monde :
- l'espace méditerranéen où l'activité est devenue très importante et la progression des niveaux d'organisation significatifs
- les états d'Afrique où naissent des combats de travailleurs au même rythme que la croissance du prolétariat urbain
- le cycle des explosions sociales du prolétariat urbain très majoritaire dans les pays d'Amérique latine
- les cycles des explosions sociales et batailles dures et permanentes des nouveaux prolétariats vietnamiens, cambodgiens, indonésiens, birmans, bengalis, indiens, pakistanais, etc, la progression de leurs niveaux d’organisation.

Ces surgissements, ou resurgissements, pèsent sur la planète et ne permettent pas de traiter l'état du monde comme seulement des affrontements inter-impérialistes.
Un spectre hante l'Europe le monde,  etc..., c'est le poids devenu écrasant de la classe ouvrière au sens large, de ses risques de mises en mouvement et de rébellion, de la pression qu'elle exerce sur les taux de profit et risque de plonger dans des cycles d'instabilité bien des états.

Ceci est notre camp et la lutte contre le stade suprême du capitalisme ne peut s'entendre sans se trouver aux côtés, d'abord et avant tout, des peuples et des prolétariats en lutte pour maitriser leur destin.
Cette lutte de classe se situe dans un moment historique de grande crise du capital couplée à un moment d'émergence d'un nouvel impérialisme de très grande taille qui cherche à se frayer un passage .
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