Notre identité c’est l’humanité

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Notre identité c’est l’humanité

Message  Azadi le Ven 13 Jan - 12:37

Texte publié par l'Initiative Communiste-Ouvrière, il est peut-être plus lisible avec une mise en page sur le site :
http://communisme-ouvrier.info/?Notre-identite-c-est-l-humanitehttp://communisme-ouvrier.info/?Notre-identite-c-est-l-humanite
ou sur le blog Solidarité Ouvrièrehttp://communismeouvrier.wordpress.com/2012/01/12/notre-identite-cest-lhumanite/

Notre identité, c'est l'humanité

« Ni religieuse, ni nationale, notre identité c’est l’humanité » est un slogan régulièrement affirmé par les communistes-ouvriers, tant en Europe qu’au Moyen-Orient.

En France, ce slogan est avant tout destiné à répondre aux campagnes réactionnaires du gouvernement sur « l’identité nationale » ainsi qu’aux délires chauvins, racistes et xénophobes de l’extrême-droite. Mais, au-delà du contexte de telle ou telle région du monde, il s’agit bien par là de refuser tout nationalisme et les prétendues « identités nationales ».

Notons tout d’abord qu’il ne s’agit pas, pour nous, pour reprendre les mots d’un lecteur, d’une tare d’être « né quelque part et de ne pas en avoir honte », mais il semble qu’il y a là une confusion entre ce qui peut être l’attachement à un endroit où l’on a grandit, aux berceuses que pouvaient nous chanter nos grand-mères dans des langues que parfois on ne parle pas, à des paysages ou des musiques qui peuvent nous rappeler notre enfance ou notre jeunesse et le nationalisme. Ce sentiment d’attachement à un lieu chargé de souvenirs peut exister autour d’un village, c’est l’attachement à ce qui s’appelle « Heimat » en allemand, mot que l’on ne peut traduire en français, comme cela peut être celui à une cité HLM. Lorsque une municipalité décide de détruire des tours HLM, bien des gens regardent cette destruction avec nostalgie parce que ce sont les tours où ils ont grandi, connu leurs premières histoires d’amour, etc. Ce même sentiment peut exister pour des langues, des musiques, des plats, des fêtes… Ce sentiment là, d’ailleurs, est souvent plus lié à l’endroit où l’on a grandi, à celui où on a des souvenirs, plus qu’à celui où on est né. Il peut même s’agir de plusieurs endroits, parfois distants de centaines ou de milliers de kilomètres, comme à la fois le quartier où on a grandi et le bled où on a passé nos vacances d’été dans la famille. Parfois, on peut même avoir le sentiment de retrouver une « Heimat » dans un lieu où on n’a jamais été, mais dont on a tant entendu parler. Nous sommes là dans le domaine de sentiments humains que les communistes n’ont pas à juger.

Ce sentiment n’a rien à voir avec le nationalisme. La « Heimat » n’est pas une nation, divisée par des frontières et devant être défendue par une armée. Et ce sont bien souvent les chansons traitant des souffrances de l’exil et de l’immigration qui l’exprime le mieux. La chanson « Où est-il donc ? » ne parle pas des frontières nationales, mais en demandant « Où est-il mon moulin d’la Galette, mon tabac et mon bistrot du coin… », ce n’est même pas la nostalgie de Paris qui est chantée, mais bien celle d’un Paris populaire, celui justement que l’on quittait rêvant d’une vie meilleure outre-atlantique. Mieux encore, « Di grine Kuzine », qui en yiddish chante les espoirs déçus de l’immigration, pourrait exprimer les sentiments mélancoliques de tout immigré, de tout exilé, qu’il ait quitté son Stethl de Pologne, son bled d’Algérie, ses montagnes du Kurdistan Nord ou son village du Mali. Et de la même façon, n’en déplaise aux défenseurs du communautarisme français, il n’y a rien de plus logique, lorsque l’on a fuit la torture, la guerre ou la misère, de chercher à se regrouper avec des gens qui parlent la même langue et/ou qui partagent la même expérience, et ce d’autant plus si cette expérience est marquée par la souffrance.

Et bien entendu, il n’y a aucune tare à ne pas avoir honte de ce sentiment. A l’inverse, même, disons que le refus du nationalisme s’accompagne aussi de ce qui serait, non pas de l’internationalisme, mais une sorte de « nationalisme à l’envers » ou « d’anté-nationalisme » que l’on peut trouver à l’état le plus radical dans cette fraction de l’extrême-gauche allemande qui se dit « anti-deutsche ». Pour décrire rapidement ce courant, leur refus du nationalisme allemand s’est transformé en ce qui est devenu un nationalisme anti-allemand, allant, par des élaborations théorico-historiques assez confuses, jusqu’à soutenir les aventures militaires d’Etats comme Israël et les États-Unis. Que ce courant existe essentiellement en Allemagne n’est pas surprenant, il s’agit, en fait, d’une forme politique radicalisée du sentiment de « culpabilité collective de l’Allemagne » qui fut l’idéologie de la bourgeoisie de RFA pour diluer sa responsabilité dans l’instauration du régime nazi (si « tout le monde est coupable », personne ne l’est réellement), passer sous silence une résistance anti-fasciste allemande essentiellement communiste (plus d’un million d’Allemands ont été internés en camps de concentration de 1933 à 1939) et aussi pour la bourgeoisie des autres pays à la fois de nier leur complicité active (les Juifs de France ont été pourchassés et arrêtés par la police française, tant en zone occupée qu’en zone libre) ou passive (la politique xénophobe des quotas aux États-Unis qui a renvoyé en 1939, 900 réfugiés juifs vers les camps du régime nazi, les expulsions de réfugiés juifs de Suisse, etc.) dans le génocide, et de minimiser a posteriori leurs propres crimes de guerre (bombardements de Desde, d’Hiroshima, etc.). Au nationalisme allemand qui, comme tout nationalisme, glorifie l’histoire de l’Allemagne, les anti-deutsche répondent en prenant l’image inversée de cette histoire, niant dans un cas comme dans l’autre la lutte des classes. Bref, pour nous, communistes, il n’y a aucune « tare » à être né quelque part, où que ce soit, aucune honte à avoir, et disons-le clairement pour répondre à certains gauchistes qui mélangent les peuples et les États, ceci est valable aussi pour celles et ceux qui sont nés aux États-Unis ou en Israël.

Mais s’il n’y a pas à avoir honte d’être né quelque part, il n’y a aucune fierté à en retirer. On ne peut être fier que de ce que l’on fait, or, nous n’intervenons à aucun moment dans le choix de notre lieu de naissance.

Revenons sur notre refus de l’identité nationale et l’affirmation de notre identité humaine. Tout d’abord, notre refus du nationalisme ne peut être assimilé à du « jacobinisme », c’est-à-dire à une forme de nationalisme français. Sur la question de la langue par exemple, nos camarades iraniens affirment dans leur programme : « Interdiction de toute forme de langue officielle obligatoire. L’Etat peut désigner l’une des langues courantes dans le pays comme langue principale de l’administration et de l’éducation, tout en assurant que les locuteurs et locutrices d’autres langues puissent jouir des moyens nécessaires à la vie politique, sociale et éducative et que chacun puisse utiliser sa langue maternelle dans toutes les activités sociales et pour jouir de toutes les possibilités publiques. » Cette revendication dépasse celle des régionalistes, puisqu’elle concerne aussi les immigrés. Pour un pays comme la France, il serait juste que des langues comme l’arabe, le portugais ou le turc puisse être utilisées dans « toutes les activités sociales » pour « jouir de toutes les possibilités publiques ». L’Initiative Communiste-Ouvrière n’est qu’un petit groupe, mais même à notre échelle, nous avons déjà utilisé dans nos interventions du matériel en arabe par exemple. Et pour ce qui est de l’histoire du mouvement ouvrier communiste en France, on ne peut que regretter qu’il n’y ait plus aujourd’hui un équivalent de la MOI (Main d’Oeuvre Immigrée, organisée au sein de la CGT-U) qui, dans les années 1920-1930, organisait les travailleurs immigrés dans différents groupes de langues (arménien, yiddish, espagnol, italien, etc.). Nous sommes donc très loin des conceptions jacobines de l’État français et de la défense d’une identité française.

Et comme, on trouve aujourd’hui des défenseurs d’une « identité régionale », c’est-à-dire d’une identité nationale en plus restreinte encore que celle des États existants, rappelons qu’il est devenu à la mode, en Alsace, en Bretagne ou en Occitanie, de mettre des noms de rues, de villes ou de villages, de façon bilingue, en français et dans la langue régionale. Le métro de Toulouse indique même les prochaines stations en français et en occitan. Et pourtant, pour rester sur l’exemple de Toulouse, il y a dans cette ville beaucoup plus de personnes qui ont pour langue maternelle l’arabe ou l’espagnol, que de personnes occitanophones. Pourtant, nulle part en France à notre connaissance, on ne trouve des indications officielles dans une langue d’immigration. Notons qu’en Allemagne par exemple, dans un quartier comme celui de Kreutzberg à Berlin, où vivent de nombreuses personnes turcophones, des panneaux comme « tenez vos chiens en laisse » sont bilingues allemand / turc ou les automates pour acheter les tickets de métro ou de train ainsi que bien des distributeurs de billets peuvent être utilisés en turc. On en est encore très loin en France !

Depuis ces origines, l’humanité n’a jamais cessé de se déplacer. Finalement, nous sommes toutes et tous des descendants de ces premiers hominidés qui, en adoptant pour la première fois la position debout sur les plateaux de l’actuelle Éthiopie, ont créé le genre humain, bref, nous sommes toutes et tous, y compris Guéant et Le Pen, d’origine éthiopienne. Cette lointaine origine commune mise à part, revenons rapidement sur cette division arbitraire avec laquelle nous bassine les tenants du Choc des civilisations, les opposants de l’intégration de la Turquie à l’Europe et autres réactionnaires. La Méditerranée , d’après eux, serait une sorte de frontière naturelle infranchissable, opposant « l’Occident civilisée » et de « l’Orient barbare ». Notons, qu’au sud de cette mer, les islamistes tiennent le même discours en refusant « l’occidentalisation » pour « défendre les traditions islamiques ». Et pourtant, loin d’être une frontière entre deux mondes, la Méditerranée a toujours été au contraire une source d’échange et de mélange.

Cette division du monde, selon des frontières artificiellement créées, comme le Bosphore et l’Oural pour l’Europe, n’ont aucun sens au regard de l’histoire de l’humanité. Pour ceux qui prétendent qu’il y aurait une « civilisation européenne » à défendre face à une « islamisation », on peut déjà simplement rappeler qu’en Europe, plusieurs États sont « de traditions », majoritairement musulmans, comme l’Albanie, le Kosovo ou une bonne partie de la Bosnie-Herzégovine, ainsi que des républiques de la Fédération de Russie comme la Tchétchénie, l’Ingouchie, le Daguestan, l’Adyguée, ou le Tatarstan. Et si on veut parler des « millénaires » d’histoire européenne, alors la Grèce antique ne s’est pas arrêtée au Bosphore, l’Empire d’Alexandre le grand s’est étendu jusqu’à Babylone (actuel Irak) et Persépolis (actuel Iran), l’Empire Romain faisait le tour du bassin méditerranéen alors que le nord et l’est de l’Europe était considéré comme une « zone barbare ». L’Espagne arabo-musulmane a laissé des chefs d’oeuvre d’architecture comme la mosquée de Cordou et la Jota espagnol conserve une prononciation proche de la Hamza arabe, alors que Budapest doit ses bains à la conquête ottomane. Même dans le français, on trouve, selon les linguistes plusieurs centaines de mots d’origine arabe, et même pas une cinquantaine de mots provenant du gaulois. On ne peut pas non plus oublier l’Île de Malte, dont la langue s’écrit certes en caractère latin mais est très proche de l’arabe dialectal tunisien. Et comme, dans une sainte alliance xénophobe « contre l’islamisation », on trouve aux côtés de personnes qui se réclament de la laïcité d’autres qui mettent en valeurs « les racines chrétiennes de l’Europe », peut-être faut-il rappeler d’où vient cette religion ? Né d’une scission du judaïsme, religion qui a déjà repris bien des aspects du zoroastrisme perse et des mythologies mésopotamiennes, le christianisme est une exportation de Palestine qui est d’ailleurs tellement européen qu’il convertira l’Éthiopie bien avant les Francs, sans même parler des slaves. A ces quelques exemples, il faudrait ajouter les apports scientifiques (l’algèbre par exemple), la philosophie grecque conservée par le monde arabe avant de revenir en Europe ou le commerce entre les deux rives de la Méditerranée.

De la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, toute l’histoire de l’Europe du Sud, du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord est liée. Si les moins ignorants des xénophobes européens reconnaissent une partie de ses liens, ils ajoutent alors aussitôt qu’ils ne valent rien car ils proviennent de guerres et de conquêtes. Ont-ils simplement parcouru en diagonale l’histoire de leur chère Europe ? L’arrivée du latin en Gaule est une conséquence de la conquête romaine, le nom de la France vient d’une invasion barbare d’Outre-Rhin, l’histoire commune de la France et de l’Angleterre partage cent années de guerres, les guerres de religion entre catholiques et protestants ont fait bien plus de morts en Europe que les croisades, quant au 20ème siècle, il a, en Europe, était marqué par deux guerres mondiale avant que le continent soit divisé d’un rideau de fer entre l’Est et l’Ouest.

De façon sympathique, des régionalistes occitans affirment « l’Occitanie n’est pas le nord de l’Europe, mais le sud de la Méditerranée ». Pour sympathique que soit cette affirmation, parce qu’elle se veut un refus des nationalismes français et européen, et surtout un refus du racisme anti-arabe, elle n’en est pas moins absurde. Certes, l’Occitanie (c’est à dire en gros la moitié sud de la France) est le nord du bassin méditerranéen, mais aussi le sud de l’Europe, tout comme le Maghreb est à la fois le nord de l’Afrique et le sud de la Méditerranée, ou New York à la fois l’Est de l’Amérique et l’Ouest de l’Atlantique. En rejetant la frontière arbitraire que serait la Méditerranée, ces régionalistes créent une autre frontière tout aussi arbitraire. Comme toute région du monde, l’Occitanie s’est enrichie d’apports venant, non seulement du sud, mais aussi d’ailleurs. Dès 1173, le rabbin espagnol Benjamin de Tudèle décrivait l’Occitanie comme un lieu de commerce où viennent « chrétiens et Sarrasins, où affluent les arabes, les marchands lombards, les visiteurs de la Grande Rome, de toutes les parties de l’Égypte, de la terre d’Israël, de la Grèce, de la Gaule, de l’Espagne, de l’Angleterre, de Gênes et de Pise, et l’on en parle toutes les langues. »

Et si, déjà à l’Antiquité, faire de la Méditerranée et du Bosphore une frontière infranchissable pour les humains était une absurdité, que penser d’une telle vision du monde aujourd’hui, où les moyens de transport et de communication modernes ont déjà en grande partie unifié le monde ? Il est loin et dépassé depuis longtemps, le temps où chaque village, si ce n’est chaque famille, vivait dans une quasi-autarcie, où la seule ouverture sur le monde extérieur était le marché hebdomadaire du bourg. En 1848 déjà, Marx et Engels soulignaient dans le « Manifeste du Parti Communiste » :

« Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l’industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l’adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n’emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l’ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l’est pas moins des productions de l’esprit Les œuvres intellectuelles d’une nation deviennent la propriété commune de toutes. L’étroitesse et l’exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle. »

Ce qui est remarquable en relisant « Le Manifeste », c’est que, écrit en 1848, bien des passages semblent décrire la réalité de ce début de 21ème siècle. Les livres de Karl Marx sont d’ailleurs un bon exemple : traduits dans toutes les langues, il serait difficile de faire de la pensée marxiste une pensée allemande, Marx appartient au mouvement ouvrier international, autant aux ouvriers de Cologne qu’à ceux de Karachi, de Londres, de Chicago, de Bombay ou d’Alger. Il en est de même pour tous les grands noms du mouvement ouvrier, que ce soit Rosa Luxembourg, Lénine, Trotsky, les auteurs anarchistes comme Bakounine ou Malatesta, etc.

Au delà de la littérature politique, on pourra toujours trouver des aspects nationaux à la poésie de Pouchkine ou de Maïakovski, de Brecht ou de Nazim Hikmet, leurs poèmes nous touchent bien au-delà des frontières par leur aspect universel. Taslima Nasreen l’exprime très bien en disant qu’il y a une Anna Karénine dans chaque femme. On notera que parmi les œuvres qui traversent les âges, de Tristeult et Iseult à Anna Karénine, en passant par Roméo et Juliette, c’est justement le côté universel du sentiment amoureux et de ses tourments qui nous permet, où que nous vivions et où que nous ayons grandit, de nous identifier dans ces personnages. On n’a pas besoin de connaître les paysages du Kirghizstan, pour partager avec Tchinguiz Aïtmatov l’amour de Djamilia. Et comment classer « nationalement » Panaït Istrati, un des meilleurs auteurs francophones du XXème siècle né en Roumanie d’un père contrebandier grec, qui, pour avoir aimé la terre, ne pouvait se revendiquer d’aucune nation ? Quand Brecht met merveilleusement en scène le roman La Mère de Gorki, est-on dans la culture allemande ou dans la culture russe ? Où classer un roman comme Les hirondelles de Kaboul de Yasmina Kadra ? Littérature arabe ou française, lorsqu’un auteur algérien écrit en français les souffrances des femmes afghanes ? Les œuvres d’Orwell, décrivant mieux que quiconque La dèche à Paris et la Catalogne Libre, peuvent-elles se limiter à la culture britannique ?

Si Marx et Engels, bien sûr, ne parlent que de la littérature, aujourd’hui, on devrait ajouter, le cinéma, la musique et finalement tous les aspects de notre vie quotidienne. Prenons par exemple l’aspect culinaire, selon un sondage SOFRES de 2011, 19% des français citent le couscous comme étant leur plat préféré. Ce n’est qu’un exemple, mais que chacun peut constater à quel point, ne serait-ce qu’au niveau de l’alimentation, sa culture est devenue mondiale. D’ailleurs, même les moules-frites typiquement cht’i ne sauraient exister sans la pomme de terre, produit d’exportation sud-américaine qui n’est arrivé en Europe qu’au 16ème siècle. Ne parlons même pas des pâtes et autres pizzas italiennes, du café que nous consommons chaque matin, ou des fruits comme les oranges et les bananes…

Prenons la musique, et citons le philosophe Jean-Philippe Smet, plus connu sous le nom Johnny Hallyday, qui disait « toute la musique que j’aime, elle vient de là, elle vient du blues ». Et effectivement, depuis maintenant plus de 60 ans, une immense partie de la musique vient de ces rythmes des descendants des esclaves noirs d’Amérique. Toutes les branches et sous-branches du rock viennent de cette base. Les gamines et les gamins du Cantal s’éclatent sur du Raï alors qu’à Téhéran on danse sur du rap, musique né dans les quartiers noirs américains… Même le musette, musique considérée comme typiquement française, ne serait rien sans la valse autrichienne ou le tango argentin. Et la « variété française » qui a bercé notre enfance nous faisait partager les souffrances de « l’étrangère » qui « A gardé une carte postale / De son village du Portugal » avec Linda de Suza, voyager « Sur la route de Memphis » avec Edith Mitchell, s’imaginer une sœur qui s’appelait « Sahra » et qui se « marierait un jour peut-être à Varsovie » avec Jean-Jacques Goldmann, et aimé « L’Aziza » avec Daniel Balavoine, « Aïcha » avec Khaled et « Yasmina » avec La Souris Déglinguée. Et cela, sans parler de toutes les stars et les groupes des États-Unis, de Grande-Bretagne ou d’Allemagne qui ont fait danser, rêver, chanter ou pleurer des générations de françaises et de français, les entrainant dans les Londres en flammes, s’envolant avec « 99 Luftballons » ou tremblant de peur avec « Thriller ». Du jazz manouche aux rythmes jamaïcains de la Oï !, il n’y a guère de musiques qui aujourd’hui ne mélangent pas les influences de trois ou quatre continents. Lorsque Fairouz chante « Ya ana, Ya ana » sur l’air de la 40ème symphonie de Mozart, s’agit-il de culture arabe ou européenne ? Autrichienne ou libanaise ? Lorsque la même chanteuse lance « Kanou habibi » sur l’air de Plaine, ma plaine, la musique vient-elle des Monts Liban ou des steppes russe ? Lorsque Bernard Lavilliers chante Les mains d’or, la guitare rappelle des rythmes sud-américains, et s’il chante le chômage et les licenciements de la sidérurgie lorraine, les mêmes paroles pourraient décrire la ville de Détroit aujourd’hui ou la fermeture du chantier naval à Gdansk.

Et dans cette culture populaire, on ne saurait oublier de mentionner le cinéma. Une rediffusion d’un film de Louis de Funès fait mourir de rire les habitants de Moscou, une gamine américaine rêve d’être une impératrice d’Autriche pleurant sa Bavière natale le long du Danube, alors qu’on précipite pour regarder le dernier succès de Boolywood à Rabat, et que les enfants de la Creuse s’imaginent explorer le Far West. Même le plus chauvin des nationaliste français ne pourra nier que sa culture comporte forcément au moins aussi des films américains et des dessins animés japonais. Si dans les succès récents en France, on compte « Bienvenue chez les Cht’is », on y trouve aussi des films américains (Titanic), anglais (Harry Potter) ou nouveaux-zélandais (Le seigneur des anneaux). Et ne parlons même pas des séries télévisées qui ont fait entrer des villes comme Dallas (et son univers impitoyable) ou Springfield dans notre quotidien. Ajoutons aussi, que bien des oeuvres cinématographique, au-delà du pays où elles sont tournées, sont déjà des mélanges de plusieurs apports culturels. Wall Disney a popularisé et mondialisé Blanche neige et les sept nains et d’autres contes venant des frères Grimm. Le film d’animation Persépolis a beau avoir été réalisé en France, il s’agit aussi d’une production iranienne. Et, dans le patrimoine culturel de bien des communistes, où qu’ils vivent dans le monde, on risque de trouver des films de Ken Loach, sans oublier bien sûr les chefs d’oeuvre d’Einsenstein.

Ainsi, alors que les réactionnaires lancent des campagnes sur l’identité nationale ou qu’on nous bassine de conneries sur le « choc des civilisations », les identités nationales sont de fait déjà abolies, nous baignons déjà dans une culture qui est mondiale et ne connaît plus de frontières.

Et cela est d’autant plus vrai en ce qui concerne notre classe sociale, la classe ouvrière. Si dans les ateliers, sur les chantiers, dans les entreprises et les quartiers populaires de l’Occitanie on doit encore entendre des mots en occitan, tout comme le cht’i peut encore s’entendre dans le Nord, à Lille comme à Toulouse, on peut entendre aussi le portugais, l’arabe, le turc, des langues créoles des Antilles et de Guadeloupe, le serbo-croate, l’albanais ou le chinois. Il y a peu encore, en France, on parlait italien sur les chantiers, espagnol dans les usines du Sud-Ouest, polonais dans les mines du Nord et de Lorraine et yiddish dans les quartiers ouvriers de Paris. C’est une caractéristique de notre classe que de traverser les mers et les frontières pour vendre notre force de travail. Si la notion de « peuple français » chers à nos nationalistes est en fait un mélange de latins avec des gaulois, métissés avec des peuples germains, normands, maures et grands-bretons, cette notion est encore plus absurde pour la classe ouvrière. Malgré le matraquage chauvin et xénophobe, on remarque d’ailleurs que tel travailleur qui, peut-être, vote FN aux élections politiques, n’hésitera pas à désigner un camarade algérien comme délégué. Et, lors des luttes, il ne viendrait à l’idée de personne de demander la nationalité ou le titre de séjour des camarades élus au comité de grève. Quelque soit nos origines d’ailleurs, nous partageons dans nos entreprises, nos quartiers, nos syndicats et autres groupes militants les souffrances, les angoisses et les espoirs de collègues, d’amis et de camarades concernant leurs amis et leurs familles en Algérie, en ex-Yougoslavie, en Iran ou en Tunisie.

Au delà du métissage de notre classe, on remarque qu’en ayant généralisé l’exploitation capitaliste à l’échelle planétaire, la bourgeoisie a aussi généralisé le prolétariat. Dans des pays où, il n’y a à peine cinquante ans, la majorité de la population était paysanne, comme en Chine, en Inde ou au Brésil, ont surgit des immenses concentrations industrielles, avec des millions de prolétaires. Avec, certes, des contextes différents dûs aux histoires locales de la lutte des classes, cette classe ouvrière mondiale partage à la fois l’expérience du même type d’exploitation, mais aussi de formes de luttes similaires. La grève est, par exemple, l’arme classique des travailleurs contre les patrons, que ce soit au Pakistan, au Mali, au Chili, au Canada, en France, en Chine ou au Yémen. Nés, hors de toute élaboration théorique, les soviets, conseils ouvriers apparus lors de la révolution russe de 1905, on les voit réapparaître sous le nom de Shorras dans les usines d’Iran en 1978-1979 puis en 1991 lors de l’insurrection du Kurdistan d’Irak. Du drapeau rouge qui flotte lors des grèves et révoltes ouvrières sur tous les continents à L’Internationale chantée dans toutes les langues, en passant par la journée du 1er Mai, cette lutte, commune, de la classe ouvrière de tous les pays a aussi crée une culture ouvrière de lutte commune. Sans même parler la langue, un ouvrier communiste français risque de se sentir plus chez lui au milieu de drapeaux rouges et de travailleurs en grève qui chantent l’Internationale dans une ville industrielle d’Inde ou du Chili, que dans un dîner de grands bourgeois à Neuilly-sur-Seine.

Phénomène historique, les nations et les idéologies nationalistes sont apparues avec le développement du capitalisme. Pour qu’il y ait un marché unifié, il a fallu à la bourgeoisie briser les veilles divisions féodales, unifier les poids et les mesures. Mais alors même que la bourgeoisie façonnait des nations, elle partait coloniser des continents entiers pour contrôler les matières premières et lançait des guerres contre les bourgeoisies concurrentes pour contrôler les marchés en Europe. Alors même que dès 1914, le capitalisme était déjà un système mondial, le nationalisme restait nécessaire à la bourgeoisie pour faire adhérer, au nom de la patrie, les prolétaires aux plans guerriers des capitalistes. Dans les périodes de crise, ce nationalisme est à chaque fois exacerbé, cherchant à faire croire que l’ouvrier et le patron nationaux auraient un intérêt commun, et trouvant dans « l’étranger » un bouc-émissaire. On en arrive à ce paradoxe, avec un marché et une production mondiales, le capitalisme a déjà créer une culture mondiale, mais les différentes bourgeoisies maintiennent leurs égoïsmes nationaux et les préjugés chauvins. L’Europe, micro-continent, en est la preuve vivante, elle existe comme marché, mais aucune des principales bourgeoisies n’est prête à lâcher ses intérêts nationaux pour aller plus rapidement vers la création de véritables États-Unis d’Europe. En ce début de 21ème siècle, les nations sont déjà condamnées, elles n’ont d’existence que par les frontières et les appareils d’État et le nationalisme n’est plus que l’appel à la haine contre les êtres humains considérés comme « étrangers ».

La nation, aujourd’hui, n’est plus qu’une barrière contre les êtres humains. La campagne chauvine sur « l’identité nationale » du gouvernement français n’a en rien favorisé le sandwich aux rillettes contre le kebab, mais renforcé les chasses aux travailleurs sans-papiers et les appels à la haine raciste et xénophobe. Les frontières ne représentant déjà plus rien pour la production tant matérielle que intellectuelle, elles ne sont encore qu’une réalité terrible, synonyme de flicage, de répression, de vies brisées et souvent de mort, pour des millions et des millions de prolétaires qui cherchent une vie meilleure. Les nations et les frontières, à l’heure où les gamins du plus petit village de Corrèze s’éclatent sur du Raï ou du rap, pendant que les derniers succès de Bollywood passionnent des foules à Tanger, que l’on peut en quelques heures aller d’Oslo à Alger, que d’un clic de souris on peut papoter entre Australiens et Argentins, ce n’est plus que ça, le visage hideux aujourd’hui des politiques de chasse aux travailleuses et travailleurs qui ont osé commettre le “crime” de n’avoir pas la bonne carte d’identité, et demain, pourquoi pas, à l’encontre de celles et ceux que l’on décrétera « étrangers ».

Pour notre part, nous ne condamnons pas la mondialisation, mais le capitalisme. On ne fait d’ailleurs jamais tourner en arrière la roue de l’histoire. Si les différentes cultures sont une richesse, elles le sont d’autant plus lorsqu’elles vivent et se mélangent. On se doit d’ailleurs d’insister que les pires ennemis, le plus grand danger, pour la culture d’un pays ou d’une région donnés, ce n’est pas la mondialisation ou le métissage, mais bien les politiques nationalistes qui cherchent à enfermer les cultures dans le cadre étroit du chauvinisme. En Allemagne, ce sont les nazis qui, lors d’autodafé, ont brûlé les plus belles œuvres de la littérature allemande, qu’il s’agisse d’Erich Maria Remarque, de Stefan Zweig, de Brecht ou de Carl von Ossietzky. Contre l’explosion artistique créatrice qui a surgi dans la Russie révolutionnaire de 1917, la réaction nationaliste de la contre-révolution stalinienne a imposé les canons sans saveur du « réalisme socialiste ». Au Maghreb et au Moyen-Orient, au nom des « traditions islamiques », bien des partis et milices islamistes tentent d’interdire la danse orientale ou les poésies d’Abou Nouwâs. Comme l’affirmait Trotsky dans Pour un art révolutionnaire indépendant, « pour la création intellectuelle elle [la révolution] doit dès le début même établir et assurer un régime anarchiste de liberté individuelle. Aucune autorité, aucune contrainte, pas la moindre trace de com­mandement ! ». Tout enfermement de la culture et des arts au nom d’un « art officiel », de la « défense identitaire de la culture nationale », ne peut que signifier la mort de la création culturelle. Les créations culturelles ont bien plus à craindre de l’étroitesse du nationalisme que de la richesse infinie du cosmopolitisme.

Bien loin de pousser à l’uniformisation, cette mondialisation, ce cosmopolitisme de la culture, ouvre à chacun d’entre nous des espaces infinis de choix et de diversité. A l’époque, révolue, des petites nations étriquées et repliées sur elles-mêmes, l’individu n’avait que peu de choix culturels. La mondialisation, malgré toutes les barrières imposées par le capitalisme, permet d’ores et déjà de voir que bien des traditions et oppressions millénaires ne sont pas naturelles. Les révoltes de femmes, au Moyen-Orient et en Afrique par exemple, contre d’atroces traditions misogynes comme les mariages forcés, les crimes « d’honneur » ou l’excision, sont renforcées par le fait que ces femmes savent qu’au-delà des mers, d’autres femmes ont réussi à obtenir une égalité au moins formelle.

Déjà aujourd’hui, malgré toutes les limites qu’impose l’ordre capitaliste, nous baignons dans une culture mondiale, et l’identité même du plus chauvin des nationalistes français n’est déjà plus nationale, ne serait-ce que par la musique, la cuisine et le cinéma, même le plus chauvin des nationalistes français a déjà une culture un peu américaine, un peu arabe, un peu italienne, un peu africaine (et s’il est en plus catholique traditionaliste nous lui rappellerons, pour le plaisir, que sa religion est une scission du judaïsme importée de Palestine).

Déjà maintenant, loin de l’esprit de clocher des petites nations étriquées, nous pouvons choisir dans une immense palette de musiques, de plats, de littératures, de films, de poésies qui nous viennent des quatre coins du monde. On peut déjà fêter à la fois Noël, Novrouz, le Nouvel An chinois, l’Aïd et/ou Roch Hachana, et bien des familles en France célèbrent déjà plusieurs de ces fêtes. Noël parce que c’est la tradition en France, Roch Hachana parce que la maman est de culture juive et l’Aïd parce que le papa est de culture musulmane par exemple… Dans un monde libéré des frontières et des nations, libéré aussi du capitalisme et de la soumission au marché, bien loin d’une uniformisation, nous pourrions alors accéder encore plus à toutes les richesses de la diversité culturelle humaine. Dans le Manifeste du Parti Communiste, Marx et Engels écrivaient : « Déjà les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial, l’uniformité de la production industrielle et les conditions d’existence qu’ils entraînent. Le prolétariat au pouvoir les fera disparaître plus encore. »

En attendant la prise du pouvoir par le prolétariat, nous ne devons faire aucune concession aux nationalismes. En tant que travailleurs salariés, nous n’avons que faire des « identités nationale », et si nous n’avons aucune identité commune avec les Sarkozy et les Parisot, notre cœur en revanche bat au même rythme que celui de toutes celles et de tous ceux qui partout dans le monde se lèvent contre l’injustice, l’oppression et l’exploitation. Que nous disions « mein Schatz » ou « Habibi » à ceux qui nous sont chers, que nous chantions des berceuses en chinois ou en peul à nos enfants, que nos ancêtres soient enterrés dans les montagnes d’Anatolie ou les plaines de Pologne, nous subissons les mêmes conditions de travail, les mêmes bas salaires et les mêmes politiques anti-sociales. Le chauvinisme, le nationalisme et le racisme ont toujours été des poisons mortels pour le monde du travail, divisant ses rangs alors qu’il est de plus en plus indispensable d’être unis pour faire face aux attaques du patronat et du gouvernement, et cherchant à nous faire croire que nous aurions quelque chose en commun avec ceux qui nous exploitent.

Contre tous les réactionnaires qui veulent nous enfermer dans de fausses identités nationales, ethniques ou religieuses, nous rappelons que notre seule identité est humaine, de cette humanité qui refuse l’oppression et qui se lève pour construire un monde digne du 21ème siècle, un monde où les frontières nationales qui n’ont plus lieu d’être rejoindront dans les poubelles de l’histoire les anciennes divisions féodales du Moyen-Age.
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Azadi

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