L’Homme qui aimait les chiens

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L’Homme qui aimait les chiens

Message  Roseau le Sam 7 Jan - 6:26

Ramón Mercader et le destin tragique de Sylvia Ageloff
de Philippe Marlière
L’Homme qui aimait les chiens, le dernier roman de l’écrivain cubain Leonardo Padura, a connu un succès remarquable depuis sa publication en 2009. Il s’agit d’une œuvre de fiction atypique. Le livre est long (667 pages dans sa version française ), et il appartient à un genre littéraire particulier : le roman historique. Padura nous en avertit dans une note en épilogue : « (…) Souvenez-vous qu’il s’agit d’un roman, malgré l’étouffante présence de l’Histoire dans chacune de ses pages » (p. 669). L’auteur relate un des épisodes les plus troubles de l’histoire du mouvement communiste international : l’assassinat de Léon Trotski, opposant de la première heure au stalinisme, par Ramón Mercader, un communiste catalan, recruté par le NKVD, la police politique aux ordres de Staline.

Un roman historique à trois volets

L’ouvrage couvre les onze années d’exil forcé de Trotski, en Turquie, en France et en Norvège. L’histoire se termine le 20 août 1940 à Coyoacán, un quartier en banlieue de Mexico. Mercader (alias Frank Jacson ou Jacques Mornard) porte un coup de piolet à l’arrière du crâne de Trotski. L’ex-dirigeant bolchevik était absorbé dans la lecture d’un article rédigé par le Catalan, que ce dernier venait de lui remettre. Le livre, en gestation pendant près de vingt années, est bien documenté, et assez fidèle à ce que les archives ont révélé aux chercheurs. On peut simplement regretter que Trotski soit affublé du surnom de « Canard », alors que celui-ci était en réalité appelé « Le Vieux » par ses proches. Le terme renvoyait en fait à l’ « Opération Canard », le nom de code du projet d’assassinat de Trotski par le NKVD. L’histoire comporte trois volets développés en parallèle et de manière chronologique jusqu’à l’assassinat : la famille Trotski en exil ; les pérégrinations de Mercader depuis le Barcelone antifranquiste jusqu’à Mexico, et la vie d’Iván Cardenas Maturell, un écrivain raté de La Havane. Ce dernier fait la rencontre d’un Mercader malade et vieillissant sur une plage en 1977. L’assassin stalinien, sorti de prison en 1960 et réfugié en URSS (où il fut décoré de l’Ordre de Lénine), vient de s’établir à Cuba. S’ensuivent plusieurs rencontres entre les deux hommes. Celui qui se fait appeler Jaime López narre à Iván l’histoire de Mercader, son histoire, mais sans révéler à son interlocuteur sa véritable identité. L’énormité des aveux et un concours de circonstances personnelles vont inciter Iván à renouer avec l’écriture. L’écrivain ostracisé par le régime castriste va mettre à l’écrit les confessions que lui a faites Lopez.

La morale d’un tueur stalinien

Déprimant et néanmoins fascinant est le récit de l’univers anti-trotskyste : les assassinats en série des membres de la famille de Trotski, de ses amis et alliés politiques, les désertions, les trahisons et infiltrations autour de Trotski. Grotesques et délirants sont la terreur et le crime staliniens. La désorganisation et l’amateurisme politique des partisans trotskystes à Mexico est également sidérante. La maison fortifiée de Coyoacán ne fait pas illusion. Trotski, malade et prématurément vieilli, sait que Staline pourra frapper quand il l’aura décidé. On assiste à la transformation d’un jeune communiste idéaliste en un fanatique prêt à tout pour servir la cause stalinienne. Comme Léon Trotski, Mercader aime les chiens (d’où le titre un peu niais du roman) ; des lévriers russes, les barzoïs. Des trois protagonistes principaux - Trotski, Iván et Mercader – c’est le dernier qui, en dépit de son crime terrifiant, apparait comme la vraie figure tragique. Est-ce de la naïveté politique de la part de Padura, ou est-il victime d’un tropisme fidéliste à son corps défendant ? (Castro accueillit Mercader en héro sur l’île en 1974) On ne saurait répondre à cette question troublante. En effet, Mercader est, par petites touches, dépeint en héro malgré lui, un idéaliste altruiste manipulé par son entourage : Caridad Mercader, une mère dominatrice et Leonid Eitingon, le cynique mentor du NKVD et l’amant de Caridad. Le lâche crime accompli, Mercader est présenté comme un militant courageux et déterminé qui ne parle pas, qui ne trahit pas Staline pendant ses vingt années d’incarcération au Mexique. Joe Hansen, un des gardes du corps de Trotski, fut le premier à pénétrer dans le bureau du fondateur de la 4e Internationale, quelques instants après l’assaut. Il décrit un Mercader sanglotant, qui balbutie frénétiquement : « Ils ont emprisonné ma mère… Ils m’ont forcé à le faire » . La terreur de la GPU a en réalité terrassé le jeune idéaliste, et lui a imposé ce silence. Sans jamais se repentir d’un crime dont il avait fini par comprendre qu’il était inutile et barbare, Mercader se taira, non par extrême dévouement à une cause, mais pour se protéger. Il vivra et mourra petitement, pièce subalterne de la nomenklatura soviétique, méprisé de tous. Padura, pourtant friand de descriptions psychologisantes, ne va pas au-delà de la thèse de l’idéalisme et de la manipulation par l’entourage. Comme sa mère, Mercader a été un pion important de l’aristocratie rouge internationale. Homme intelligent et cultivé, il a fait ce choix grisant et valorisant. Avant l’assassinat, Mercader avait pourtant saisi la nature de la terreur stalinienne et son modus operandi (notamment lors des procès de Moscou). D’autres individus, dans des conditions similaires, auraient tenté de se rebeller au nom d’une morale supérieure, et auraient essayé de se dissocier de l’entreprise. Possédé par le doute, Mercader mena le projet à son terme, provoquant morts et désolation autour de lui.

L’honneur perdu de Sylvia Ageloff

Leonardo Padura néglige un personnage-clé de cette affaire : Sylvia Ageloff, une jeune assistante sociale de Brooklyn, qui milite dans le Socialist Workers Party, d’obédience trotskyste. L’entourage de Mercader s’arrange pour que celui-ci fasse sa connaissance lors du voyage de l’Américaine à Paris en juin 1939. Elle tombe éperdument amoureuse de cet homme beau et cultivé, qui prétend n’avoir aucun intérêt pour la politique. Mercader la séduit, à la seule fin de pouvoir approcher Trotski sans éveiller de soupçon, quand les deux amants se rendront à Mexico. Le double jeu fonctionnera à la perfection. Mercader trompera doublement Ageloff : sur le plan de ses sentiments personnels, mais aussi sur le plan de ses intentions politiques. Il traite la jeune femme avec mépris ; il la trouve idiote, se moque de sa prétendue laideur. Pour dresser le portrait de la militante trotskyste, Padura reprend des informations tendancieuses et erronées. Dans le roman, elle est décrite comme une personne superficielle et sans épaisseur politique. Pourquoi avoir brossé à un tel portrait misogyne et approximatif ? Dans une audition devant une commission d’enquête à la Chambre des représentants en 1950, Sylvia Ageloff s’exprime avec conviction et dans une langue sophistiquée. Elle défend avec courage son engagement dans la gauche trotskyste pendant la période du maccarthysme. Il est regrettable que Padura aille jusqu’à suggérer qu’Ageloff est en partie responsable de la mort de Trotski, car elle lui aurait présenté Mercader. En réalité, Sylvia Ageloff veilla scrupuleusement à la sécurité de Trotski. Elle évita rigoureusement de venir accompagnée de Mercader lors de ses visites à la villa de Coyoacán. Elle avertit même Trotski que Jacson/Mercader était entré au Mexique sous un faux passeport, et qu’il valait donc mieux qu’il ne le rencontre pas car cela « pourrait le gêner » . Patiemment et seul, Mercader gagna la sympathie des gardes de la villa, puis des époux Rosmer, des camarades français fidèles, à qui il servit de chauffeur et rendit des petits services. Cette sollicitude permit à Mercader de se rapprocher progressivement de Trotski. Sylvia Ageloff (1910-1995) vécut le reste de sa vie dans l’indignité. Accablée par l’événement, Ageloff refusa jusqu’à sa mort d’en parler avec qui que ce soit. Elle reçut le soutien et l’affection de Maria Sedova, la veuve de Léon Trotski. Licenciée par son employeur à son retour de Mexico (où elle fut un temps suspectée de collusion avec Mercader), elle dut prendre le nom de sa mère (Maslow) pour échapper à ses tourmenteurs. Sa sœur, Ruth Ageloff-Poulos, fut secrétaire de la Commission John Dewey qui se tint à Mexico en 1937. Celle-ci blanchit Trotski des accusations portées contre lui par Staline. « Ni rire ni pleurer, mais comprendre ». Léon Trotski aimait se référer à cette maxime spinoziste. Padura aurait du avoir cela à l’esprit lorsqu’il a mis en scène le personnage de Sylvia Ageloff.
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Re: L’Homme qui aimait les chiens

Message  verié2 le Sam 7 Jan - 12:58

Ce roman est très inspiré de la biographie de Trotsky par Deutscher. (Padura le cite d'ailleurs). Padura prête à Trotsky des sentiments et positions qu'il n'a jamais exprimés, par exemple des regrets à propos de Kronstadt.

En ce qui concerne Mercader, Padura affabule complètement : il lui prête une formation de James Bond en URSS - pays où selon son frère Ramon Mercader n'a jamais mis les pieds... C'est le droit du romancier, évidemment, et Padura, qui a fait une compilation de divers ouvrages, ne se prétend pas historien.

A mon avis, ce roman est beaucoup moins intéressant et beaucoup moins vivant que les polars de Padura qui se déroulent à Cuba. Parmi les meilleurs à mon avis : Electre à la Havane et Passé parfait.

A noter : Padura décrit sans fard la société cubaine, mais reste toujours très prudent vis à vis du pouvoir central qu'il ne critique jamais. Ce qui lui permet de jouir d'une situation assez privilégiée dans son pays, où il dirige (ou dirigeait ?) une revue littéraire, ce qui est exceptionnel vu la pénurie de papier, tout en se présentant comme plus ou moins "dissident" à l'étranger. Beaucoup d'écrivains des Etats de l'Est, avant 1991, jouaient ce même jeu ambigu.
__
PS Pourquoi placer cette critique dans la rubrique "théorie" et non dans la rubrique littéraire ? Padura n'a rien d'un théoricien ne le prétend pas.


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Re: L’Homme qui aimait les chiens

Message  Vals le Sam 7 Jan - 13:43

Le bouquin de Padura que j'ai beaucoup apprécié comme ROMAN, n'a en effet rien à voir avec une oeuvre theorique ou historique et ce n'est d'ailleurs pas la prétention de l'auteur .
Si c'était une biographie historique croisée de Trotsky et de Mercader, il y aurait en effet beaucoup à dire et redire sur certains faits, mais surtout aux sentiments et réactions psychologiques qu'il prête aux personnages...
Cela dit, c'est très agréable à lire ...
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Re: L’Homme qui aimait les chiens

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