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le droit a l'avortement en pratique : témoignage

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le droit a l'avortement en pratique : témoignage

Message  gérard menvussa le Mer 16 Nov - 23:43

un texte boulversant (et instructif) paru dansFauteuse de troubles, revue féministe tout a fait remarquable que je vous invite tous (et plus particulièrement la fée, qui ne m'engueulera pas une fois de plus pour avoir oublié les références bibliographiques)

Parcours d’une combattante : avorter en France – Témoignage
15 novembre 2011
Par Helina Guesthub

Cet été, faute de places, 71 femmes de la région parisienne sont parties se faire avorter aux Pays-Bas. Dans certaines régions de France, il devient de plus en plus complexe de se faire avorter avec notamment les fermetures d’hôpitaux de proximité, contraignant ainsi les femmes à changer de région voire de pays ! Avorter devient, dans certains cas, un véritable parcours du combattant que les femmes doivent surmonter souvent seules.

Amélie a aujourd’hui 29 ans, il y a 6 ans, elle est tombée enceinte et a avorté. Pour les Fauteuses, Amélie a accepté de nous raconter son histoire et de répondre à toutes nos questions…

Simone Veil défendant son texte de loi sur l'avortement

Alors commençons par le commencement, pouvez-vous nous raconter ce qu’il s’est passé lorsque vous avez pris connaissance de votre grossesse ? Tout d’abord, je dois dire que j’ai pris une grosse claque lorsque je me suis aperçue que j’étais enceinte. J’étais sous contraceptif et je ne me souvenais pas d’avoir oublié dans le mois de prendre ma pilule. Lorsque mes règles ne sont pas arrivées, j’ai tout de suite réagi, j’ai fait un test en pharmacie puis je suis allée tout de suite après faire une prise de sang. Tous les résultats se sont avérés être positifs et là, j’ai eu l’impression que le monde s’effondrait, j’ai pleuré tant et plus.

Pourquoi ?

Car ce n’était pas le moment. Je n’avais absolument pas envie d’être enceinte, j’étais encore dans mes études en pleine période de partiels d’ailleurs, je n’étais pas avec le bon mec, pas indépendante financièrement… Il n’y avait aucune condition pour que cet événement puisse être considéré comme heureux. En même temps, c’était un état assez paradoxal car j’avais beaucoup de mal à me dire que c’était vrai, que j’étais vraiment enceinte…

Une fois que vous avez réalisé, qu’avez-vous fait ?

Je ne crois pas avoir réellement réalisé pendant toute cette période, j’ai réalisé bien après et je pense finalement que c’est mieux ainsi. Ce que je vais dire va sûrement paraître choquant mais, sur le coup, j’ai réagi comme si j’étais malade et qu’il fallait donc que je me soigne. J’ai pris rendez-vous chez mon médecin généraliste. A ce moment là, j’ai appris que j’étais encore dans les délais pour avorter grâce à une pilule abortive mais comme je suis rhésus négatif et que le fœtus pouvait potentiellement être rhésus positif, je ne pouvais pas faire cela à domicile, il fallait que je me fasse hospitaliser. La généraliste m’a envoyée faire une échographie pour vérifier que la grossesse n’était pas extra-utérine. Puis, elle s’est complètement déchargée en m’expliquant qu’après cela il fallait que je trouve un hôpital, elle ne m’a même pas indiqué quels hôpitaux avaient des services d’orthogénie. Et là, les emmerdes ont commencé…

C’est-à-dire ?

Tout d’abord, je suis allée faire une échographie dans un centre de radiologie. J’ai bien expliqué que je ne voulais pas mener à terme cette grossesse mais le radiologue a laissé l’écran tourné vers moi et m’a donné de nombreux détails dont je n’avais nullement besoin. Je ne voulais rien savoir ! Puis, j’ai commencé à appeler plusieurs hôpitaux en expliquant que j’avais encore deux semaines pour avorter grâce à une pilule abortive. Tous les hôpitaux m’ont répondu la même chose : il n’y avait pas de place, il y avait systématiquement plus de quinze jours d’attente… Ceci impliquait donc de me faire avorter par aspiration ce qui me semblait être plus lourd comme procédé. Lorsque le dernier hôpital de la région lyonnaise m’a refusée, je me suis effondrée. La secrétaire, à l’autre bout du fil, m’a rétorqué : « il fallait prendre vos dispositions avant ».

Je n’imagine pas à quel point cela a été difficile, est-ce que vous étiez entourée pendant cette période ?

Pas du tout, le mec avec qui j’étais n’assurait pas du tout et je n’en ai parlé à personne. Ni à ma famille, ni à mes amis.

Pourquoi ?

Encore une fois cela va paraître peut-être bizarre et choquant, moi-même encore je n’ai pas vraiment analysé cet état mais j’étais honteuse. Je n’osais pas le dire à mes amis, j’avais l’impression d’avoir commis une terrible erreur. A ma mère, je ne voulais pas lui en parler car je me sentais terriblement fautive… La contraception, la sexualité, tout cela n’a jamais été tabou à la maison du coup, en tombant enceinte de la sorte, j’avais l’impression de trahir ma mère qui m’avait maintes et maintes fois parlé du préservatif, de la pilule… Alors, je n’ai rien dit. J’en ai parlé à mes amis mais bien après, une fois que tout a été terminé.

Pourtant vous n’y étiez pour rien !

Oui je le sais, je crois même que je le savais à l’époque… Mais je crois que malgré tout, on intériorise des représentations sociales du type « la maternité c’est merveilleux » et moi je trouvais ça atroce et je ne voulais absolument pas que ça m’arrive et je trouvais ça totalement honteux de penser ça et d’y mettre fin…

Une fois que vous avez été rejetée de tous les hôpitaux est-ce que vous avez accepté de vous faire avorter par aspiration ?

Non, je suis allée directement au planning familial. Et là, pour la première fois, j’ai eu une vraie écoute. Personne ne m’a jugée, personne ne m’a demandé comment c’était arrivé. Tout le monde là-bas considérait que ce sont des choses qui arrivent et qu’il n’y a donc aucune raison d’en avoir honte. Au-delà d’une écoute, elles m’ont aussi mis en contact avec un médecin gynécologue avec qui elles m’ont eu un rendez-vous. J’y suis allée, j’ai fait une nouvelle échographie mais de manière complètement différente : l’écran n’était pas tourné vers moi, elle ne m’a rien dit à propos de cette grossesse. Elle a ensuite appelé l’un des services d’orthogénie qui m’avait refusée lorsque je les avais eus directement. Elle a expliqué à nouveau mon cas, le fait que je devais être hospitalisée, etc. Et là, comme par hasard, une place s’était libérée ! Le lendemain j’avais un premier rendez-vous là-bas.

Comment est-ce que cela s’est passé ?

Lors du premier rendez-vous, j’ai vu un médecin puis une conseillère familiale qui voulait s’assurer que ma décision était bien réfléchie.

Est-ce qu’on a essayé de vous faire changer d’avis ?

Non, pas du tout. En même temps, je pense que ma position était très claire et que cela laissait peu de place pour essayer de me donner des arguments en la faveur de la poursuite de cette grossesse.

Et ensuite ?

J’ai eu un deuxième rendez-vous quelques jours plus tard pour l’avortement à proprement parler. J’ai été marquée par deux choses. La première était qu’il n’y avait pratiquement pas d’hommes. La plupart des femmes étaient soit seules soit avec des amies. La deuxième était qu’il n’y avait pas un profil de femmes en particulier mais plein de femmes différentes (des jeunes, des moins jeunes…). Enfin bref, j’y suis allée le matin, j’ai pris un premier cachet, je suis partie marcher un moment à l’extérieur de l’hôpital puis, j’ai pris un deuxième cachet. A ce moment là, les contractions ont été extrêmement violentes, j’ai eu des vomissements et j’avais vraiment extrêmement mal. J’étais dans une chambre avec deux autres femmes et légalement je devais être hospitalisée une demi-journée pour avoir une injection liée à cette histoire de rhésus négatif/rhésus positif. A midi, je suis donc sortie (je suppose qu’il fallait laisser la place) et j’ai donc expulsé toute seule chez moi. Je garde un souvenir assez flou de la journée même, je crois que la mémoire humaine fait le tri ! Je me rappelle du trajet jusqu’à chez moi qui a été atroce… Ce que je peux dire c’est que cela a été dur, j’ai eu mal et j’étais épuisée mais en même temps j’étais soulagée que cela soit terminé.

Vous avez eu d’autres rendez-vous par la suite ?

Oui quelques temps après, j’ai eu une visite de contrôle pour voir si tout avait bien été expulsé. J’ai détesté la période juste après mon avortement, je perdais énormément de sang (les premiers jours je ne gardais mes vêtements que quelques heures avant qu’ils ne se tachent) et ça a duré assez longtemps. Heureusement, il ne restait plus rien. La médecin m’a fait une petite leçon de morale sur la contraception et c’était terminé.

D’une manière générale, avez-vous été bien accueillie dans ce service hospitalier ?

Oui, à part la dernière médecin qui en plus de sa leçon de morale m’avait répondu assez sèchement qu’avorter ce n’était pas une promenade de santé lorsque je lui avais demandé s’il était normal de toujours saigner. Mais sinon oui, en fait ce n’était pas non plus extraordinaire comme accueil, les personnes faisaient leur boulot, ni plus ni moins. Ce que j’ai trouvé également un peu pénible, c’est que je n’ai jamais vu les mêmes personnes au cours de ces trois rendez-vous mais je pense que cela se passe de manière similaire dans tous les services hospitaliers. Mais il est vrai que là, je n’ai pas eu la sensation d’avoir un médecin attitré et cela ne laissait donc pas vraiment la place au dialogue.

Que s’est-il passé après ?

Alors juste après, je suis allée passer mes partiels ! Et je les ai réussis… Non, plus sérieusement, cette histoire a tout d’abord été le point final de cette relation avec le mec qui partageait ma vie. Je savais avant qu’il n’était pas l’homme de ma vie mais son manque total de réconfort durant cette période a accéléré la fin de cette relation. Ensuite, j’ai commencé à en parler notamment à ma meilleure amie. Elle a été très blessée que je ne lui en aie pas parlé avant, j’ai essayé de lui expliquer le pourquoi du comment mais c’était assez confus. Et puis, la vie a continué et je crois que c’est bien après que j’ai réalisé à quel point il avait fallu être forte pour surmonter tout ça. Sur le coup, j’allais d’étape en étape, je me prenais des claques mais je rebondissais tout de suite. Je voulais absolument me sortir de ça et il n’y avait que ça qui comptait.

Et maintenant est-ce que vous y pensez ?

Alors si la question sous-jacente est : est-ce que vous pensez qu’aujourd’hui vous auriez un fils/une fille de 5 ans ? La réponse est non. Jamais. Il m’arrive de penser à cette histoire, à ce que ça a changé en moi mais c’est tout.

Qu’est-ce que cela a changé ?

Avant cela, je crois que je n’étais pas aussi militante que maintenant. Je crois que cette histoire m’a permis de voir les failles du système de l’intérieur et cela m’a rendue encore plus féministe car le combat pour l’avortement et donc pour la liberté des femmes est réel même s’il il est légal en France depuis 1975.

Le mot de la fin ?

Cela fait longtemps que j’avais envie de livrer ce témoignage car cette histoire n’est pas isolée, il s’agit de quelque chose d’assez banal en fait. Il n’en reste pas moins que j’ai été confrontée à de nombreuses aberrations et je n’ai pas rencontré que des personnes sympathiques, loin de là ! J’ai eu parfois la sensation de faire un véritable parcours du combattant et ce n’est pas normal, il faut améliorer le système pour que les femmes puissent être tout d’abord accueillies mais aussi bien accueillies. Je voudrais également insister sur le rôle clé du planning. C’est là-bas que j’ai trouvé une vraie écoute et des solutions concrètes ! Je crois que je serai éternellement reconnaissante pour cet accueil dont j’ai bénéficié alors que j’étais en grande détresse.

Je garde un mauvais souvenir de tout cela. Et si j’étais aujourd’hui à nouveau confrontée à une grossesse non désirée sincèrement, je crois qu’en connaissant tout le chemin à accomplir, je ne sais pas si je pourrais à nouveau avorter…
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