Le parti révolutionnaire

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Le parti révolutionnaire

Message  fée clochette le Sam 1 Oct - 12:03

Pour rendre un hommage à Aguirre, disparu hier, un article paru sur sa vision du parti révolutionnaire

http://quefaire.lautre.net/que-faire/que-faire-lcr-no07-janvier-mars/article/le-parti-revolutionnaire

Le Parti révolutionnaire
Une réponse à John Rees

Des camarades sachant que j’étais en désaccord avec la conception du centralisme démocratique telle qu’elle est exprimée par John Rees dans le précédent numéro de la revue Que faire ? m’ont demandé d’y réagir. Je vais simplement faire quelques remarques disparates, discordantes et hétérodoxes à propos de cette contribution, étant entendu que derrière cette question du centralisme démocratique se cachent des problèmes plus généraux, et notamment celui du parti révolutionnaire d’avant-garde.

Par Léonce Aguirre

John Rees est obsédé par la nécessaire cohérence et cohésion interne d’une organisation révolutionnaire qui « est nécessaire pour mener une stratégie et des tactiques correctes », et notamment une politique de front unique conséquente. Et de poser la question « Comment obtenir ce type de cohérence dans une organisation révolutionnaire, particulièrement quand elle opère sous la pression d’organisations plus larges, de forces politiques plus importantes dans le mouvement ? » Pour lui, deux éléments permettent de résoudre le problème, la mémoire de la classe et le centralisme démocratique.

La mémoire de classe
La mémoire de la classe, c’« est d’avoir dans l’organisation des cadres rompus à l’histoire et aux traditions du mouvement ». Et de préciser que « la théorie et la tradition sont à la fois une appropriation des expériences de l’histoire et une expérience vécue à partir du mouvement actuel. Donc, un cadre qui est expérimenté pratiquement et ancré théoriquement est absolument essentiel pour émettre des jugements corrects dans le mouvement ». Il ne s’agit pas de nier l’importance des expériences historiques, mais il y a deux dangers à éviter :

l’un est de procéder par analogie, les références historiques prenant le pas sur l’analyse de la situation concrète dans laquelle nous nous trouvons. Liée à cette manière de procéder, il y a parfois la manie des citations de Marx, de Lénine ou de Trotsky. Le recours à des citations de ces derniers, ou d’autres, comme argument d’autorité justifiant la justesse d’une orientation concrète dans une situation concrète relève à mon avis d’une appréhension quasi religieuse de l’histoire.

Et cette manie de la citation est quelque part liée au deuxième danger :

de la lecture de l’article de John Rees se dégage quelque chose qui ressemble « à une histoire officielle » du parti. On a l’impression qu’un parti révolutionnaire doit avoir une appréhension commune de l’histoire du mouvement ouvrier, de ses diverses expériences, sinon il manque de cohérence et de cohésion. Et c’est problématique. Prenons un exemple : Cronstadt. En ce qui me concerne, je ne pense pas que Cronstadt ait été une tragique nécessité. Je pense au contraire qu’il s’agit d’un révélateur de l’impasse à laquelle conduisait la politique menée par le parti bolchevik et qu’un retour critique sur la période 1917/1923 est indispensable. Cette vision n’est malheureusement pas partagée par tous les révolutionnaires, loin s’en faut, mais est-ce que des lectures contradictoires de cet événement et de la période 1917/1923 devraient empêcher de se retrouver dans la même organisation ? À mon avis, non, sur cette question, comme sur d’autres. Et ces diverses visions doivent pouvoir s’exprimer publiquement dans des livres, des revues et dans les écoles de formation du parti révolutionnaire. Sauf à penser que la compréhension de l’histoire relève elle aussi du centralisme démocratique.

Le centralisme démocratique
John Rees donne une définition ultrarestrictive du centralisme démocratique se référant, par ailleurs abusivement à mon sens, à Lénine : « Lénine le défend ainsi : c’est la liberté absolue des discussions, suivie par l’unité absolue dans l’action ». Outre le fait que Lénine l’ait dit ou pas de cette façon ne me fait ni chaud, ni froid, il faudrait tout de même commencer par rappeler que le débat dans la social-démocratie russe se déroulait sous le tsarisme, dans une situation marquée par la répression et à la clandestinité, et dans des conditions sociales qui n’ont rien à voir avec celles dans lesquelles nous intervenons aujourd’hui. De plus, cette vision du centralisme démocratique est contradictoire avec toute l’histoire de la social-démocratie russe et de ses deux fractions, les bolcheviks et les mencheviks, dont les rapports vont sans cesse fluctuer de 1903 à 1917. John Rees pense-t-il sérieusement que les bolcheviks jusqu’en 1917 fonctionnaient suivant la règle du centralisme démocratique ou que Lénine se pliait toujours aux décisions prises lorsqu’il était minoritaire ? Ce n’est qu’après la victoire de 1917 que des conceptions visant d’une part à restreindre la démocratie dans le parti, avec notamment cette erreur funeste qu’a été l’interdiction des fractions, et d’autre part à imposer une discipline absolue dans l’action, ont vu le jour, là encore dans des conditions historiques tout à fait particulières.

John Rees nous explique qu’« Un parti, particulièrement un parti minoritaire, ne peut être efficace sans unité, qu’’une fois que ces discussions ont eu lieu, parfois même en fait avant que ces discussions aient lieu dans l’urgence d’une lutte, l’unité dans l’action est absolument essentielle ». Ces affirmations sont présentées comme des évidences mais ne sont absolument pas démontrées. Mais en plus, la lecture attentive fait apparaître qu’en fait ce n’est pas tellement l’efficacité dans l’action qui préoccupe John Rees, mais les risques que le parti soit gangrené par les pressions extérieures, notamment dans le cadre d’une politique de front unique. Évidemment, il est préférable que le parti soit uni, qu’il mène des campagnes impliquant toute l’organisation, que toutes ses militantes et militants interviennent sur la même orientation dans les organisations de masse, etc. Mais voilà, la vie est bien plus compliquée. Il existe des moments où des militants estiment que l’ampleur des divergences non seulement les empêche d’appliquer l’orientation majoritaire, mais les conduit à mettre en oeuvre une autre orientation que celle décidée majoritairement par leur organisation. Au milieu des années quatre-vingtdix s’est constitué au sein de la Ligue une fraction publique, la Tendance Révolution ! (TR !) qui estimait, à tort ou à raison, ce n’est pas ici l’objet du débat, que l’orientation majoritaire de la Ligue était une orientation gravement opportuniste à l’égard de la gauche plurielle. Cette fraction éditait une revue avec la minorité de Lutte ouvrière, sortait ses propres tracts hebdomadaires signés LCR - TR ! ou même LCR tout court dans les sections où la TR ! était majoritaire, éditait ses propres brochures, nouait des relations avec d’autres courants de l’extrême gauche et organisait même à certaines occasions ses propres initiatives publiques. Quatre ans plus tard, un processus de rapprochement avec la majorité de l’ancienne majorité s’enclenchait et aboutissait au congrès suivant à la constitution d’une nouvelle majorité, dont la TR ! était partie prenante. Quelles leçons peut-on en tirer ? L’élément essentiel est l’importance de la reconnaissance du droit de fraction au sein d’une organisation, même au sein d’une petite organisation révolutionnaire comme la LCR ou le SWP.

Et de ne pas le reconnaître de manière purement formelle. La direction de la Ligue, malgré son opposition radicale à l’orientation de la TR !, avait accepté de financer sur le budget de la Ligue un demi-permanent et une partie du fonctionnement de la TR !, cette dernière ayant par ailleurs ses propres cotisations. Je suis sûr que cela est inconcevable au sein du SWP. Mais que ce serait-il passé si ce droit de fraction n’avait pas été reconnu ? Et bien, il y aurait eu une scission si la majorité de TR ! avait décidé de ne pas céder aux injonctions de la direction ou d’importants départs de ses militant-e-s si elle avait accepté de se soumettre à la conception du centralisme démocratique préconisée par John Rees. Et la Ligue se serait considérablement affaiblie, sans commune mesure avec les aspects négatifs d’une division se manifestant y compris publiquement. Mais on peut aller même plus loin : c’est la capacité à tirer le bilan à la fois de l’intervention majoritaire et de celle de la TR !, le tout lié à des changements dans la situation politique, qui a permis aux uns et aux autres, parce qu’il n’y a pas eu de ralliement ni d’un côté, ni de l’autre, de dépasser les divergences. On pourrait aussi évoquer l’épisode de la dernière campagne présidentielle, mais je préfère le laisser de côté, l’histoire étant encore trop brûlante pour pouvoir en tirer sereinement toutes les leçons. L’existence d’une fraction au sein d’une organisation ne représente pas, en tant que telle, un affaiblissement de l’organisation, mais peut être un élément qui permet de contenir des dynamiques scissionnistes, de maintenir l’unité du parti. Cela dit, pour que ce soit possible, cela implique un certain nombre de règles très simples et notamment : la transparence (les réunions de la fraction sont ouvertes), la loyauté (tout ce que fait la fraction est annoncé à la direction à l’avance), le maintien de cadres communs au sein de l’organisation.

Ce qui est vrai, pour une orientation générale, devrait l’être aussi sur des questions plus circonscrites. John Rees est paniqué à l’idée que les 13 camarades du SWP qui sont à la direction du syndicat étudiant ne votent pas la même chose ou, pire encore, que le parti soit en désaccord avec leur vote : « C’est un désastre s’ils ne votent pas tous dans le bon sens ou si le parti est en désaccord avec ce qu’ils ont fait ». Désastre, le mot est fort. Selon une telle vision, l’histoire de la LCR serait marquée par une succession de désastres. Prenons, là encore, un exemple précis. Lorsque le syndicat CFDT des postes et télécommunications s’est fait exclure par la direction de la Confédération, il y avait deux choix possibles : soit adhérer à la CGT, soit former un nouveau syndicat, SUD PTT. L’essentiel des équipes syndicales concernées, du national au local, était favorable à la création de SUD, estimant que tout autre choix entraînerait la dislocation des équipes syndicales, patiemment construites pendant des années. Un débat a eu lieu à la direction nationale de la LCR et celle-ci s’est exprimée contre la création d’un nouveau syndicat et pour le passage à la CGT. La quasi totalité des militant-e-s et militants de la LCR concerné-e-s ont fait le choix de créer SUD, contre l’avis de leur direction. Et ils ont eu raison de le faire, la réalité leur a donné raison et quasi plus personne aujourd’hui ne conteste ce choix. Quelles leçons en tirer ? D’abord que d’avoir enfreint le centralisme démocratique n’a pas eu de conséquence négative au niveau de l’action. Ensuite, et c’est peut-être le plus important, c’est que les équipes syndicales qui ont fait le choix de créer SUD, et, parmi eux il y avait de nombreux-euses militant-e-s de la LCR, avaient plus raison que le parti, si révolutionnaire soit-il.

Et là derrière, il y a un problème beaucoup plus profond, c’est une certaine conception du parti d’avant-garde et du centralisme démocratique, lourde de danger (et là je me retiens pour ne pas citer le Trotsky de Nos tâches politiques). Parce qu’il est d’avant-garde, le parti aurait raison. Et au sein du parti, la tendance majoritaire a raison, et au sein de la tendance majoritaire la direction a raison, et au sein de la direction, le noyau historique a raison, et parfois au sein du noyau historique un individu a raison, c’est ce qui explique d’ailleurs l’existence de véritables gourous au sein d’organisations trotskistes (Hardy à Lutte ouvrière ou Lambert à l’OCI/Parti des travailleurs). Non, ce n’est pas parce qu’on est membre d’une organisation révolutionnaire, et cela est encore plus vrai pour une petite organisation dont la surface sociale est limitée, que l’on a forcément raison pour déterminer une orientation conséquente dans le travail de masse et dans les mobilisations. Et c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la LCR a abandonné toute conception d’intervention en fraction dans le travail de masse, et notamment dans les organisations syndicales. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de discussions générales sur l’orientation syndicale, sur les phénomènes de recomposition syndicale – nous en avons eu une, importante à notre congrès qui a suivi les grandes grèves de 1995 -, mais la LCR ne donne pas de consignes précises et toute idée selon laquelle toutes et tous les militantes et militants doivent impérativement voter la même chose, sous peine de désastre, lui est étrangère. Cette conception a également l’avantage d’éviter une forme de schizophrénie dans le militantisme quotidien. Les organisations de masse sont aussi traversées par des débats, intenses parfois, qui ne sont pas uniquement des débats entre réformistes traîtres et révolutionnaires conséquents. Là encore, prenons un exemple, la question de l’exclusion des lycéennes qui portaient le foulard. La Ligue était fortement divisée et est toujours fortement divisée sur cette question. La position majoritaire s’opposait à la loi, mais n’excluait pas la possibilité d’exclure une lycéenne, une fois toutes les démarches possibles ayant été faites pour la convaincre d’enlever son foulard en classe. La position minoritaire refusait, à juste titre, toute exclusion d’une lycéenne qui porte le foulard. Mais ce débat, il existait aussi au sein de la direction de la FSU, de ses sections, au sein des tendances syndicales de la FSU, et enfin dans les AG des professeurs. Imaginons un-e militant-e de la LCR, en accord avec la position minoritaire, qui se trouve à la direction du syndicat ou dans une AG où se discutent des motions contradictoires, qui de fait reprennent les termes du débat qui a eu lieu au sein de la Ligue. Au nom de la nécessaire discipline du parti, il/elle va devoir voter contre une motion dont il/elle partage le contenu avec des membres de son syndicat ou des collègues de son établissement, et pour une motion avec laquelle il/elle est en désaccord total. Et bien, je pense que c’est impossible, et en ce qui me concerne, je ne le ferais pas, et cela même si je devais subir les foudres de John Rees. Pratiquer de la sorte ne renforce aucunement le parti, parce quand les autres membres du syndicat ou les collègues de travail voient des militant-e-s voter contre leur propre conviction au nom de la discipline du parti, alors ce dernier ne peut que leur apparaître comme une secte.

Cela veut-il dire que tout est possible au sein d’un même parti ? Non. Il peut y avoir des moments où la séparation est nécessaire quand des positions sont contraires aux intérêts historiques de l’ensemble travailleurs ou de minorités particulières : ainsi, si une tendance dans un parti justifiait le soutien à une intervention militaire impérialiste, ou si elle approuvait des mesures discriminatoires à l’égard des immigré-e-s, ou si elle approuvait la répression de minorités sexuelles, alors la séparation serait nécessaire. Mais, ces cas sont marginaux et ne peuvent justifier une théorie du centralisme démocratique d’un autre âge, une théorie marquée par des circonstances historiques particulières, magnifiée par le stalinisme et reprise, certes avec des considérants différents, par nombre d’organisations se réclamant du trotskisme.

Révolutionnaire, il ne suffit pas de dire qu’on l’est pour l’être…
Je voudrais terminer ces remarques en abordant un dernier problème : qu’est-ce qui permet de caractériser une organisation ou un courant de révolutionnaire ? Dans sa contribution, John Rees peine à répondre à cette question, et c’est normal, parce que la réponse n’est pas simple, et y a-t-il même une réponse ? Il justifie l’existence d’un parti révolutionnaire par l’écart pouvant exister entre le niveau de conscience de la classe ouvrière d’une part et ses intérêts historiques d’autre part : « nous vivons dans une société où le pouvoir, non seulement sur les aspects économiques de la vie, mais aussi sur toute la production d’idées de la société moderne – l’école, le gouvernement, les médias – est dans les mains d’une autre classe. Ce n’est donc pas très étonnant que les gens aient des idées contraires à leurs intérêts ». Le constat est juste sauf que cela justifie et définit la nécessité d’un parti ouvrier indépendant, défendant les intérêts historiques de la classe ouvrière et du plus grand nombre, ce qui passe notamment par la remise en cause de l’exploitation capitaliste et par conséquent de la propriété privée des principaux moyens de production, l’établissement d’une société débarrassée de toutes les formes d’exploitation, d’oppressions et de discriminations et dirigée par les producteurs et productrices autoorganisée- s à tous les niveaux. Mais la définition d’un parti révolutionnaire ne se résume pas à cela. Dans les diverses composantes de la nébuleuse trotskiste, le sens du qualificatif de révolutionnaire est lié à la question stratégique de la crise révolutionnaire et de la prise du pouvoir autour de, très schématiquement : développement d’organes de double pouvoir qui se structurent à l’échelle nationale (comités d’usine, soviets, etc.), situation de double pouvoir, confrontation avec l’État bourgeois et son appareil militaire et répressif, ce qui pose la question de l’armement des travailleur-euse-s et des opprimé-e-s, et dénouement de la crise (soit victoire de la révolution avec la destruction de l’État bourgeois et instauration d’un autre pouvoir, soit victoire de la contrerévolution et restauration de l’ordre existant). Mais ces références suffisent- elles à définir une organisation ou un courant comme révolutionnaire ? Je ne le crois pas. Il y a trop de cas dans l’histoire où des organisations se réclamant d’un programme révolutionnaire en béton se sont avérées incapables de jouer le moindre rôle dans des situations de crises révolutionnaires. La difficulté, c’est que la caractérisation de révolutionnaire d’une organisation ne peut se faire qu’a posteriori, lorsque celle-ci a été capable d’être partie prenante d’un réel processus révolutionnaire et d’y jouer un rôle positif, et il faut bien avouer que, hors leurs références à des expériences historiques, les organisations qui se qualifient aujourd’hui de révolutionnaires en Europe, n’ont sur cette question aucune expérience pratique et par conséquent aucune autorité pour se caractériser elles-mêmes de révolutionnaire.

Il y a un deuxième problème : des partis révolutionnaires de masse, comme les ont défini pendant de longues années, aussi bien le SWP que la LCR, n’ont jamais existé dans la réalité et n’existeront jamais. On pourrait même prendre le cas de la fraction bolchevique. Jusqu’en 1917, on aurait pu la caractériser comme une organisation anticapitaliste, et encore une organisation anticapitaliste assez particulière puisqu’elle voulait certes abattre le tsarisme, mais pour le remplacer par une démocratie bourgeoise, les partisans d’une transcroissance de la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne n’étant pas, et notamment le principal d’entre eux, membre dudit parti bolchevik. Ce n’est que parce qu’elle a conduit à son terme une dynamique révolutionnaire qu’on peut aujourd’hui la qualifier de parti révolutionnaire tout en précisant par ailleurs qu’elle n’était pas le seul courant révolutionnaire qui a participé à cette révolution.

Cela pose aussi la question de l’intervention et de la construction, au sein d’un parti anticapitaliste large qui se fixe comme objectif non pas d’aménager le capitalisme mais de le remplacer par une société socialiste, sans exploitation et sans oppression, d’un courant révolutionnaire. Je suis très méfiant sur la manière d’aborder cette question, et encore plus, si le dit courant fonctionne suivant la règle du centralisme démocratique. On ne peut considérer un parti anticapitaliste large comme étant fait de différents cercles concentriques délimités par des références idéologiques et programmatiques diverses, avec au centre un petit noyau formé par les militants du (ou des) courant révolutionnaire, qui interviendrait en fraction au sein de ce parti large, avec comme objectif, soit de devenir majoritaire pour en « prendre » la direction, soit pour organiser une scission le moment venu et opportun, pour former un « vrai » parti révolutionnaire strictement délimité, conception qui justifie évidemment une intervention en fraction. Il faut plus concevoir ce parti comme étant formé de sous-ensembles dont les recoupements varieront au cours de son histoire et réserveront surprises et étonnements. Le courant révolutionnaire sera un de ces sous-ensembles, qu’il sera important de construire, mais qui connaîtra lui aussi des transformations constantes, voire des mutations au feu de la lutte des classes, qui sera lui aussi traversé par des débats qui ne se résoudront pas seulement en son sein, mais aussi dans le cadre du parti large. Car les apports ne fonctionnent pas à sens unique : le courant révolutionnaire s’enrichit, lui aussi de l’expérience, de l’activité du parti large et une conception restrictive du centralisme démocratique peut être un obstacle à la réalisation de véritables symbioses d’histoires et d’expériences différentes qui cohabiteront au sein du parti large et à l’assimilation des expériences portées par ce parti large lui-même.

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Re: Le parti révolutionnaire

Message  sylvestre le Sam 1 Oct - 15:06

En post scriptum, on peut signaler que John Rees, qui a répondu par une défense robuste du modèle léniniste a ensuite quitté le SWP pour former une organisation assez "spontanéiste" (Counterfire).

Du coup je me suis parfois demandé s'il avait fini par être convaincu par Aguirre ! Smile

Moi j'étais plutôt d'accord avec Rees lui répondant, mais cet épisode, s'il montre quelque chose, montre qu'il faut se méfier des jugements définitifs en politique, ne jamais insulter l'avenir, et prendre chaque débat sérieusement sur les bases de la période. Ca c'est quelque chose qu'Aguirre faisait de façon exemplaire, et c'est une leçon essentielle pour nous tous.

sylvestre

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Re: Le parti révolutionnaire

Message  Vals le Sam 11 Fév - 16:34

Léon Trotsky : Les leçons de la Commune de Paris [1921]



[source : Bolchevisme contre stalinisme, Léon Trotsky]


Chaque fois que nous étudions l'histoire de la Commune, nous la voyons sous un nouvel aspect grâce à l'expérience acquise par les luttes révolutionnaires ultérieures, et surtout par les dernières révolutions, non seulement par la révolution russe, mais par les révolutions allemande et hongroise. La guerre franco-allemande fut une explosion sanglante présage d'une immense boucherie mondiale, la Commune de Paris, un éclair, présage d'une révolution prolétarienne mondiale.


La Commune nous montre l'héroïsme des masses ouvrières, leur capacité de s'unir en un seul bloc, leur don de se sacrifier au nom de l'avenir, mais elle nous montre en même temps l'incapacité des masses à choisir leur voie, leur indécision dans la direction du mouvement, leur penchant fatal à s'arrêter après les premiers succès, permettant ainsi à l'ennemi de se ressaisir, de rétablir sa position.


La Commune est venue trop tard. Elle avait toutes les possibilités de prendre le pouvoir le 4 septembre et cela aurait permis au prolétariat de Paris de se mettre d'un seul coup à la tête des travailleurs du pays dans leur lutte contre toutes les forces du passé, contre Bismarck aussi bien que contre Thiers. Mais le pouvoir tomba aux mains des bavards démocratiques, les députés de Paris. Le prolétariat parisien n'avait ni un parti, ni des chefs auxquels il aurait été étroitement lié par les luttes antérieures. Les patriotes petits-bourgeois, qui se croyaient socialistes et cherchaient l'appui des ouvriers, n'avaient en fait aucune confiance en eux. Ils ébranlaient la foi du prolétariat en lui-même, ils étaient continuellement à la recherche d'avocats célèbres, de journalistes, de députés, dont tout le bagage ne consistait qu'en une dizaine de phrases vaguement révolutionnaires, afin de leur confier la direction du mouvement.


La raison pour laquelle Jules Favre, Picard, Garnier-Pagès et Cie ont pris le pouvoir à Paris le 4 septembre, est la même que celle qui a permis à Paul-Boncour, à A. Varenne, à Renaudel et à plusieurs autres, d'être pendant un temps les maîtres du parti du prolétariat.


Les Renaudel et les Boncour et même les Longuet et les Pressemane par leurs sympathies, leurs habitudes intellectuelles et leurs procédés, sont beaucoup plus proches de Jules Favre et de Jules Ferry, que du prolétariat révolutionnaire. Leur phraséologie socialiste n'est qu'un masque historique qui leur permet de s'imposer aux masses. Et c'est justement parce que Favre, Simon, Picard et les autres ont usé et abusé de la phraséologie démocratico-libérale, que leurs fils et leurs petits-fils ont été obligés d'avoir recours à la phraséologie socialiste. Mais les fils et les petits-fils sont restés dignes de leurs pères et continuent leur oeuvre. Et quand il faudra décider non pas la question de la composition d'une clique ministérielle, mais celle beaucoup plus importante de savoir quelle classe en France doit prendre le pouvoir, Renaudel, Varenne, Longuet et leurs pareils seront dans le camp de Millerand --collaborateur de Galliffet, le bourreau de la Commune... Lorsque les bavards réactionnaires des salons et du Parlement se trouvent face à face, dans la vie, avec la Révolution, ils ne la reconnaissent jamais.


Le parti ouvrier --le vrai-- n'est pas une machine à manoeuvres parlementaires, c'est l'expérience accumulée et organisée du prolétariat. C'est seulement à l'aide du parti, qui s'appuie sur toute l'histoire de son passé, qui prévoit théoriquement les voies du développement, toutes ses étapes et en extrait la formule de l'action nécessaire, que le prolétariat se libère de la nécessité de recommencer toujours son histoire: ses hésitations, son manque de décision, ses erreurs.


Le prolétariat de Paris n'avait pas un tel parti. Les socialistes bourgeois, dont fourmillait la Commune, levaient les yeux au ciel, attendaient un miracle ou bien une parole prophétique, hésitaient et pendant ce temps-là, les masses tâtonnaient, perdaient la tête à cause de l'indécision des uns et de la franchise des autres. Le résultat fut que la Révolution éclata au milieu d'elles, trop tard. Paris était encerclé.


Six mois s'écoulèrent avant que le prolétariat eût rétabli dans sa mémoire les leçons des révolutions passées, des combats d'autrefois, des trahisons réitérées de la démocratie, et s'emparât du pouvoir.


Ces six mois furent une perte irréparable. Si en septembre 1870, à la tête du prolétariat de France s'était trouvé le parti centralisé de l'action révolutionnaire, toute l'histoire de la France, et avec elle toute l'histoire de l'humanité, auraient pris une autre direction.


Si le 18 mars le pouvoir se trouva entre les mains du prolétariat de Paris, ce ne fut pas qu'il s'en fut emparé consciemment, mais parce que ses ennemis avaient quitté Paris.


Ces derniers perdaient du terrain de plus en plus, les ouvriers les méprisaient et les détestaient, la petite-bourgeoisie n'avait plus confiance en eux et la haute bourgeoisie craignait qu'ils ne fussent pas capables de la défendre. Les soldats étaient hostiles aux officiers. Le gouvernement s'enfuit de Paris pour concentrer ailleurs ses forces. Et ce fut alors que le prolétariat devint maître de la situation.




Mais il ne comprit que le lendemain. La Révolution tomba sur lui sans qu'il s'y attendit.


Ce premier succès fut une nouvelle source de passivité. L'ennemi s'était enfui à Versailles. N'était-ce pas une victoire? En ce moment on aurait pu écraser la bande gouvernementale presque sans effusion de sang. A Paris, on aurait pu faire prisonniers tous les ministres, avec Thiers en tête. Personne n'aurait levé la main pour les défendre. On ne l'a pas fait. Il n'y avait pas d'organisation de parti centralisée, ayant une vue d'ensemble sur les choses et des organes spéciaux pour réaliser ses décisions.


Les débris de l'infanterie ne voulaient pas reculer sur Versailles. Le fil qui liait les officiers et les soldats était bien mince. Et s'il y avait eu à Paris un centre dirigeant de parti, il aurait incorporé dans les armées en retraite --puisqu'il y avait possibilité de retraite-- quelques centaines ou bien quelques dizaines d'ouvriers dévoués, et en leur donnant les directives suivantes: exciter le mécontentement des soldats contre les officiers et profiter du premier moment psychologique favorable pour libérer les soldats des officiers et les ramener à Paris pour s'unir avec le peuple. Cela pouvait être facilement réalisé, d'après l'aveu même des partisans de Thiers. Personne n'y pensa. Il n'y eut personne pour y penser. En présence des grands événements, d'ailleurs, de telles décisions ne peuvent être prises que par un parti révolutionnaire qui attend une révolution, s'y prépare, ne perd pas la tête, par un parti qui est habitué d'avoir une vue d'ensemble et n'a pas peur d'agir.


Et précisément le prolétariat français n'avait pas de parti d'action.

Le Comité central de la Garde nationale est, en fait, un Conseil de Députés des ouvriers armés et de la petite-bourgeoisie. Un tel Conseil élu immédiatement par les masses qui ont pris la voie révolutionnaire, représente un excellent appareil d'action. Mais il reflète en même temps et justement à cause de sa liaison immédiate et élémentaire avec les masses qui sont dans l'état où les a trouvées la révolution, non seulement tous les côtés forts, mais aussi tous les côtés faibles des masses, et il reflète d'abord les côtés faibles plus encore que les côtés forts: il manifeste l'esprit d'indécision, d'attente, la tendance à être inactif après les premiers succès.


Le Comité central de la Garde nationale avait besoin d'être dirigé. Il était indispensable d'avoir une organisation incarnant l'expérience politique du prolétariat et toujours présente --non seulement au Comité central, mais dans les légions, dans les bataillons, dans les couches les plus profondes du prolétariat français. Au moyen des Conseils de Députés, --dans le cas donné c'était des organes de la Garde nationale,-- le parti aurait pu être en contact continuel avec les masses, connaître leur état d'esprit; son centre dirigeant aurait pu donner chaque jour un mot d'ordre qui, par des militants du parti, aurait pénétré dans les masses, unissant leur pensée et leur volonté.

A peine le gouvernement eut-il reculé sur Versailles, que la Garde nationale se hâta de dégager sa responsabilité, au moment même où cette responsabilité était énorme. Le comité central imagina des élection "légales" à la Commune. Il entra en pourparlers, avec les maires de Paris pour se couvrir, à droite, par la "légalité".


Si l'on avait préparé en même temps une violente attaque contre Versailles, les pourparlers avec les maires auraient été une ruse militaire pleinement justifiée et conforme au but. Mais, en réalité, ces pourparlers, n'étaient menés que pour échapper par un miracle quelconque à la lutte. Les radicaux petits-bourgeois et les socialistes-idéalistes, respectant la "légalité" et les gens qui incarnaient une parcelle de l'état "légal", les députés, les maires, etc. , espéraient au fond de leurs âmes que Thiers s'arrêterait respectueusement devant le Paris révolutionnaire, aussitôt que ce dernier se couvrirait de la Commune "légale".


La passivité et l'indécision furent dans ce cas appuyés par le principe sacré de la fédération et d'autonomie. Paris, voyez-vous n'est qu'une commune parmi d'autres communes. Paris ne veut en imposer à personne; il ne lutte pas pour la dictature, si ce n'est pour la "dictature de l'exemple".


En somme, ce ne fut qu'une tentative pour remplacer la révolution prolétarienne, qui se développait, par une réforme petite-bourgeoise: l'autonomie communale. La vraie tâche révolutionnaire consistait à assurer au prolétariat le Pouvoir dans tout le pays. Paris en devait servir de base, d'appui, de place d'armes. Et, pour atteindre ce but, il fallait, sans perdre de temps, vaincre Versailles et envoyer par toute la France des agitateurs, des organisateurs, de la force armée. Il fallait entrer en contact avec les sympathisants, raffermir les hésitants et briser l'opposition des adversaires. Au lieu de cette politique d'offensive et d'agression qui pouvait seule sauver la situation les dirigeants de Paris essayèrent de s'enfermer dans leur autonomie communale: ils n'attaqueront pas les autres, si les autres ne les attaquent pas; chaque ville a son droit sacré de self-government. Ce bavardage idéaliste --du genre de l'anarchisme mondain-- couvrait en réalité la lâcheté devant l'action révolutionnaire qui devait être menée sans arrêt jusqu'à son terme, car, autrement, il ne fallait pas commencer...


L'hostilité à l'organisation centraliste --héritage du localisme et de l'autonomisme petit-bourgeois-- est sans doute le côté faible d'une certaine fraction du prolétariat français. L'autonomie des sections, des arrondissements, des bataillons, des villes, est pour certains révolutionnaires la garantie supérieure de la vraie activité et de l'indépendance individuelle. Mais c'est là une grande erreur, qui a coûté bien cher au prolétariat français.

Sous forme de "lutte contre le centralisme despotique" et contre la discipline "étouffante" se livre une lutte pour la propre conservation des divers groupes et sous-groupes de la classe ouvrière, pour leurs petits intérêts, avec leurs petits leaders d'arrondissement et leurs oracles locaux. La classe ouvrière tout entière, tout en conservant son originalité de culture et ses nuances politiques, peut agir avec méthode et fermeté, sans rester en arrière des événements et en dirigeant chaque fois ses coups mortels contre les parties faibles de ses ennemis, à condition qu'à sa tête, au-dessus des arrondissements, des sections, des groupes, se trouve un appareil centralisé et lié par une discipline de fer. La tendance vers le particularisme, quelque forme qu'elle revête est un héritage du passé mort. Plus tôt le communisme français --communisme socialiste et communisme syndicaliste-- s'en délivrera, mieux ce sera pour la réalisation prolétarienne.
*


Le parti ne crée pas la révolution à son gré, il ne choisit pas à sa guise le moment pour s'emparer du pouvoir, mais il intervient activement dans les événements, pénètre à chaque instant l'état d'esprit des masses révolutionnaires et évalue la force de résistance de l'ennemi, et détermine ainsi le moment le plus favorable à l'action décisive. C'est le côté le plus difficile de sa tâche. Le parti n'a pas de décision valable pour tous les cas. Il faut une théorie juste, une liaison étroite avec les masses, la compréhension de la situation, un coup d'oeil révolutionnaire, une grande décision. Plus un parti révolutionnaire pénètre profondément dans tous les domaines de la lutte prolétarienne, plus il est uni par l'unité du but et par celle de la discipline, plus vite et mieux peut-il arriver à résoudre sa tâche.


La difficulté consiste à lier étroitement cette organisation de parti centralisée, soudée intérieurement par une discipline de fer, avec le mouvement des masses avec ses flux et reflux. La conquête du pouvoir ne peut être atteinte qu'à condition d'une puissante pression révolutionnaire des masses travailleuses. Mais, dans cet acte, l'élément de préparation est tout à fait inévitable. Et mieux le parti comprendra la conjoncture et le moment, mieux les bases de résistance seront préparées, mieux les forces et les rôles seront répartis, plus sûr sera le succès, moins de victimes coûtera-t-il. La corrélation d'une action soigneusement préparée et du mouvement de masse est la tâche politico-stratégique de la prise du pouvoir.


La comparaison du 18 mars 1871 avec le 7 novembre 1917 est de ce point de vue très instructive. A Paris, c'est un manque absolu d'initiative pour l'action de la part des cercles dirigeants révolutionnaires. Le prolétariat, armé par le gouvernement bourgeois est, en fait, maître de la ville, dispose de tous les moyens matériels du pouvoir --canons et fusils-- mais il ne s'en rend pas compte. La bourgeoisie fait une tentative pour reprendre au géant son arme: elle veut voler au prolétariat ses canons. La tentative échoue. Le Gouvernement s'enfuit en panique de Paris à Versailles. Le champ est libre. Mais ce n'est que le lendemain que le prolétariat comprend qu'il est maître de Paris. Les "chefs" sont à la queue des événements, les enregistrent, quand ces derniers se sont déjà accomplis et font tout leur possible pour en émousser le tranchant révolutionnaire.


A Pétrograd, les événements se sont développés autrement. Le parti allait fermement, décidément à la prise du pouvoir, ayant partout ses hommes, renforçant chaque position, élargissant toute fissure entre les ouvriers et la garnison d'une part et le gouvernement d'autre part.


La manifestation armée des journées de juillet, c'est une vaste reconnaissance faite par le parti pour sonder le degré de liaison intime entre les masses et la force de résistance de l'ennemi. La reconnaissance se transforme en lutte des avant-postes. Nous sommes rejetés, mais, en même temps, entre le parti et les masses profondes s'établit une liaison par l'action. Les mois d'août, de septembre et d'octobre, voient un puissant flux révolutionnaire. Le parti en profite et augmente d'une manière considérable ses points d'appui dans la classe ouvrière et dans la garnison. Plus tard, l'harmonie entre les préparatifs de la conspiration et l'action de masse se fait presque automatiquement. Le Deuxième Congrès des Soviets est fixé pour le 7 novembre. Toute notre agitation antérieure devait conduire, à la prise du pouvoir par le Congrès. Ainsi, le coup d'Etat était d'avance adopté au 7 novembre. Ce fait était bien connu et compris par l'ennemi. Kerensky et ses conseillers ne pouvaient pas ne pas faire des tentatives pour se consolider, si peu que ce fût, dans Pétrograd pour le moment décisif. Aussi avaient-ils besoin avant tout de faire sortir de la capitale la partie la plus révolutionnaire de la garnison. Nous avons de notre part profité de cette tentative de Kerensky pour en faire la source d'un nouveau conflit, qui eut une importance décisive. Nous avons accusé ouvertement le gouvernement de Kerensky --notre accusation a trouvé ensuite une confirmation écrite dans un document officiel-- d'avoir projeté l'éloignement d'un tiers de la garnison de Pétrograd, non pas à cause de considérations d'ordre militaire, mais pour des combinaisons contre-révolutionnaires. Ce conflit nous lia encore plus étroitement à la garnison et posa devant cette dernière une tâche bien définie, soutenir le Congrès des Soviets fixé au 7 novembre. Et puisque le gouvernement insistait --bien que d'une manière assez molle-- pour que la garnison fut renvoyée, nous créâmes auprès du Soviet de Pétrograd, se trouvant déjà entre nos mains, un Comité révolutionnaire de guerre, sous prétexte de vérifier les raisons militaires du projet gouvernemental.


Ainsi nous eûmes un organe purement militaire, se trouvant à la tête de la garnison de Pétrograd, qui était, en réalité, un organe légal d'insurrection armée. Nous désignâmes, en même temps, dans toutes les unités militaires, dans les magasins militaires, etc., des commissaires (Communistes). L'organisation militaire clandestine accomplissait des tâches techniques spéciales et fournissait au Comité révolutionnaire de guerre, pour des tâches militaires importantes, des militants en qui on pouvait avoir pleine confiance. Le travail essentiel concernant la préparation, la réalisation et l'insurrection armée se faisait ouvertement et avec tant de méthode et de naturel que la bourgeoisie, avec Kerensky en tête, ne comprenait pas bien ce qui se passait sous ses yeux. (A paris, le prolétariat ne comprit que le lendemain de sa victoire réelle --qu'il n'avait pas d'ailleurs consciemment cherchée-- qu'il était maître de la situation. A Pétrograd, ce fut le contraire. Notre parti, s'appuyant sur les ouvriers et la garnison, s'était déjà emparé du pouvoir, la bourgeoisie passait une nuit assez tranquille et n'apprenait que le lendemain que le gouvernail du pays se trouvait entre les mains de son fossoyeur.


En ce qui concerne la stratégie, il y avait dans notre parti beaucoup de divergences d'opinion.


Une partie du Comité Central se déclara, comme on le sait, contre la prise du pouvoir, croyant que le moment n'était pas encore venu de le faire, que Pétrograd se trouverait détaché du reste du pays, les prolétaires des paysans, etc.


D'autres camarades croyaient que nous n'attribuions pas assez d'importance aux éléments de complot militaire. Un des membres du Comité Central exigeait en octobre l'encerclement du théâtre Alexandrine, où siégeait la Conférence Démocratique, et la proclamation de la dictature du Comité central du Parti. Il disait: en concentrant notre agitation de même que le travail militaire préparatoire pour le moment du Deuxième Congrès, nous montrons notre plan à l'adversaire, nous lui donnons la possibilité de se préparer et même de nous porter un coup préventif. Mais il n'y a pas de doute que la tentative d'un complot militaire et l'encerclement du Théâtre Alexandrine auraient été un fait trop étranger au développement des événements, que cela aurait été un événement déconcertant pour les masses. Même au Soviet de Pétrograd, où notre fraction dominait, une pareille entreprise prévenant le développement logique de la lutte aurait provoqué, à ce moment, un grand désarroi, et surtout parmi la garnison où il y avait des régiments hésitants et peu confiants, en premier lieu les régiments de cavalerie. Il aurait été beaucoup plus facile à Kerensky d'écraser un complot non attendu par les masses, que d'attaquer la garnison, se consolidant de plus en plus sur ses positions: la défense de son inviolabilité au nom du futur Congrès des Soviets. La majorité du Comité central rejeta donc le plan de l'encerclement de la Conférence démocratique et elle eut raison. La conjoncture était fort bien évaluée: l'insurrection armée, presque sans effusion de sang, triompha précisément le jour, fixé d'avance et ouvertement pour la convocation du Deuxième Congrès des Soviets.


Cette stratégie ne peut pourtant pas devenir une règle générale, elle demande des conditions déterminées. Personne ne croyait plus à la guerre avec les Allemands, et les soldats les moins révolutionnaires, ne voulaient pas partir de Pétrograd au front. Et bien que pour cette seule raison la garnison était tout entière du côté des ouvriers, elle s'affermissait dans son point de vue à mesure que se découvraient les machinations de Kerensky. Mais cet état d'esprit de la garnison de Pétrograd avait une cause plus profonde encore dans la situation de la classe paysanne et dans le développement de la guerre impérialiste. S'il y avait eu scission dans la garnison et si Kerensky avait reçu la possibilité de s'appuyer sur quelques régiments, notre plan aurait échoué. Les éléments de complot purement militaire (conspiration et grande rapidité dans l'action) auraient prévalu. Il aurait fallu, bien entendu, choisir un autre moment pour l'insurrection.


La Commune eut de même la complète possibilité de s'emparer des régiments même paysans, car ces derniers avaient perdu toute confiance et toute estime pour le pouvoir et pour le commandement. Pourtant elle n'a rien entrepris dans ce but. La faute est ici non pas aux rapports de la classe paysanne et de la classe ouvrière, mais à la stratégie révolutionnaire.


Quelle sera la situation sous ce rapport dans les pays européens à l'époque actuelle? Il n'est pas facile de prédire quelque chose là-dessus. Pourtant les événements se développant lentement et les gouvernements bourgeois faisant tous leurs efforts pour utiliser l'expérience passée, il est à prévoir que le prolétariat pour s'attirer les sympathies des soldats aura, à un moment donné, à vaincre une grande résistance, bien organisée. Une attaque habile et à l'heure propice de la part de la révolution sera alors nécessaire. Le devoir du parti est de s'y préparer. Voilà justement pourquoi il doit conserver et développer son caractère d'organisation centralisée, qui dirige ouvertement le mouvement révolutionnaire des masses et est, en même temps, un appareil clandestin de l'insurrection armée.
*


La question de l'éligibilité du commandement fut une des raisons du conflit entre la Garde nationale et Thiers. Paris refusa d'accepter le commandement désigné par Thiers. Varlin formula ensuite la revendication d'après laquelle tout le commandement de la Garde nationale, d'en bas jusqu'en haut, devrait être élu par les gardes nationaux eux-mêmes. C'est là que le Comité central de la Garde nationale trouva son appui.


Cette question doit être envisagée des deux côtés: du côté politique et du côté militaire, qui sont liés entre eux, mais qui doivent être distingués. La tâche politique consistait à épurer la Garde nationale du commandement contre-révolutionnaire. L'éligibilité complète en était le seul moyen, la majorité de la Garde nationale étant composée d'ouvriers et de petits-bourgeois révolutionnaires. Et de plus, la devise "éligibilité du commandement" devant s'étendre aussi à l'infanterie, Thiers aurait été d'un seul coup privé de son arme essentielle, les officiers contre-révolutionnaires. Pour réaliser ce projet, il manquait une organisation de parti, ayant ses hommes dans toutes les unités militaires. En un mot, l'éligibilité avait dans ce cas pour tâche immédiate non pas donner aux bataillons de bons commandements, mais les libérer de commandants dévoués à la bourgeoisie. L'éligibilité servit de coin pour scinder l'armée en deux parties suivant la ligne de classe. Ainsi les choses se passèrent chez nous à l'époque du Kerensky, surtout à la veille d'Octobre.


Mais la libération de l'armée du vieil appareil de commandement amène inévitablement l'affaiblissement de la cohésion d'organisation, et l'abaissement de la force combative. Le commandement élu est le plus souvent assez faible sous le rapport technico-militaire et en ce qui touche le maintien de l'ordre et de la discipline. Ainsi, au moment où l'armée se libère du vieux commandement contre-révolutionnaire qui l'opprimait, la question surgit de lui donner un commandement révolutionnaire, capable de remplir sa mission. Et cette question ne peut aucunement être résolue par de simples élections. Avant que les larges masses de soldats acquièrent l'expérience de bien choisir et de sélectionner des commandants, la révolution sera battue par l'ennemi, qui est guidé dans le choix de son commandement par l'expérience des siècles. Les méthodes de démocratie informe (la simple éligibilité) doivent être complétées et dans une certaine partie remplacées par des mesures de sélection d'en haut. La révolution doit créer un organe composé d'organisateurs expérimentés, sûrs, dans lesquels on peut avoir une confiance absolue, lui donner pleins pouvoirs pour choisir, désigner et éduquer le commandement. Si le particularisme et l'autonomisme démocratique sont extrêmement dangereux pour la révolution prolétarienne en général, ils sont dix fois plus dangereux encore pour l'armée. Nous l'avons vu par l'exemple tragique de la Commune.


Le Comité central de la Garde nationale puisa son autorité dans l'éligibilité démocratique. Au moment où le Comité central avait besoin de développer au maximum son initiative dans l'offensive, privé de la direction d'un parti prolétarien, il perdit la tête, se hâta de transmettre ses pouvoirs aux représentants de la Commune, qui avait besoin d'une base démocratique plus large. Et ce fut une grande erreur, dans cette période, de jouer aux élections. Mais une fois les élections faites et la Commune réunie, il fallait concentrer d'un seul coup et entièrement dans la Commune et créer par elle un organe possédant un pouvoir réel pour réorganiser la Garde nationale. Il n'en fut pas ainsi. A côté de la Commune élue restait le Comité central; le caractère d'éligibilité de ce dernier lui donnait une autorité politique grâce à laquelle il pouvait faire concurrence à la Commune. Mais cela le privait en même temps de l'énergie et de la fermeté nécessaires dans les questions purement militaires, qui, après l'organisation de la Commune, justifiaient son existence. L'éligibilité, les méthodes démocratiques ne sont qu'une des armes entre les mains du prolétariat et de son parti. L'éligibilité ne peut aucunement être fétiche, remède contre tous les maux. Il faut combiner les méthodes d'éligibilité avec celles de désignations. Le pouvoir de la Commune vint de la Garde nationale élue. Mais une fois créée la Commune aurait dû réorganiser d'un main bien forte la Garde nationale de haut en bas, lui donner des chefs sûrs et établir un régime de discipline bien sévère. La Commune ne l'a pas fait, étant privée elle-même d'un puissant centre directeur révolutionnaire. Aussi fut-elle écrasée.


Nous pouvons ainsi feuilleter page par page toute l'histoire de la Commune, et nous y trouverons une seule leçon: il faut une forte direction de parti. Le prolétariat français plus qu'aucun autre prolétariat a fait des sacrifices à la Révolution. Mais plus qu'aucun autre aussi, a-t-il été dupé. La bourgeoisie l'a plusieurs fois ébloui par toutes les couleurs du républicanisme, du radicalisme, du socialisme, pour lui mettre toujours des chaînes capitalistes. La bourgeoisie a apporté par ses agents, ses avocats et ses journalistes, toute une masse de formules démocratiques, parlementaires, autonomistes qui ne sont que des entraves aux pieds du prolétariat et qui gênent son mouvement en avant.

Le tempérament du prolétariat français est une lave révolutionnaire. Mais cette lave est recouverte à présent des cendres --du scepticisme-- résultat de plusieurs duperies et désenchantements. Aussi, les prolétaires révolutionnaires de la France doivent-ils être plus sévères envers leur parti et dévoiler plus impitoyablement la non-conformité entre la parole et l'action. Les ouvriers français ont besoin d'une organisation d'action, forte comme l'acier avec des chefs contrôlés par les masses à chaque nouvelle étape du mouvement révolutionnaire.


Combien de temps l'histoire nous donnera-t-elle pour nous préparer ? Nous ne le savons pas. Durant cinquante ans la bourgeoisie française détint le pouvoir entre ses mains, après avoir érigé la Troisième République sur les os des communards. Ces lutteurs de 71 ne manquaient pas d'héroïsme. Ce qui leur manquait, c'était la clarté dans la méthode et une organisation dirigeante centralisée. C'est pourquoi ils ont été vaincus. Un demi-siècle s'écoula, avant que le prolétariat de France pût poser la question de venger la mort des communards. Mais, cette fois, l'action sera plus ferme, plus concentrée. Les héritiers de Thiers auront à payer la dette historique, intégralement.


Zlatoouste, 4 février 1921.


[source : Bolchevisme contre stalinisme, Léon Trotsky]

Vals

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Mise au point sur la notion d’avant-garde

Message  Roseau le Lun 11 Fév - 18:43


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Re: Le parti révolutionnaire

Message  Marco Pagot le Lun 11 Fév - 19:04

Je ne sais pas si on peut maintenir des dizaines d'années un parti révolutionnaire dans une démocratie bourgeoise comme la notre. Parce que pour moi ca implique aussi tout un tas de choses genre l'appareil clandestin...
Même si je pense que c'est suicidaire de ne pas en reprendre des bases minimum au niveau sécurité militante... Avec les fichiers orgas, listes mails, les réseaux sociaux, les articles signés... Et aussi quand on annonce les nouveaux et nouvelles éluEs au cpn qu on nous dise non prénom age métier ville...

Mais après est ce que c'est possible d'avoir une orientation révolutionnaire sans avoir un parti révolutionnaire ? Ou alors on donne une autre définition que la mienne de parti révo et franchement si qqun en a une meilleure je la prends sans problèmes...
De toute façon moi je suis un gentil centriste de gauche (je trouverai ça présomptueux de me définir révolutionnaire) qui suis les conseils de sa famille stalinienne pratiquante qui a eu des places dans l'appareil du pcf et de la cgt (ma tante seule secrétaire générale de l'ud cgt 75 dans les années 80) et qui maintenant soutiennent dang tran (ils ont the section oppositionnelle du pcf corse (en même temps vu l'histoire de ma microrégion c'est normal)): toujours aller vers le plus rouge possible, c'est la couleur qui déteint le plus vite... Bon après je fais aussi en sorte d'aller au plus rationnel, je vais pas aller faire le pleupleu dans un groupuscule avec 3 pelés et un tondu...

Voilà c'était ma contrib inutile du jour

_________________
http://www.petitionfuriani.com/
Catastrophe de Furiani - 5 mai 1992
La catastrophe de Furiani ne doit jamais être oubliée et ce, pour qu’une telle tragédie ne se reproduise plus. Un devoir de mémoire est indispensable : Furiani mai più.
Nous demandons qu'aucun match de football professionnel ne soit plus dorénavant joué en France un 5 mai. Nous sollicitons par conséquent l'inscription de ce fait dans les règlements de la FFF et de la LFP.

Marco Pagot

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Re: Le parti révolutionnaire

Message  Copas le Lun 11 Fév - 21:55

C'est d'accord Marco.

Pour le reste et le texte de Bihr je ne comprends toujours pas pourquoi il n'est pas pris en compte, en matière d'avant garde, la façon dont Mansoor Hekmat traite le sujet.

Sans que pour autant on puisse parler de peintres décoratifs et anarchisants les militants des partis issus de ce militant fécond.

Non, je ne suis pas hekmatiste...

Tout se passe comme si il y avait une incapacité à prendre en compte, parmi les révolutionnaires, d'autres façons de traiter une question déjà largement rabattue, quand elle ne vient pas d'une matrice spécifique.

Cette incapacité à accepter d'autres matrices qui n'ont pas moins démérité est ennuyeuse. On préfère ce qui dilue ou ce qui délimite, mais pas d'analyser ce qui existe et est pensé autrement, tout en étant révolutionnaire.

Copas

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Re: Le parti révolutionnaire

Message  Marco Pagot le Lun 11 Fév - 22:31

Moi j'aimerai bien avoir des infos sur l'hekmatisme...
Y en a qui disent que c'est du maoisme light, d autres une fusion du trotkisme et du conseillisme...

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http://www.petitionfuriani.com/
Catastrophe de Furiani - 5 mai 1992
La catastrophe de Furiani ne doit jamais être oubliée et ce, pour qu’une telle tragédie ne se reproduise plus. Un devoir de mémoire est indispensable : Furiani mai più.
Nous demandons qu'aucun match de football professionnel ne soit plus dorénavant joué en France un 5 mai. Nous sollicitons par conséquent l'inscription de ce fait dans les règlements de la FFF et de la LFP.

Marco Pagot

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Re: Le parti révolutionnaire

Message  Copas le Lun 11 Fév - 22:53


La trajectoire : http://fr.wikipedia.org/wiki/Mansoor_Hekmat


J'en sais rien.

Je considère qu'un courant révolutionnaire qui a joué un rôle , même modeste, dans les mouvements ouvriers iraniens et irakiens (au moment ou c'était et c'est difficile) mérite respect et intéret. Bref un morceau du parti et de l'internationale à construire. Après tout c'est souvent mieux que des maos.
Ne pas les prendre pour des billes, car ils essaiment lentement mais progressivement. On peut se reporter aux divers sites de ces partis, y compris comprendre que eux aussi fragmentent .

Toutefois, c'est pas le sujet , le sujet c'est l'avant-garde et la façon de régler le dilemme par Hekmat est intéressante :

Il faut aller là et lire attentivement une série de choses intéressantes, utiles :
http://www.marxists.org/francais/hekmat/works/1992/00/hekmat_19920000.htm


On notera ça :

Un point central sur lequel nous avons constamment mis l’accent à travers les débats de ces dernières années est que le socialisme ouvrier est un mouvement social qui existe de façon indépendante, et non le dérivé de l’activité de marxistes ou de communistes. C’est un mouvement qui se déroule historiquement. La lutte contre le capitalisme avec pour objectif de le remplacer par le socialisme à travers une révolution ouvrière, est une vision vivante et fermement établie au sein de la classe ouvrière - c’est une tradition de lutte vivante .

La théorie, la conscience de ce mouvement peut, à une période donnée, être adaptée ou inadaptée, vraie ou fausse. Quoiqu’il en soit, il existe toujours un courant au sein du mouvement de la classe ouvrière qui aspire et essaye constamment de pousser la classe tout entière dans cette direction socialiste.

On notera aussi ceci :

Une autre caractéristique de notre courant est notre compréhension de la relation entre le parti et la classe. Notre parti est le parti d’une certaine tradition de lutte à l’intérieur de la classe elle-même. Sa relation avec la classe ouvrière est ainsi basée sur la relation de cette tendance au sein de la classe à la classe tout entière. Cela signifie, premièrement, que ce n’est pas un parti formé par un groupe de réformateurs sociaux pour le salut de la classe ouvrière, mais formé par une partie, une tendance au sein de la classe ouvrière elle-même avec pour objectif d’unifier et de mener la classe tout entière vers ses objectifs de classe.


Sur le sens de l'histoire :
Laissez moi ajouter ici un commentaire personnel sur laquelle d’autres camarades peuvent avoir un point de vue différent. Je ne veux pas voir, à tout prix, la victoire du communisme ouvrier comme inévitable. Je ne vois même pas sa croissance comme inévitable, la victoire du mouvement communiste ouvrier comme inévitable. Mais personne ne peut proclamer que cette protestation se fera inévitablement sous la bannière du communisme ouvrier comme mouvement ayant une vision et une stratégie politique et économique particulière. Je ne crois pas à cette inévitabilité, et pour cette raison que les choix conscients que les hommes et des femmes réels font à différentes étapes, et la pratique réelle de différents mouvements à différents points de jonction, sont pour moi, d’une importance vitale. Si nous voulons avancer, ces choix et ces pratiques doivent être correctes et communistes. Les personnes et les générations vivantes de classe ouvrière décident du destin du socialisme et du communisme.



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Re: Le parti révolutionnaire

Message  verié2 le Mar 12 Fév - 11:12

Roseau a écrit:BIHR Alain
1er novembre 2008
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article23878
Vraiment pas ma tasse de thé, Alain Bihr (1). Beaucoup de bla-bla, beaucoup de portes ouvertes enfoncées, bref davantage une dissert de sociologue qu'un texte militant. Au fait, il milite dans une organisation quelconque, Bihr ?
__
1) Surtout après ses interventions sur les ultra-gauches et le négationnisme où il reprend à son compte toutes sortes de calomnies et de déformations.

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Re: Le parti révolutionnaire

Message  Invité le Mar 12 Fév - 18:30

Que Bihr écrive comme un sociologue, ça s'explique sans trop de difficultés puisque c'est son métier. Il est professeur à l'université de Franche-Comté... et il trouve manifestement beaucoup de temps pour publier.
Tant mieux pour lui.

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Re: Le parti révolutionnaire

Message  Copas le Mer 13 Fév - 7:40

Jon Boone a écrit:Que Bihr écrive comme un sociologue, ça s'explique sans trop de difficultés puisque c'est son métier. Il est professeur à l'université de Franche-Comté... et il trouve manifestement beaucoup de temps pour publier.
Tant mieux pour lui.

Disons que l'illusion d'un magistère particulier due à une position sociale spéciale est un anachronisme dans l'évolution des connaissances et la façon dont elles se construisent maintenant dans le mouvement d'émancipation mondial. Ca tourne dans le vide et il y a plein de trous dus aux méconnaissances de pans entiers des expériences et connaissances qui ne rentrent pas dans les mantras d'une couche sociale spécifique géographique qui a épuisé largement son rôle particulier.

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Re: Le parti révolutionnaire

Message  Roseau le Ven 26 Avr - 0:38


Construire une organisation révolutionnaire (I) : L’héritage oublié du bolchevisme
http://www.avanti4.be/debats-theorie/article/construire-une

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Marx et la question du parti révolutionnaire

Message  Roseau le Mar 24 Sep - 16:08

Intervention de Ludwig Wolfgang faite à l'univesité d'été du NPA en août 2012

https://soundcloud.com/user468951501/ludwig-uni-2012-mp3

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Re: Le parti révolutionnaire

Message  sylvestre le Mar 24 Sep - 16:36

Tiens, ça me rappelle que j'avais écrit un truc là-dessus : Construire le parti : de Marx à Lénine

sylvestre

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Re: Le parti révolutionnaire

Message  Roseau le Mar 24 Sep - 17:42

sylvestre a écrit:Tiens, ça me rappelle que j'avais écrit un truc là-dessus : Construire le parti : de Marx à Lénine
Un prolongement fort utile et une conclusion à toujours retenir;
la théorie du parti révolutionnaire d’avant-garde – c’est-à-dire d’un parti qui n’a pas prétention à rassembler toute la classe, ni même toute la partie de la classe qui est combattive sur telle ou telle question – est indissociable de la stratégie du front unique. Cette stratégie doit être comprise au sens large de participation à des luttes communes, économiques et politiques avec des travailleurs moins avancés tout en conservant la capacité d’élaboration et d’action autonome de l’organisation révolutionnaire.

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Re: Le parti révolutionnaire

Message  mykha le Sam 26 Avr - 19:56

« Le bolchevisme existe comme courant de la pensée politique et comme parti politique depuis 1903. Seule l'histoire du bolchevisme, tout au long de son existence, peut expliquer de façon satisfaisante pourquoi il a pu élaborer et maintenir, dans les conditions les plus difficiles, la discipline de fer indispensable à la victoire du prolétariat. »

« Il est évidemment très "difficile" de vaincre, sous la domination de la bourgeoisie, les habitudes bourgeoises dans notre propre parti, c'est-à-dire dans le parti ouvrier : il est "difficile" de chasser du parti les chefs parlementaires de toujours, irrémédiablement corrompus par les préjugés bourgeois ; il est "difficile" de soumettre à la discipline prolétarienne un nombre strictement nécessaire (même très limité) d'hommes venus de la bourgeoisie ; il est "difficile" de créer dans le parlement bourgeois une fraction communiste par­faitement digne de la classe ouvrière ; il est "difficile" d'obtenir que les parlementaires communistes ne se laissent pas prendre aux hochets du parlementarisme bourgeois, mais s'emploient à un travail substantiel de propagande, d'agitation et d'organisation des masses. Tout cela est "difficile", c'est certain. Ça a été difficile en Russie, et c'est infiniment plus difficile encore en Europe occidentale et en Amérique, où la bourgeoisie est beaucoup plus forte, plus fortes les traditions démocratiques bourgeoises et ainsi de suite. »

(Lénine)

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Re: Le parti révolutionnaire

Message  Roseau le Jeu 12 Juin - 0:07

Un parti de classe et révolutionnaire est plus que jamais nécessaire

Par Tendance Claire du NPA (10 juin 2014)
Le FN a réalisé une progression importante lors des élections européennes du 25 mai : 24,85%. Depuis 1979, le FN n’avait jamais dépassé 12% à ce type d’élections. Depuis 2009, le FN ne cesse de progresser à chaque échéance électorale pour atteindre aujourd’hui des scores inédits dans son histoire. Environ 40% des ouvriers et employés qui ont voté, notamment parmi les plus jeunes, l'ont fait pour le FN. Le fort taux d'abstention ne doit pas nous induire en erreur : les enquêtes indiquent que le FN est le parti préféré des abstentionnistes.

Certains camarades font un parallèle direct avec le fascisme des années 1930, et donc avec la politique d’auto-défense unitaire que les travailleur-se-s devraient mettre au centre de leurs priorités. Or le succès du FN est pour l’instant électoral, fondé sur une posture anti-système mais s'inscrivant dans le cadre de la république et de la démocratie… Et surtout, la dynamique récente du FN n’est pas basée sur la face anti-ouvrière des Le Pen (déclarations contre les syndicats, fonctionnaires, chômeurs…) mais au contraire sur les voix gagnées parmi les travailleur-se-s les plus exploité-e-s, et notamment beaucoup de jeunes. Mais c’est précisément cette même dynamique qui doit nous bousculer, car elle est le fruit de l’aggravation de la crise d’une part, et de l’incapacité de LO et du NPA à consolider un pôle d’attraction de la radicalisation depuis 1995.

La proposition de résolution d’Yvan Lemaitre comporte des questionnements qui nous semblent pertinents. Et en premier lieu, la nécessité « de porter un regard lucide et critique sur nous-mêmes et le mouvement anticapitaliste et révolutionnaire ». C’est un point de départ important, quand l’extrême gauche se retrouve à son plus bas niveau depuis longtemps. On ne peut pas se contenter de dire que tout est dû à la situation difficile, comme François Sabado et de nombreux camarades du courant Anticapitalisme et Révolution ont tendance à le faire. La conscience de classe est clairement en crise depuis plus de 30 ans, mais ce qui doit nous préoccuper, c’est ce que nous faisons pour y remédier.

Rompre avec le tropisme vers « la gauche »

Notre parti persiste à mettre en avant « l’opposition de gauche » comme formule censée nous tourner vers l’extérieur avec un profil unitaire. Mais cette formule et le contenu que lui donnent nos porte-parole nous donnent surtout un profil tourné vers les appareils de « la gauche ». Il est temps de prendre toute la mesure des changements profonds qui ont eu lieu dans la perception des forces politiques par la classe travailleuse. Il n’y a plus d’association entre vote de classe et vote pour « la gauche ». La majorité de notre classe est déboussolée, écœurée, et en colère. C’est cette colère, dont la cible est pour l’instant mouvante, qui a aidé Sarkozy en 2007 à draguer la « France qui se lève tôt », et qui favorise maintenant Le Pen.

Le discours sur l’opposition de gauche nous fait apparaître comme membres (un peu fâchés certes) d’une même famille avec ce parti pleinement capitaliste qu’est le PS depuis des années déjà. Il minimise aussi la différence entre le Front de Gauche et le NPA. JL Mélenchon est plus qu’ambigu sur la question de la lutte des classes. Ses références à « la République » et à « la France » ne sont pas seulement la manifestation d’un chauvinisme, c’est aussi le reflet du compromis gagnant-gagnant qu’il prétend réaliser avec les « investisseurs ».

Mettre les luttes au cœur de notre politique, et la politique au cœur des luttes

Il est donc temps de dissiper le brouillard entre « front politique » (de gauche) et unité d’action (de classe). C’est par des luttes plus nombreuses, solidaires, et victorieuses que nous pourrons reconstruire la conscience de classe, donc nous devons entraîner les travailleur-se-s et les forces qui les influencent sur le terrain des luttes concrètes, contre les attaques des patrons et du gouvernement. Or tout cela n’est clairement pas une préoccupation centrale pour la direction du NPA. Elle ne mobilise pas dans le soutien à la grève des postiers du 92, alors que cette lutte est menée par nos propres camarades, et qu’il s’agit d’un des rares points d’appui dans la situation actuelle. De même, notre parti n’est pas en ordre de bataille pour pousser la mobilisation potentiellement importante qui se prépare cette semaine chez les cheminots contre la réforme ferroviaire.

Mais la réorientation vers les luttes est indissociable de la clarification du programme. La lutte de classe fait surgir immédiatement des questions politiques : peut-on obtenir des augmentations alors que la compétitivité nous tire tout-te-s vers le bas ? Les licenciements et le chômage ne sont-ils pas des fatalités ? Est-il possible d'exproprier les capitalistes ? Peut-on soutenir des mesures anti-libérales avec Mélenchon sans mettre en perspective la nécessité d'une révolution ? Peut-on engager une rupture avec le capitalisme sans rompre avec l'Union européenne ? En ne répondant pas à ces questions, le NPA incarne une protestation vaine au rouleau compresseur capitaliste alors que les travailleurs-ses cherchent légitimement une issue à la crise.

Le NPA doit répondre, en avançant une alternative globale au système, capable de conforter le parti face aux idéologies pro-capitalistes, de convaincre des jeunes et des travailleur-se-s. C’est important en général pour notre construction, mais c’est également crucial dans les luttes. Nous devons être plus offensifs pour politiser les luttes, même quand elles sont minimes, parcellaires, défensives. Car c’est cela qui permet de les légitimer, d’utiliser tout leur potentiel pour élever la conscience de classe, et ainsi de limiter la démoralisation ambiante qui suit inévitablement chaque défaite.

Par ailleurs, il faut s’attaquer à l’engrenage des défaites sociales, qui n’a rien de fatal. Nous avons un rôle en tant que parti révolutionnaire pour combattre les bureaucraties syndicales. Il est temps également de discuter de ce que nous pouvons faire pour faire émerger un courant intersyndical lutte de classe

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Hypothèse communiste et question de l’organisation

Message  Roseau le Mar 6 Jan - 16:31

Quelles leçons politiques, stratégiques et organisationnelles
peut-on tirer de la discussion philosophique sur le communisme ?
C’est à cette question que se propose ici de répondre Peter Thomas,
en replaçant le débat sur « l’hypothèse communiste »
dans la perspective des théorisations de la forme-parti qui,
de Lukács à l’opéraïsme en passant par Gramsci, ont émergé du mouvement ouvrier.
Loin de toute fétichisation ou de toute critique abstraite du parti,
l’auteur milite en faveur du réinvestissement de la figure gramscienne du « prince moderne »,
susceptible à ses yeux de promouvoir et de consolider les diverses luttes qui travaillent le présent historique.

La suite: http://revueperiode.net/lhypothese-communiste-et-la-question-de-lorganisation/

Roseau

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Re: Le parti révolutionnaire

Message  Babel le Dim 7 Juin - 13:10

Vers un nouveau départ. Une alternative à la micro-secte
Hal Draper

Pour une certaine doxa militante, « au commencement était le groupuscule » : le « parti révolutionnaire » serait d’abord une micro-secte qui évoluerait, au fil de la lutte des classes, vers un parti de masse. Comme le souligne Hal Draper ici, aucun parti de masse n’a suivi ce chemin et ni Marx ni Lénine n’ont jamais théorisé un tel développement. Cette « anatomie de la secte », exercice à la fois ludique et autocritique, est destiné à rétablir une vision plus juste de la politique révolutionnaire telle qu’elle a existé. Elle fut écrite à l’heure d’une ébullition groupusculaire au sein de la nouvelle gauche aux États-Unis, en 1971. Draper revient sur l’histoire des organisations auxquelles il a contribué et retrace les origines de l’involution sectaire du communisme et du trotskisme. Il propose en outre une autre perspective pour la politique révolutionnaire organisée : construire des « centres politiques ».

Le problème est toujours : comment construire un parti socialiste révolutionnaire 1 ? Aux États-Unis, on n’aperçoit aucun progrès appréciable en ce sens dans le dernier tiers d’un siècle (après la fin de la Seconde guerre mondiale). L’objectif est encore là, mais la voie qui y mène ne peut guère être étudiée sans un vrai réexamen.

La voie sur laquelle nous étions nous a conduits dans un cul-de-sac. Il nous faut revenir en arrière, pour prendre une autre voie que nous avons laissée assez loin derrière nous. La voie sur laquelle nous avons peiné porte un nom : c’est celle de la secte. Nous allons la définir. Nous verrons quand et comment elle a commencé. Et nous expliquerons pourquoi elle conduit à se perdre, c’est-à-dire là à nous trouver là où nous sommes aujourd’hui.

Nous dirons que l’histoire montre qu’il doit y avoir une autre voie, une voie différente.

En fait, sans repenser à fond ce problème, nous sommes partis en 1964 sur une voie différente quand le Comité socialiste indépendant a été constitué pour ressusciter le socialisme indépendant en tant que tendance politique, en encourageant la formation de clubs locaux (le premier, celui du campus de Berkeley, a été formé à l’automne 1964). Mais nous n’avions alors pas pensé qu’il s’agissait-là d’une alternative au concept sectaire d’organisation. Résultat, le mouvement socialiste indépendant, à peine né, a glissé en arrière dans l’ornière de la secte sous l’influence de pressions aisément identifiables. Nous proposons maintenant de réfléchir à cette question.

1. Commençons par revenir à Marx
Il n’y a aucun doute sur ce qu’étaient les idées et la pratique de Marx à ce sujet. En fait, il avait probablement eu une sur-réaction, tant il était fermement décidé à n’avoir rien à faire avec quelque secte que ce soit, y compris une vraiment à lui. Pour Marx, toute organisation était une secte si elle établissait une série d’idées y compris les siennes comme frontière d’organisation, si elle en faisait le déterminant de sa forme d’organisation. Ni Marx ni Engels n’ont jamais formé ou voulu former un groupe « marxiste » quel qu’il soit – c’est-à-dire un groupe de membres adhérents reposant sur un programme exclusivement marxiste. Toute leur activité organisationnelle était orientée vers une voie différente.

Quelle était l’implication organisationnelle de leurs idées si on était d’accord avec elles – comment fallait-il essayer de leur donner vie dans la réalité ? Il s’agissait de porter ces idées dans les mouvements et organisations qui naissaient naturellement de la lutte sociale. La tâche était non pas d’inventer, de façon entièrement cérébrale, une forme « supérieure » d’organisation. Elle était d’imprégner de nos idées les mouvements et organisations de classe, et, au cours de ce processus, de développer des cadres révolutionnaires dans ces mouvements et organisations et ainsi de travailler, élevant finalement le mouvement dans son ensemble à un niveau supérieur.

Le mouvement dans son ensemble : Marx et Engels savaient et disaient que ce processus pourrait impliquer et impliquerait même des scissions. Ils n’avaient aucun fétichisme du maintien de l’unité comme condition du processus. Mais ces scissions qu’ils considéraient comme naturelles étaient pour eux non les scissions artificielles d’une aile idéologique qui sortait pour brandir son drapeau programmatique abstrait. Les scissions auxquelles ils s’attendaient étaient celles qui se produisaient de façon organique avec la montée du niveau (de lutte et de conscience) des masses.

Ces scissions, ils les voyaient venir de deux directions : d’éléments embourgeoisés qui s’élevaient contre une ligne de classe et contre une orientation « lutte de classe » du mouvement lui-même ; et des idéologues de secte qui voyaient le mouvement de la classe s’éloigner de leurs propres remèdes et prescriptions. Ils attendaient la scission de ces éléments ou que les éléments sains scissionnent d’avec eux, mais quand elle se produisait, la ligne de démarcation organisationnelle n’était jamais sur les idées programmatiques spéciales adaptée aux besoins d’une avant-garde idéologique (à savoir un programme dans l’abstrait) mais concernait la signification politique des luttes sociales en cours, le niveau politique atteint par le mouvement de la classe, c’est-à-dire le programme dans le concret, le programme tel qu’il était concrétisé dans la lutte de classes réelle.

Ainsi, en 1847, Marx et Engels, qui avaient rejoint la Ligue des communistes, travaillaient à la débarrasser de ses parasites sectaires et conspirateurs et étaient en train d’y arriver ; mais en même temps, à Bruxelles où il vivait, Marx consacrait ses efforts d’organisation à construire l’Association démocratique, qui n’était même pas socialiste sur le plan programmatique. Et quand la révolution éclata sur le continent, leur première initiative fut de se débarrasser de la Ligue des communistes en la dissolvant, en tant qu’activité organisée prenant la forme d’une avant-garde.

À Cologne, pendant la révolution, ils travaillèrent, organisationnellement parlant, sur trois plans, pas un seul qui ressemblât à une secte marxiste : (1) dans le mouvement démocratique de gauche, l’Union démocratique (cette partie du tableau n’a rien à voir avec notre problème actuel, étant reliée au problème de la politique dans une révolution bourgeoise-démocratique) ; (2) dans l’Association ouvrière de la ville, une organisation de classe large ; et (3) dans « leur » centre politique. Qu’avaient-ils créé comme centre politique ? Nullement une organisation, mais un journal et son comité de rédaction, c’est-à-dire un porte-voix. Et c’est ce comité de rédaction qui fonctionna en tant que « tendance Marx » – c’est ainsi qu’il se considérait et était publiquement considéré.

Avec le reflux de la révolution et après son retour à Londres, Marx fut d’accord pour une reconstitution temporaire de la Ligue des communistes ; mais bientôt, à l’automne 1850, Marx vit que la crise révolutionnaire était passée, cependant que la majorité des membres réagissait avec un sentiment de frustration profonde et une sévère poussée d’infantilisme sectaire. La Ligue scissionna et tomba en morceaux. Marx ne renouvela jamais cette expérience.

Pendant les années 1850, Marx et Engels ne firent aucun effort pour bâtir quelque chose, mais se concentrèrent exclusivement sur la production et l’édition de la littérature qui devait rendre possible l’éducation de cadres. Cette période ne prit fin que quand le mouvement ouvrier lui-même se lança dans l’organisation ad hoc que nous connaissons comme la Première internationale.

La Première internationale était si éloignée, à l’extrême opposé du concept sectaire de l’organisation, qu’elle ne se prononça jamais clairement pour le communisme et adopta simplement une sorte de collectivisme économique à un congrès ultérieur. Et elle était si largement ouverte, dans le cadre d’un caractère de classe tranchant, que personne ne rêverait aujourd’hui de la reproduire. En tout cas, sa manière d’aborder les questions était opposée à 180 ° de celle de la secte : au lieu de partir du programme complet et de réunir autour de lui des gens sélectionnés de toutes les couches sociales (surtout des intellectuels), Marx voulait partir des couches de la classe ouvrière qui étaient en mouvement – en mouvement dans la lutte de classe, même à faible niveau – et adapter le programme à ce à quoi ces couches étaient prêtes. C’était la voie du commencement.

2. Marx : le côté négatif

Dans ce large mouvement de classe de la Première internationale, Marx et Engels n’ont constitué aucun centre à eux, d’aucune sorte ; et c’est ce qui soulève la question d’une sur-réaction, non seulement leur absence d’inclination à créer une secte marxiste.

En effet Marx a utilisé le Conseil général et l’influence qu’il y avait, comme son « centre politique » ; il serait facile d’expliquer que ce n’était pas suffisant. Probablement Marx pensait-il que toute autre ligne de conduite gênerait son influence personnelle dans le Conseil général ; mais le prix en fut que la formation de cadres marxistes résolus en était encore à une étape moins qu’élémentaire quand l’Internationale disparut. Ce fait négatif – non l’échec à créer une secte marxiste, mais à construire des cadres marxistes de quelque type que ce soit – est l’une des raisons du contexte pour lesquelles les divers partis socialistes surgirent dans différents pays, même les prétendus partis « marxistes ».

Prenons l’Angleterre, sous le nez de Marx. La première sorte de centre « marxiste » d’un type quelconque y fut établie par un homme, Hyndman, hostile à Marx et au petit cercle de socialistes britanniques directement influencés par lui ; un homme qui créa ce centre « marxiste » sous la forme d’une secte typique de la pire espèce, et dont l’influence désastreuse sur les fondements du marxisme anglais n’a jamais été surmontée jusqu’à présent.

Aucun centre politique alternatif d’aucune sorte ne fut proposé par Marx ou Engels ou un membre de leur cercle. Le résultat fut que Marx s’incarna, pour le public britannique dans un homme qui était le « fondateur du marxisme » le plus grossier dans tous les pays du monde.

Il est évident que l’alternative à la secte aurait été ce que Marx avait fait à Cologne : la création d’un organe, par les amis britanniques de Marx, une publication agissant en tant que porte-voix des idées marxistes, un modèle sur la façon de s’adresser au mouvement de la classe, un organisateur de cadres. Rien de tel ne fut fait : il y avait un vide. L’action de la secte de Hyndman occupa ce vide.

Alors qu’Eleanor Marx faisait un travail brillant comme organisatrice du Nouvel unionisme (syndicalisme), organisant les métiers inorganisés et non-qualifiés, elle le faisait en tant qu’individu, sans autre point de référence visible.

Alors qu’elle et Aveling faisaient du bon travail en défendant une action politique indépendante dans le ghetto prolétarien de Londres, avec un impact qui servit finalement à produire le Labour Party, leur travail ne pouvait pourtant pas avoir l’effet concomitant de contribuer à la sélection et à la formation de cadres marxistes, qui auraient fait plus encore qu’ils ne faisaient.

Cet échec dans la création d’un centre politique visible – même si ce n’était pas sous la forme d’une secte – fut répété plus tard, avec moins d’excuses, par Rosa Luxemburg en Allemagne, tandis qu’en Pologne ses camarades polonais créaient une secte et non un parti de classe.

La solide haine que Marx portait à la forme sectaire d’organisation ne signifiait cependant pas qu’il était incapable de reconnaître les contributions positives de certaines sectes. Il ne devait pas tomber dans l’appréciation unilatérale du rôle historique joué par certaines d’entre elles, pas plus que sa haine du capitalisme ne l’empêcha de le créditer pour ses grandes contributions positives au développement de la société. De même que le Manifeste communiste présente ce qu’on a appelé un hymne aux bienfaits historiques de la bourgeoisie, de même, Marx et Engels brûlaient d’ardeur dans leurs louanges aux sectes des Utopiques.

Ils n’ont pas perdu de temps à déplorer le fait que ces contributions furent faites d’abord par des sectes (parfois plutôt grotesques comme la « religion » saint-simonienne), car ils comprenaient les pressions qui poussaient les idéologues socialistes vers la forme secte. Il était, pensaient-ils, d’autant plus important de pousser dans une direction différente, d’orienter les socialistes vers une voie organisationnelle différente.

Marx l’a résumé dans une lettre bien connue de 1871 :

L’Internationale a été fondée pour remplacer les sectes socialistes et semi-socialistes par une organisation réelle de la classe ouvrière pour la lutte […]. D’un côté, l’Internationale n’aurait pas pu se maintenir si le cours de l’histoire n’avait pas déjà écrasé le sectarisme. Le développement du sectarisme socialiste et celui du vrai mouvement ouvrier sont toujours en rapport inverse l’un de l’autre. Tant que les sectes sont justifiées (historiquement), la classe ouvrière n’est pas encore prête à un mouvement historique indépendant. Dès qu’elles ont atteint leur majorité, toutes les sectes sont par essence réactionnaires. Pour tout cela, ce que l’histoire expose partout s’est répété dans l’histoire de l’Internationale. Ce qui est vieux et dépassé tente de se reconstituer et s’affirme sous une forme nouvelle récemment acquise. Et l’histoire de l’Internationale a été une lutte continuelle du Conseil général contre les sectes et contre les expériences d’amateurs dans l’Internationale, contre le mouvement réel de la classe ouvrière2.
Il ne s’agit pas de déterminer a priori exactement à quelle date la forme secte devient réactionnaire, etc. C’est une tâche impossible. Marx est entré en lutte pour défendre son propre chemin vers un mouvement révolutionnaire – et cela impliquait de se dresser inébranlablement contre l’idée de secte. Que les contributions possibles d’une secte ne fussent pas totalement épuisées en 1864 a été amplement prouvé rétrospectivement, mais c’était sans intérêt pour la ligne de Marx. La « secte » lassallienne en Allemagne ou celle de Hyndman, ci-dessus mentionnée en Angleterre, ont hélas continué à jouer un rôle qui avait aussi un côté positif tant qu’il n’y avait pas d’alternative praticable.

Incontestablement, parfois une secte peut être mieux que rien, mais cette formule de sagesse ne contribue pas à une ligne. D’un autre côté, la secte socialiste des émigrés germano-américains était, selon Marx et Engels, pire que rien, et ils espéraient qu’elle serait écrasée et disparaîtrait.

Il ne découle donc pas, même de l’horreur totale et absolue de Marx pour la forme secte, que toutes les sectes soient également nuisibles ; c’est le contraire qui est vrai. Tout varie beaucoup à cet égard. Si nous regardons plus près de nous les exemples de Marx : les Oehléristes3 n’ont contribué en rien au développement d’un mouvement révolutionnaire, sauf comme sujet d’hilarité, ce qu’il ne faut pas négliger en temps de tristesse.

D’un autre côté, comme nous le dirons, l’Independent Socialist League a élaboré l’essentiel du socialisme révolutionnaire aujourd’hui [aux États-Unis Ndlr]. C’est toute la différence ! Mais cela ne dément nullement l’unique conclusion que nous voulons souligner à ce propos : il existe une voie pour un parti révolutionnaire, qui n’est pas la voie de la secte.


3. Anatomie de la secte

Pour résumer, nous avons vu jusqu’à présent trois approches. L’une, que nous pouvons rejeter : celle qui consiste à se replier sur soi avec seulement des militants individuels, sans aucun centre politique. Le vrai problème est de savoir si le centre politique doit nécessairement être une secte. C’est un problème de rapport entre l’avant-garde et la classe, pas seulement de deux formes organisationnelles.

La secte se situe à un niveau élevé, bien au-dessus de celui de la classe ouvrière et sur une base mince recrutée selon des critères idéologiques, forcément extérieurs à la classe ouvrière. Elle revendique son caractère ouvrier sur la base de ses aspirations et de son orientation, non de sa composition ou de sa vie interne. Elle s’efforce de hisser la classe ouvrière à son niveau ou l’appelle à monter jusqu’à elle. De derrière ses frontières organisationnelles, elle envoie des groupes d’éclaireurs prendre contact avec la classe ouvrière et des missionnaires pour en convaincre deux ou trois. Elle se voit devenir un jour un parti révolutionnaire par un procédé d’addition ou par une éventuelle unité avec deux ou trois autres sectes ou peut-être par un processus d’entrisme.

Marx considérait que les éléments d’avant-garde devaient surtout éviter la création de frontières organisationnelles entre eux et la classe en mouvement. La tâche n’était pas d’élever un ou deux ouvriers ici ou là au niveau du programme complet (outre deux étudiants ici et trois intellectuels là) mais de chercher les leviers capables d’amener la classe ou des fractions de celle-ci à s’engager en masse vers les niveaux supérieurs de l‘action et de la politique.

La mentalité de secte ne voit sa sanctification que dans son programme complet, c’est-à-dire dans ce qui la sépare de la classe ouvrière. Si, Dieu nous pardonne, quelque mot d’ordre qu’elle lance devient populaire, elle s’inquiète : « Que se passe-t-il ? Nous avons dû capituler devant quelqu’un » (je ne caricature pas, c’est du vécu). L’approche de Marx est exactement à l’opposé. Le travail de l’avant-garde était d’élaborer des mots d’ordre qui pouvaient devenir populaires dans l’état donné de la lutte de classe, en ce sens qu’ils étaient capables de rassembler le plus grand nombre possible d’ouvriers en mouvement. En d’autres termes, avancer sur une question, dans une direction qui les mettrait en conflit avec la classe capitaliste et son État, avec les agents du capitalisme et de l’État, y compris les « lieutenants ouvriers du capitalisme », leurs propres dirigeants.

La secte est une version miniaturisée de ce que sera le parti révolutionnaire, un « petit parti de masse », une édition microscopique ou un modèle de parti de masse qui n’existe pas encore. Ou plutôt, il se pense ainsi et et essaie d’être une telle miniature.

Sa méthode d’organisation est celle du « comme si » ; agissons comme si nous étions déjà un parti de masse (à un degré minuscule, naturellement, en fonction de nos ressources) et c’est la voie pour devenir un parti de masse. Publions un « journal ouvrier », juste comme si nous étions un parti ouvrier ; et si nous ne pouvons pas le publier tous les jours, au moins nous pouvons le publier une ou deux fois par semaine en drainant toutes nos ressources – cela fait de nous un petit parti de masse – irréel.

Mais une telle façade est auto-trompeuse, car si jamais elle réussit à abuser un seul ouvrier, il découvrira assez vite qu’il n’y a pas grand-chose derrière. Construisons un parti « bolchevique » en étant disciplinés comme de bons bolcheviks. Ainsi, sur la base d’une notion erronée de la discipline « bolchevique » tirée des ennemis du léninisme, la secte est « bolchevisée » en une coterie de plus en plus étroite, pétrifiante, qui remplace les liens de la cohésion politique par les cercles de fer qui tiennent ensemble les lattes des vieux tonneaux brisés.

Il y a quelque chose de fondamentalement faux dans la notion que la voie de la miniaturisation (singer un parti de masse en miniature) est la voie d’un parti révolutionnaire de masse. La science prouve que l’échelle à laquelle existe un être vivant ne peut pas être arbitrairement changée : des êtres humains ne peuvent pas exister à l’échelle de Lilliput ou celle de Brobdignac ; leurs mécanismes de vie ne pourraient fonctionner à ces échelles. Des fourmis peuvent transporter 200 fois leur propre poids mais une fourmi de six pieds, même s’il en existait d’aussi monstrueuses, ne pourrait soulever 20 tonnes. C’est vrai aussi dans la vie organisationnelle : si on essaie de miniaturiser un parti, on n’obtient pas un parti de masse, mais seulement un monstre. La raison fondamentale en est la suivante : le principe de vie d’un parti révolutionnaire de masse n’est pas simplement son programme complet, qui peut être copié avec rien qu’un dactylo militant et peut être étiré ou replié comme un accordéon. Son principe de vie est son engagement intégral comme partie du mouvement ouvrier, son immersion dans la lutte de classe non par une décision de son comité central mais parce qu’il y vit. C’est ce principe de vie qui ne peut être ni singé ni miniaturisé ; il ne peut se réduire comme un dessin ou s’effilocher comme un tissu. Comme une réaction nucléaire, ce phénomène ne vient à l’existence qu’à une masse critique : au-dessous, il ne se réduit pas simplement, il disparaît.

Alors, que peut singer ce parti de masse en miniature ? Seulement la vie interne du parti de classe. Mais cette vie interne, mécaniquement organisée, est maintenant détachée de la réalité qui commande dans un vrai parti de masse. Éventrez un lion et ce que vous aurez réellement, ce sont des tripes. C’est pourquoi la vie interne d’une secte a tendance à être un exercice en irréalité, en façades, en imitations rituelles.

Aussi, puisque seule la vie interne du parti de masse est utilisable pour la parodie ritualisée, la mentalité de secte ne se satisfait que de la vie interne. Car à l’extérieur de cette vie interne, les dures réalités de l’isolement et de l’impuissance sont insoutenables, faute de ressembler le moins du monde à la vie extérieure d’un parti de masse. La vie interne d’une secte devient non pas un mal nécessaire lié à ses activités extérieures, mais une récompense/substitut. D’un côté l’ouvrier du parti de masse regimbe contre la nécessité de passer beaucoup de temps à des réunions internes, etc. même s’il est assez bon marxiste pour comprendre que ces choses sont nécessaires. La mentalité de secte, au contraire, ne se satisfait que dans ces activités où l’on peut savourer un discours révolutionnaire alors qu’une réunion syndicale n’est qu’une corvée.

4. Bien, et les bolcheviks ?

Mais le parti bolchevique n’a-t-il pas dû se développer d’une secte à un parti de masses ? S’ils l’ont pu, alors nous…

Non, ce n’est pas ainsi que les bolcheviks sont devenus un parti de masse – pas par la voie de la secte. Et il n’y a aucune proposition pour une forme d’organisation sectaire dans Que Faire ? Tous ces contes de fée sur les conceptions de Lénine sur le parti sont des inventions des anti-bolcheviks professionnels et des staliniens, mais nous ne pouvons pas entrer ici4 dans ce débat.

Ce qui suit suffira pour le problème posé : prendre la route défendue dans Que Faire ?. Dans la période précédente, les préliminaires pour un parti de masse avaient pris forme en Russie non dans des sectes mais dans des cercles ouvriers locaux qui demeuraient des structures lâches et fondaient de lâches associations régionales. Elles ne s’étaient pas développées en tant que branches d’organisation centrale, mais de façon autonome, en réponse à des luttes sociales.

Ce que Lénine décida d’organiser de l’extérieur, avant tout, n’était pas une secte ni une organisation avec des membres, mais un centre politique : une publication, Iskra, avec un comité de rédaction. L‘Iskra s’incarnait dans un comité de rédaction pas dans une secte. L’organisation de membres à laquelle Lénine pensait devait être un parti de masse, ne consistant pas seulement de ceux qui étaient d’accord avec son marxisme révolutionnaire mais plutôt un parti de masse assez large pour englober tous les socialistes, en fait tous les militants ouvriers. Il y aurait eu en son sein différentes tendances et les marxistes conséquents pouvaient pour un temps y être en minorité. Mais alors que Lénine ne commit pas l’erreur de dresser les murs d’une secte entre sa tendance (celle qui avait une ligne juste) et le large mouvement de la classe-en-lutte, il ne fit pas non plus l’autre erreur, celle de négliger de construire un centre politique et, du coup, des cadres marxistes.

Ce furent les mencheviks et la droite, pas Lénine, qui firent scission plutôt que de permettre une majorité de gauche.

Et pendant les années de formation du parti bolchevique, Lénine ne fit pas non plus de nécessité vertu : il n’adopta jamais l’idée que le parti devait être limité aux bolcheviks. Au contraire il combattit avec patience pour la conception d’un parti large dans lequel cependant la gauche avait autant droit que la droite à prendre la direction par un vote démocratique. C’est cela qui était en jeu, côté organisationnel, dans la scission entre bolcheviks et mencheviks.

Bien entendu, la situation d’illégalité dans laquelle le mouvement fonctionnait conditionna de bien des manières les formes d’organisation, mais ce n’est pas l’illégalité qui décida que Lénine refusa de prendre la voie de la formation d’une secte bolchevique. Si l’Iskra avait été organisée à St Petersbourg au lieu de l’étranger, le rapport essentiel n’aurait pas changé et en fait, quand on obtint une légalité partielle pour un bref laps de temps après la révolution de 1905, une des conséquences en fut la fusion temporaire des groupes menchevique et bolchevique dans un parti de masse unifié, bien que Lénine conservât un centre politique sous la forme d’un journal et de son comité de rédaction. L’apparition d’une certaine dose de légalité ne poussa pas Lénine vers une formation bolchevique sectaire, mais dans le sens contraire, vers l’unité avec les mencheviks dans un parti de masse, pas l’unité des centres politiques idéologiques.

Mais les fractions bolchevique et menchevique n’étaient-elles pas des fractions d’un parti scissionné ? Oui, formellement, c’était le cas. Des deux côtés, comme pour d’autres tendances organisées dans le mouvement russe, une fraction fonctionnait comme un centre politique public avec sa propre publication, son comité de rédaction comme véhicules de sa politique.

Et ces fractions, bolchevique comme menchevique, n’étaient pas des « organisations de membres » au sens des sectes que nous avons essayé de construire. Considérez les documents écrits par Lénine avant 1914 quand la Deuxième internationale enquêtait sur la question de l’unité bolcheviks-mencheviks : Lénine pour prouver que les bolcheviks avaient le soutien d’une majorité des ouvriers socialistes de Russie, donnait des statistiques de circulation des organes, des contributions financières etc. mais pas des membres. Et personne n’en réclamait ; car les organisations de membres en Russie étaient des groupes locaux et régionaux de parti qui pouvaient être en partie de sympathies bolcheviques et en partie de sympathies mencheviques, ou pouvaient passer de l’un à l’autre à un moment donné etc. Chaque fois qu’un « congrès du parti » ou une conférence se tenait, chaque groupe du parti devait décider s’il assisterait à celui-ci, celui-là ou aux deux.

Ce que cela implique, c’est le fait que les bolcheviks et les mencheviks, en ce qui concerne leur forme d’organisation, n’étaient ni des sectes ni même des fractions au sens organisationnel actuel. Qu’étaient-ils ? Tous deux étaient des centres politiques basés sur une entreprise de propagande/édition, plus un appareil central d’organisation pour forger des liens avec des groupes du mouvement ouvrier, par des « agents », des collaborateurs littéraires, etc. Ce « plus » avait une énorme importance, mais je ne peux m’étendre dessus.

Les membres individuels du parti en Russie ou les groupes du parti pouvaient décider de diffuser le journal de Lénine ou l’organe menchevique ou aucun – beaucoup préféraient un organe non fractionnel comme celui de Trotsky à Vienne – ou encore ils pouvaient utiliser pour leur travail celles des publications des bolcheviks qu’ils préféraient, celles des mencheviks et autres, sur la base d’un libre roulement.

De toute évidence une partie de ces traits étaient dictés par l’illégalité, une grande partie par la nature de la scission bolcheviks-mencheviks, etc. Nous n’entendons pas proposer un modèle clé en main pour nous aujourd’hui ; nous en discutons pour la raison tout à fait opposée : beaucoup croient à tort que les bolcheviks se sont développés sous la forme d’une secte et cherchent à construire à tort une « secte de type bolchevique ». Cette invention est venue plus tard, dans le sillage de la Comintern.

En tout cas, il est évident qu’il faut apporter ici une remarque conclusive : si le parti bolchevique n’est pas devenu un parti révolutionnaire par la voie de la secte, alors il l’est devenu autrement. En fait la conclusion historique va plus loin : aucun parti de masse révolutionnaire ou aucun parti de masse semi-révolutionnaire n’est jamais devenu un parti de masse par la voie de la secte.

Cela ne prouve pas que cela ne se fera jamais. En soi en effet cela ne prouve pas qu’il est à tout jamais impossible pour une secte de se transformer en un parti de masse par quelque voie organique, c’est-à-dire en réalisant à un moment donné qu’on est sur la mauvaise voie et qu’il faut prendre une autre route. Mais cela ne nous intéresse pas de le prouver. Il faut comprendre qu’il doit y avoir une autre voie – une voie qui a été prise réellement par des socialistes révolutionnaires, avec plus ou moins de succès.

Ce qui est prouvé, c’est que la route de la secte ne devrait pas être suivie sans critique, sans réflexion jusqu’au bout comme si elle était la seule possible et pensable. Au contraire, le chemin de la secte n’a jamais marché jusqu’à présent. Ce qui a marché, c’est une voie très différente, qui mérite au moins d’être considérée.


5. Quand et comment a-t-on ressuscité la forme secte ?

Cette autre voie ne s’est développée dans la conscience de marxistes les plus révolutionnaires que relativement récemment, pendant la période de la Comintern.

Le grand développement historique qui a fait descendre le rideau sur elle et a poussé sur le devant la route de la secte a été la période d’évolution d’après la Première guerre mondiale dans laquelle la Comintern posa d’abord la formation de partis révolutionnaires comme une nécessité immédiate d’urgence. Dans chaque pays, il fallait tout de suite constituer un parti révolutionnaire, même s’il fallait le faire pousser de force dans une serre ; les 21 points de la Comintern l’exigeaient. Le motif était clair : la révolution mondiale était à l’ordre du jour pour toute l’Europe. Et il était vrai que la révolution mondiale était à l’ordre du jour immédiat en Europe.

Mais nous savons maintenant qu’il s’est avéré totalement impossible de forger d’authentiques partis révolutionnaires en donnant des ordres dans un processus forcé, en tout cas pas des partis révolutionnaires capables de vaincre. C‘est là la raison essentielle pour laquelle l’ennemi, avant tout la social-démocratie, a été capable de vaincre cette révolution européenne.

Et la défaite de cette révolution a été le tournant de l’histoire sociale moderne : tout le monde d’aujourd’hui en découle. La conséquence la mieux connue a été la montée du stalinisme, la stalinisation des partis communistes comme celle de la Russie. Une conséquence bisymétrique a frappé les courants qui refusaient la stalinisation ou rompaient avec elle : ils voyaient en général la dégénérescence du mouvement comme une conséquence de la stalinisation au lieu de voir la stalinisation comme la conséquence de la défaite et de la dégénérescence du mouvement.

Sur la base des anciennes idées, le succès révolutionnaire apparaissait dépendant simplement de la construction d’une direction d’avant-garde non stalinienne, mais réellement révolutionnaire, c’est-à-dire la formation d’une direction d’avant-garde ayant la ligne juste, ce qui suffisait. Le processus de formation forcée de « partis révolutionnaires » par des textes comme les 21 Points, détachés désormais du contexte objectif des vrais 21 points, fut considérée comme donnée par une nouvelle génération de révolutionnaires ou candidats à l’être, pour qui l’histoire avait commencé en 1917. Le résultat fut une première vague de sectes « bolcheviques » – c’est-à-dire capables de singer tout ce qui leur semblait bolchevique – dans la première période du déclin de la révolution européenne.

Un exemple typique fut les « bordiguistes » italiens et autres restes des gauchistes infantiles de la Comintern – ces courants attaqués par Lénine dans Le Gauchisme maladie infantile du Communisme. D’abord, c’est bien connu, ces gauchistes, bien intentionnés, mais tout à fait ignorants, ne savaient rien de la façon dont le parti bolchevique avait été forgé. Pour eux, les 21 Points n’étaient pas une mesure exceptionnelle urgente – née dans l’esprit de révolutionnaires bien conscients du caractère orignal de la conjoncture, où une crise révolutionnaire immédiate était en train de mûrir et allait briser les travailleurs dépourvus d’un parti révolutionnaire pour affronter la période. Pour eux, cette mesure d’exception, désespérée, devint la norme – la mesure bolchevique « de règle » –, à prendre même s’il n’y avait pas la situation historique qui seule avait expliqué le recours aux 21 Points.

Généralisée comme la norme, cette voie à chaud vers un « parti révolutionnaire » ou un fac-similé, se résumait ainsi : Vous levez le drapeau du programme juste pour établir vos frontières d’organisation. Vous le faites sans vous occuper de la situation objective car il s’agit d’un impératif supra-historique. Vous le faites avec ceux qui sont près de vous, deux autres bons camarades, par exemple. Car ne disait-on pas qu’aux jours sombres de la guerre, le parti bolchevique de Lénine avait été réduit à une poignée ? Vous vous proclamez le Parti révolutionnaire et, puisque vous avez le programme juste, les ouvriers vont se presser à votre porte… Et vous aurez votre secte.

6. Bref coup d’œil sur le modèle trotskyste de la secte

Le peu d’empressement de Trotsky pendant plusieurs années, à rompre avec les partis communistes était conditionné entre autres par le fait qu’il ne voyait pas d’autre alternative que la formation d’une secte trotskyste, une décision qu’il répugnait à prendre.

Il faut se rappeler que, pendant toute la période de son développement politique avant 1914, Trotsky n’avait pas commencé à comprendre ce que Lénine faisait. Pendant des décennies, il avait férocement combattu sa ligne d’organisation, qu’il dénonçait comme « scissionniste ». Qu’était cette politique de scission qui l’horrifiait ? Le chemin nécessaire pour former un centre politique distinct autour du programme complet – et ce chemin n’impliquait pas de placer une secte au cœur de cette élaboration, mais un centre politique.

La ligne de « conciliateur » de Trotsky sur le plan de l’organisation dans le mouvement russe signifiait que, comme Luxembourg en Allemagne et nombre de figures de gauche dans la social-démocratie, il n’avait jamais compris la nature de la voie de Lénine vers le parti révolutionnaire. Pendant la plus grande partie de la vie politique de Trotsky, l’unique ligne d’organisation qu’il ait pu comprendre a été celle des sectes et scissions – c’est ainsi qu’il interprétait Lénine –, soit le marais des partisans ruminants de la prétendue unité du parti.

Il est très ironique que la stalinisation des PC ait obligé Trotsky à s’engager sur la voie de la formation de son propre « centre politique », l’Opposition de gauche, à l’intérieur des PC – c’est-à-dire du mouvement stalinien, qui ne tolérait absolument aucun centre politique d’opposition ! La voie qu’il avait dénoncée à l’intérieur de la social-démocratie russe, où elle avait été possible, était celle qui l’obligeait à rester à l’intérieur du mouvement stalinien, où c’était impossible.

Il n’est donc pas surprenant que, quand les groupes trotskystes ne furent plus capables de continuer à assurer la forme d’organisation d’un centre politique d’Opposition de gauche à l’intérieur des PC, ils aient alors, tout naturellement, adopté la seule autre qu’ils connaissaient, celle de la secte.

Trotsky l’a fait à contre-cœur, sans aucun doute : c’est pourquoi l’expérience vivante a été l’entrée dans la social-démocratie dans l’espoir d’y trouver, vers un parti de masse, une voie non-secte. Le substitut espéré était l’incubation de cadres d’un parti révolutionnaire dans le mouvement de masse que la social-démocratie était censée représenter. […]

7. L’expérience Workers Party/Independent Socialist League

Il existe un autre cas qui exige discussion immédiate, puisque c’est le cas de notre ancêtre immédiat : le Workers Party/Independent Socialist League de 1940 à 1958. Dans les grandes lignes (même si il mérite une discussion plus longue à un autre moment), l’affaire va comme suit, en trois étapes :

Formation du Socialist Workers Party scissionant du SP. – L’entrée trotskyste dans le Socialist Party (la gestation dans l’utérus de la social-démocratie) a été abandonnée à la fin 1937, lorsque Trotsky (et avec lui une partie de la direction trotskiste autour de Cannon) a considéré que le monde, y compris les États-Unis était sur le point d’entrer dans une situation révolutionnaire. Cela a immédiatement mis en route le modèle des Vingt-et-un points (Au moins, cette fois-ci, la motivation était aussi une situation d’urgence ressentie) Dans ce modèle, comme nous l’avons vu, le parti révolutionnaire doit à tout prix être annoncé au monde, sa bannière et son programme déployés, assez tôt pour devancer l’ouragan de la révolution. L’aile droite du SP était tout aussi désireuse de nous expulser que Trotsky l’était que nous sortions : le résultat effectif fut une collaboration. Dans tous les cas, au début 1938, le « Socialist Workers Party » a été déclaré à la classe ouvrière des États-Unis, et plus tard la même année la « Quatrième Internationale » a de même été propulsée vers une naissance accélérée.

Il n’y avait aucune ambiguïté sur la façon dont le nouveau parti se considérait : c’était le Parti révolutionnaire enfin octroyé au monde, et il croîtrait par accrétion rapide jusqu’à ce qu’il devienne la force dirigeante dans la classe ouvrière – si tout va bien, en temps utile pour diriger la révolution en développement. En déployant le programme complet et correct, la secte (c’est à dire le « parti » réellement existant) dévalerait la route pour devenir un parti de masse. Le déclenchement de la guerre a bousculé cette idée incontestée de deux façons. Ce qui est le mieux connu, c’est que le programme complet se révéla être complètement quelque chose, mais pas correct. (Défense de l’Union Soviétique, pacte Hitler-Staline, émergence de l’impérialisme stalinien, invasion de la Finlande et de la Pologne, etc.) Plus pertinente ici est la deuxième question qui figurait dans la lutte de 1939-1940 qui a ébranlé et divisé l’organisation : la dite « question organisationnelle. » Car ce qui se passa (ainsi que nous l’avons détaillé à l’époque dans un long document intitulé War and Bureaucratic Conservatism) est que la secte-qui-s’appelle-parti a réagi au déclenchement de la guerre comme une… secte. Nous ne l’avons pas compris ainsi à l’époque : nous l’appelions « conservatisme bureaucratique » dans la direction Cannon. Cette réponse de secte a été mise en œuvre beaucoup plus clairement par le SWP après la scission qu’à son début : le SWP a traversé la période de guerre comme un crustacé ; il s’est recroquevillé dans sa coquille, pour protéger son corps gélatineux, et a annoncé la politique de « préservation des cadres », en les mettant de côté (en même temps que le crustacé) pendant cette période, au lieu de chercher des moyens d’endurcir ses cadres dans la lutte pendant la guerre.De façon tout à fait opposée, le Workers Party que nous avons formé après la scission a suivi un cours qui peut être décrit comme celui d’un « petit parti de masse ». Mais nous avons vraiment agi comme un « petit parti de masse », et ne nous contentions pas d’en parler. C’est à dire que le WP s’est engagé de façon énergique et militante dans des activités qui seraient entreprises par un parti de masse si il en existait un – un excellent travail révolutionnaire oppositionnel et à la base dans les usine et les syndicats, accompagné de la circulation de masse (par des distributions) d’un hebdomadaire populaire d’agitation, etc.

Certes, ce travail « de parti de masse » ne pouvait se faire que sur une échelle relativement petite – ou, ce qui revient au même, sur une plus grande échelle uniquement dans quelques lieux très limités – car nous étions un très petit « parti de masse ». Les hypothèses sous-jacentes étaient toujours les mêmes : une crise révolutionnaire d’ici la fin de la guerre, ou à peu près, et une croissance rapide dans la lignée de notre travail. Cette orientation pouvait sembler cohérente, même si ce n’était que de façon temporaire, pour des raisons conjoncturelles évidentes : nous étions la seule, unique et exclusive tendance d’opposition socialiste dans le mouvement ouvrier pendant toute cette période de guerre. C’est une position de monopole qui n’a existé pour personne depuis ! L’ « industrialisation » ou la « prolétarisation » de nos membres avaient été relativement facilitées par la situation de guerre (pour ceux qui n’étaient pas mobilisés). Il n’est pas sans importance de mentionner également qu’en raison des salaires dans l’industrie, de membres motivés, et d’un système de cotisation astronomique sur le modèle d’un impôt sur le revenu, il n’a jamais été plus facile de financer notre activité. En bref, pour cette période limitée et cette situation particulière, les contradictions d’une secte-agissant-comme-un-petit parti de masse pouvaient être et ont été mises de côté, alors que l’activité captait toute l’attention. On peut peut-être faire valoir que si le résultat de la guerre avait été la révolution en Europe et en Amérique, comme prévu alors, cette orientation aurait été justifiée historiquement. En discuter ne m’intéresse pas, car soutenir une théorie de l’inévitabilité de tout cela ne m’intéresse pas ; non plus que défendre l’idée que si nous avions été plus « intelligents » nous aurions dû faire quelque chose d’autre. Rien de tout cela n’est pertinent, et je mentionne ces idées dans l’unique but de les exclure de la discussion. La seule chose qui m’intéresse à l’heure actuelle, c’est d’expliquer comment et pourquoi l’orientation d’une secte « petit parti de masse » était temporairement et conjoncturellement possible et porteuse d’espoir.

Le jour du jugement vint en 1946. Cette année marque un tournant. Quand elle arriva, il devenait clair pour la plupart que la tant attendue révolution mondiale d’après-guerre avait été annulée, ou en tout cas n’allait pas réussir. Une réorientation fondamentale s’est imposée à nous.

C’est donc en 1946 que les comptes ont été soldés de manière définitive avec le groupe sectaire-systématique à l’intérieur du WP (la clique « Johnsoniste »). C’était une clique avec un programme de faction – en fait, toute une gamme de programmes pour répondre à n’importe quelle situation. En 1946, la clique-faction Johnson a réagi officiellement au nouveau tournant dans la situation en affirmant avec une véhémence redoublée que la révolution était imminente, que des soviets peuvent être attendus d’ici deux ans, que le capitalisme s’était effondré dans toute l’Europe et que le pouvoir roulait dans les rues : en d’autres mots, avec la fantasmagorie typique de la mentalité sectaire quand elle est confrontée à une réalité désagréable. En conséquence aussi, ils ont déployé un programme qui opposait les « groupes de lutte » (alors appelés « comités d’usine ») aux syndicats devenus contre-révolutionnaires, qui avaient été étatisés, etc. Avec ce galimatias, ces sectaires-systématiques ont fait leurs bagages et ont emménagés à l’intérieur du SWP, où ils ont mené une activité fractionnelle très révolutionnaire pour un bref instant, avant de déployer leur bannière devant le monde entier dans une secte bien à eux, qui a ensuite bifurqué, etc. La même année, il y eut une autre tentative de réorientation dans le Workers Party, par des gens plus sérieux. Il s’agissait d’un effort pour théoriser et systématiser (c’est-à-dire penser de manière conséquente) la conception organisationnelle du « petit parti de masse », non pas simplement comme la réaction ad hoc aux circonstances de la guerre (ce qu’elle avait été), mais comme un concept général et intemporel, applicable aujourd’hui encore plus qu’avant. L’expression « petit parti de masse » fut inventé et écrite. Elle fut rejetée par l’organisation.

En sortant de cette discussion, et alors que la situation politique américaine sombrait dans le marasme (climat de guerre froide, puis le maccarthysme, etc.), l’organisation a dû faire face, sans se faire d’illusions, à son avenir comme secte parmi d’autres. Dans une thèse présentée en 1948 et discutée jusqu’à son adoption en 1949, l’organisation a massivement accepté quelques vérités fondamentales : qu’elle n’était pas un « parti » sauf par son nom ; qu’aucun « parti » socialiste n’existait dans le pays ; que tous les groupes socialistes, y compris le nôtre, étaient en réalité des sectes – au mieux des « groupes de propagande » ; que l’on ne pouvait espérer qu’être une bonne secte, une secte raisonnable, plutôt qu’une secte stupide, fantasmagorique, s’illusionnant elle-même ; que, bien que l’histoire ne permettait rien d’autre à part une secte pour le moment, on pouvait décider de ne pas mener une politique sectaire par rapport à la classe ouvrière et ses mouvements ; et d’autres concrétisations de cette approche. En conséquence, l’organisation a changé son nom de Workers Party (« Parti des travailleurs ») à Independent Socialist League (« Ligue socialiste indépendante »).

Tout cela était très raisonnable dans le cadre donné. Je pense que l’ISL était la meilleure et la plus raisonnable des sectes ; mais cela ne l’a aidé que quelques temps, alors que les années 1950 ont tari la gauche dans son entier. L’ISL ne s’est pas dégagée des monstruosités et des fantasmes sectaires ; elle s’est simplement desséchée et est morte ; tandis que d’autres sectes socialistes passaient par des contorsions politiques, le SP fondant jusqu’à disparaître, le SWP se transformant en appendice stalinoïde.

8. Qu’est-ce qu’un « centre politique » ?

Comme toute l’histoire analysée ci-dessus s’est faite sans aucun auto-examen, sans aucune différenciation analytique entre telle route et telle autre, la différentiation doit se faire rétrospectivement. Il semblerait, d’après le récit ci-dessus que, dans la pratique, la mise en place d’un « centre politique » par opposition à une secte – c’est à dire un centre de propagande/éducation sans adhésions par opposition à un groupe d’adhérents entouré de murs organisationnels – a pris la forme concrète d’une entreprise d’édition et de son comité de direction, avec plus ou moins un appareil organisationnel qui lui est attaché dans le but de mener à bien les tâches du centre politique.

Le fait est que cette route a été encore plus fréquente que le récit ci-dessus ne l’indique. Les États-Unis offrent à l’heure actuelle plusieurs exemples qu’il est utile de considérer à nouveau. Il est vrai que la scène militante semble être jonchée de sectes, mais il faut y ajouter plusieurs tendances qui ne sont pas organisés sous la forme de sectes, mais sous la forme de centres politiques autour d’une publication.

Peut-être le plus efficace, pour sa politique, a été la tendance représentée par la Monthly Review – c’est à dire le spectre quelque peu amorphe de la politique stalinoïde indépendante par rapport au PC. Le magazine a été à la fois l’expression et l’organisateur d’une tendance politique, mais n’a pas évolué vers une cristallisation organisationnelle (avec des membres), sauf à travers des efforts expérimentaux de former des groupes locaux d’ « amis » ou d’associés, ou des choses de ce genre.

Il en est plus ou moins de même pour le Guardian. Il n’est même pas certain que ces éléments aient eu, ou aient actuellement une perspective lointaine d’un jour contribuer à un parti révolutionnaire ; ils pensent certainement principalement en termes d’imprégnation de la gauche avec leurs idées spécifiques.
Un autre exemple, connaissant un succès relatif est Liberation, mais au prix du sacrifice de sa politique originelle. Ce magazine a été mis en place en tant que centre politique de la tendance pacifiste absolue. En tant que tel, il a été nul ; le pacifisme absolu n’a jamais été plus mort. En fait, il s’est transformé en quelque chose d’autre, le pacifisme n’étant pas le seul croûton dans la soupe. Comme sa ligne politique est confuse, il n’est pas très important en tant que centre politique. Il a essentiellement représenté un journalisme radical diffus.
Dissent a été fondée plus ou moins consciemment comme un effort pour conserver un genre de centre politique, sans organisation groupusculaire, par des gens qui étaient devenus sociaux-démocrates dans un pays sans sociale-démocratie. Plus tard, Dissent et la LID ont plus ou moins fusionné. La LID est un exemple intéressant de ce qui était originellement une organisation d’adhérents qui, à mesure que ses membres disparaissaient, s’est transformée en espèce de centre politique, social-démocrate dans sa politique – mais pas autour d’une revue. Le New Leader a été un autre genre d’exemple d’opération social-démocrate (aile CIA) sans organisation de membres. Tous ces cas, dans leurs spécificités, sont fortement conditionnés par leur source de financement.
En fait, presque n’importe quel journal politique tend à devenir un genre de centre politique, de par sa nature même, puisque c’est un diffuseur d’idées. J’ai mentionné plusieurs exemples disparates pour indiquer que tout un spectre peut exister. Il n’existe aucun modèle d’organisation que nous puissions simplement copier.

L’important est d’avoir l’idée générale d’une orientation qui n’implique pas la construction d’une secte avec des membres, puis l’élaborer pour qu’elle exprime nos objectifs et nos idées politiques. La première chose qui est particulière dans l’orientation que nous voulons adopter est ceci : nous voulons construire un centre politique qui a comme objectif la formation des conditions préalables pour un parti socialiste révolutionnaire.

9. Que voulons-nous accomplir ?
L’œuvre organisationnelle de Lénine était la suivante, si nous essayons de faire abstraction de toutes les particularités nationales, de lieu, de temps, de conditions. La formation laborieuse de la tendance bolchevik a fini par accomplir trois choses – trois choses qui, il me semble, sont pertinentes dans presque tous les cas, et sont certainement pertinentes pour ce que nous sommes obligés de faire.

Le processus de formation de la tendance bolchevik –

• a créé un corpus doctrinal, un corpus de littérature politique qui exprime un type unifié de socialisme révolutionnaire;
• a formé des cadres de permanents du parti et de militants autour de ce noyau politique
• a établi son « type de socialisme » comme une présence dans la gauche politique, avec sa propre physionomie et son propre nom.
Ceci résume également quelles sont nos tâches.

Il n’y a pas réellement besoin pour nous d’essayer de prévoir ou de prédire aujourd’hui exactement comment le futur parti révolutionnaire viendra au jour. Quoiqu’il arrive, ce n’est que dans la mesure où ces trois tâches sont accomplies que les résultats peuvent être favorables.

Si nous considérons nos tâches selon ces catégories, certaines activités sont d’une importance et d’une priorité différente. Par exemple, l’édition de livres et de brochures est considérée par une secte comme une activité parmi d’autres, sans priorité élevée. À une exception près, elle a tendance à être poussée à la fin de l’ordre du jour. L’exception est la publication d’un organe « de masse » (un journal), qui tend à prendre tellement d’importance par rapport au reste que rien d’autre ne peut être réalisé. De notre point de vue, c’est une grave erreur dans les priorités. La création (la publication et la distribution) d’un corpus de base représente la réalisation d’un centre politique, et tout le reste en dépend. C’est le moyen clé pour atteindre la fin que nous poursuivons. La première tâche de ce corpus de base est de rendre possible la formation des cadres – de fournir la nourriture politique avec laquelle les cadres peuvent être éduqués. Sans elle, aucune formation saine des cadres n’est possible.

Bien sûr de tels cadres se développeront de façon locale. Un centre politique a un énorme avantage sur le Comité national ou Comité central d’une secte, qui émet des directives, des thèses, des procédures disciplinaires, etc., pour son micro-empire de mini-branches. C’est que les relations du premier avec les comités locaux, les groupes socialistes, les groupes syndicaux, les groupes de travailleurs et les militants individuels peuvent être infiniment variés et flexibles. En revanche les relations du second se divisent en deux types : avec les membres, la relation étant rigidifiée par des règles intérieures ; avec les non-membres, une relation entravée par une barrière organisationnelle. Après une première période durant laquelle un grand travail de préparation devra être accompli, nous espérons beaucoup plus d’interaction avec les cadres locaux, et non pas moins – mais dans une relation tout à fait différente, qui offre de nouvelles possibilités.

Préciser notre programme pour les six prochains mois ne fait pas partie des objectifs de cet article. Nous voyons déjà beaucoup plus que ce que nous pouvons gérer. Et ce n’est qu’un début ; car si cela nous prend la plus grande partie d’une année pour commencer, c’est que nous travaillons bien.

Nous devons avoir une perspective à long terme. Ce que nous avons ici n’est pas un raccourci, mais son contraire : une orientation préparatoire qui ne peut porter de vrais fruits qu’à long terme. Nous devons penser en termes de plan décennal au moins. Nous avons passé la dernière décennie dans deux impasses. Si, à la fin des années 1970, nous avons un certain nombre de réalisations solides dans la réalisation des trois tâches fondamentales énumérées ci-dessus, alors nous aurons pris les premières mesures appréciables vers l’objectif d’un parti révolutionnaire.

Traduit de l’anglais par les Cahiers Léon Trotsky et Sylvestre Jaffard.

Source : Cahiers Léon Trotsky N° 69, mars 2000 pour les sections 1 à 7.
L’article y était précédé de l’introduction suivante :
« Hal Draper (1914-1990) est l’un des rares militants qui, avant et après la Deuxième Guerre mondiale, ont marqué plusieurs générations de jeunes. Entré à la Jeunesse socialiste, la YPSL, en 1933, il devient responsable des étudiants de New York en 1934 et anime chez les jeunes une tendance de gauche de la YPSL. Au cours des discussions avec les trotskystes entrés, il est gagné à leur fraction. Il est secrétaire national des YPSL en 1937. Membre du Socialist Workers Party dès sa fondation, il rend visite à Trotsky mais en 1939, soutient Shachtman et quitte le SWP. Il accompagne Shachtman, dont il est l’opposant de gauche, au Workers Party en 1940, puis, après guerre, au Parti socialiste, puis fonde l’Independent Socialist League. Bibliothécaire à Berkeley, il a été maître à penser de Mario Savio et de la génération des étudiants de 1968. Nous publions ci-dessous de larges extraits d’un article qui traite notamment de la secte en politique marxiste. Celui-ci, intitulé « Towards a New Beginning – On Another Road. The Alternative to the Micro-Sect » a paru dans la revue marxiste de discussion What Next?, n° 10, 1998, 3-12.
Traduction revue par Ernie Haberkern, du Center for Socialist History, 1250 Addison Str., Room 101, Berkeley CA 94702 USA. »

Les section 7,8 et 9 ont été traduites en 2015 par Sylvestre Jaffard pour la revue Période et l’Archive Internet des Marxistes. [↩]

Marx, lettre à Friedrich Bolte, 23 novembre 1871. [↩]

Scission « de gauche » de la Communist League en 1935, des partisans d’Hugo Oehler. [↩]

Hal Draper, The myth of Lenin’s Concept of the Party. [↩]

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