Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  Invité le Mar 23 Aoû - 20:31

verié2 a écrit:Un texte de Y.C. (Yves Coleman ?) qui reprend ce concept de petite bourgeoisie salariée et essaie d'évaluer numériquement son importance.

http://www.mondialisme.org/IMG/article_PDF/article_a1614.pdf
Ce n'est pas parce que ta fantaisie sur une classe salariée vendant sa force de travail faisant d'elle une classe petite-bourgeoise, est partagée par d'autres analystes, que cela fait force de loi. Ta vision est une révision complète totale des classes au sens marxiste qui doit probablement receler une raison politique mais laquelle ?

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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  Duzgun le Mar 23 Aoû - 23:57

verié2 a écrit:En gros, on constate qu'il y a une petite et moyenne bourgeoisie relativement aisée qui représente environ 10 % de la population, ce qui correspond d'ailleurs à la répartition des revenus : 10 % des ménages environ disposent de plus de 5000 euros par mois. Ca n'en fait pas des grands bourgeois et, entre deux salaires de 2500 et les milliards de Bettencourt, il y a évidemment un gouffre. Et il faut moduler car, si il y a des "travailleurs qualifiés" qui gagnent 5000 euros par mois, il y a aussi nombre de petits bourgeois pauvres qui végètent avec moins du SMIC...
Je n'ai aucune idée précise sur les pourcentages, mais ce qui est certain, c'est que ce n'est pas le revenu qui détermine que l'on est prolétaire ou petit bourgeois. Les petits bourgeois sont bien souvent plus pauvres que les prolétaires. C'est d'ailleurs parce qu'elle arrive de moins en moins à vivre de son travail indépendamment que la petite bourgeoisie se prolétarise progressivement. Dans le processus de prolétarisation, le petit bourgeois perd la maîtrise de ses moyens de production, mais gagne en échange un revenu lui permettant de (sur)vivre.

verié2 a écrit:D'un côté, le développement du capitalisme élimine la petite bourgeoisie traditionnelle, de l'autre il crée de nouvelles couches sociales "intermédiaires", souvent salariées, qui n'appartiennent ni au prolétariat ni à la grande bourgeoisie. La richesse extraordinaire des grands Etats impérialistes leur a permis d'entretenir des couches importantes de non producteurs qui accomplissent un travail parfois utile parfois parasitaire et inutile. Ces couches constituent un "tampon" face à la classe ouvrière.
Il y a une part non négligeable du prolétariat qui agit contre les intérêts du prolétariat. Inversement, la petite bourgeoisie n'est pas forcément adversaire du prolétariat (contrairement à la grande bourgeoisie), mais peut se retrouver au contraire dans le camp du prolétariat, dans le camp des travailleurs.
Par contre, la petite bourgeoisie ne peut former la classe révolutionnaire pour amener le socialisme. Là-dessus, c'est bien sur le prolétariat qu'il faudra compter. Potentiellement avec le soutien de la petite bourgeoisie, ou une partie d'entre elle.
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Message  verié2 le Mer 24 Aoû - 11:18

loriot2010 a écrit:
verié2 a écrit:Un texte de Y.C. (Yves Coleman ?) qui reprend ce concept de petite bourgeoisie salariée et essaie d'évaluer numériquement son importance.

http://www.mondialisme.org/IMG/article_PDF/article_a1614.pdf
1) Ce n'est pas parce que ta fantaisie sur une classe salariée vendant sa force de travail faisant d'elle une classe petite-bourgeoise, est partagée par d'autres analystes, que cela fait force de loi.

2)Ta vision est une révision complète totale des classes au sens marxiste qui doit probablement receler une raison politique mais laquelle ?
1) Bien évidemment, et je ne le prétends pas. ce sont seulement des éléments de réflexion parmi d'autres.
2) Il m'avait toujours semblé évident jusqu'à présent qu'il existe une petite bourgeoisie salariée - dont les contours sont évidemment discutables. LO, me semble-t-il, défendait implicitement ce point de vue en considérant par exemple les enseignants comme des petits bourgeois - du moins jusqu'à une période relativement récente. Même si LO, à ma connaissance, n'a pas produit d'analyse sur le sujet.

Une raison politique ? Je n'en vois pas. Mais il y a peut-être un lien avec les analyses "capitalistes d'Etat" des Etats staliniens et de certains autres Etats ex-coloniaux, qui considèrent qu'une partie de la bureaucratie dirigeante sert de substitut à une bourgeoisie nationale qui n'a pas pu se développer et joue, face à la classe ouvrière, le même rôle que la bourgeoisie en disposant à sa guise de l'ensemble du surproduit social.

Mais, même dans le cadre de l'analyse trotskyste "traditionnelle" de ces Etats présentés comme "ouvriers dégénérés ou mal formés", la bureaucratie au pouvoir est considérée comme une force petite bourgeoise, oscillant entre prolétariat et bourgeoisie. Il y aurait donc bien, dans ces cas, des petites bourgeoisies composées de salariés...

verié2

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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  Invité le Mer 24 Aoû - 20:05

verié2 a écrit:
loriot2010 a écrit:
verié2 a écrit:Un texte de Y.C. (Yves Coleman ?) qui reprend ce concept de petite bourgeoisie salariée et essaie d'évaluer numériquement son importance.

http://www.mondialisme.org/IMG/article_PDF/article_a1614.pdf
1) Ce n'est pas parce que ta fantaisie sur une classe salariée vendant sa force de travail faisant d'elle une classe petite-bourgeoise, est partagée par d'autres analystes, que cela fait force de loi.

2)Ta vision est une révision complète totale des classes au sens marxiste qui doit probablement receler une raison politique mais laquelle ?
1) Bien évidemment, et je ne le prétends pas. ce sont seulement des éléments de réflexion parmi d'autres.
2) Il m'avait toujours semblé évident jusqu'à présent qu'il existe une petite bourgeoisie salariée - dont les contours sont évidemment discutables. LO, me semble-t-il, défendait implicitement ce point de vue en considérant par exemple les enseignants comme des petits bourgeois - du moins jusqu'à une période relativement récente. Même si LO, à ma connaissance, n'a pas produit d'analyse sur le sujet.

Une raison politique ? Je n'en vois pas. Mais il y a peut-être un lien avec les analyses "capitalistes d'Etat" des Etats staliniens et de certains autres Etats ex-coloniaux, qui considèrent qu'une partie de la bureaucratie dirigeante sert de substitut à une bourgeoisie nationale qui n'a pas pu se développer et joue, face à la classe ouvrière, le même rôle que la bourgeoisie en disposant à sa guise de l'ensemble du surproduit social.

Mais, même dans le cadre de l'analyse trotskyste "traditionnelle" de ces Etats présentés comme "ouvriers dégénérés ou mal formés", la bureaucratie au pouvoir est considérée comme une force petite bourgeoise, oscillant entre prolétariat et bourgeoisie. Il y aurait donc bien, dans ces cas, des petites bourgeoisies composées de salariés...
Tu n'as pas tendance à amalgamer un peu tout et n'importe quoi dans cette tendance à voir surgir du coin d'un bois une large petite-bourgeoisie salariée ?
Par exemple Marx fait la différence entre les travailleurs appointés directement par l'Etat bourgeois et les travailleurs des entreprises capitalistes. D'ailleurs, quand on évoque les fonctionnaires, le mot adéquat pour leur rémunération est TRAITEMENT et non SALAIRE. Pourquoi ? Pour une raison toute simple, l'appareil d'Etat bourgeois n'a pas vocation à participer directement de l'accumulation capitaliste, il ne peut et ne doit en aucun cas faire une incursion sur le terrain privé de l'extraction de la plus-value capitaliste exception faite des crises aigües de production capitaliste et encore de manière temporaire. On peut dans ce cas de figure assimiler un certain nombre de fonctionnaires suivant leur métier à la classe petite-bourgeoise quand il ne s'agit pas de la grande bourgeoisie : un grand nombre de politiciens par exemple. Là effectivement, il y a eu croissance de cette frange petite-bourgeoise - commune, intercommunalité, conseil général, parlement, sénat, conseiller, etc. une frange d'ailleurs qui agit en parasite de la classe ouvrière. Elle ne produit aucune plus-value, ne la met pas non plus en valeur, elle agit en parasite.

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Message  gérard menvussa le Jeu 25 Aoû - 20:04

Voila une participation tout a fait intéressante (quoique fort longue) du cip idf (la coordination des intermittents et précaires) :

Déprolétarisation et nouvelle prolétarisation

Publié le jeudi 25 août 2011 | Facebook Facebook | Imprimer Imprimer
Dernière modification : jeudi 25 août 2011

Les inspirateurs et organisateurs de l’ « économie sociale de marché » de l’après-guerre en Allemagne, les « ordolibéraux », préconisaient une politique économique et sociale dont l’objectif principale était la « déprolétarisation » de la population. Cette politique se traduisait par la construction de petites unités de production, des aides à l’accession à la propriété de son logement, l’actionnariatpopulaire, etc. La déprolétarisation était censée conjurer le danger politique de grandes concentrations industrielles, où le prolétariat aurait pu s’organiser et devenir une force politique autonome, à l’instar de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. L’État providence et la cogestion avec les syndicats réformistes dans les entreprises permettaient d’organiser un transfert de richesse réel vers les salariés, qui les impliquait dans la gestion capitaliste de la société. Malgré une « salarisation croissante de l’économie » [1]. « Un salarié également capitaliste n’est plus un prolétaire », pouvait-on écrire.

La déprolétarisation était une politique d’individualisation, de construction des intérêts individuels et de leur mise en concurrence. Son but était d’affaiblir, autant que possible, l’expression collective des classes laborieuses, toujours supposées dangereuses.

Aujourd’hui, les politiques néolibérales n’affichent ni le même vocabulaire, ni le même programme que les ordolibéraux. Elles n’en gardent pas moins le souci de l’individualisation [2] et de la concurrence pour les exacerber dans la figure de l’entrepreneur individuel qu’elles introduisent aussi dans le social.

Comment le gouvernement néolibéral intervient-il dans le social ? Il transforme le social en une fonction de l’entreprise. Il intervient pour favoriser, pour inciter, solliciter et contraindre chaque individu à devenir entrepreneur de soi [3], à devenir son propre capital humain.

Le néolibéralisme est, selon Foucault, un mode de gouvernement qui consomme de la liberté. Pour ce faire, il doit d’abord la produire et l’organiser. La liberté n’est pas pour les néolibéraux une valeur naturelle qui préexiste à l’action gouvernementale et dont il s’agirait de garantir l’exercice (comme dans le libéralisme classique), mais ce dont le marché a besoin pour fonctionner.

La grande différence entre le néolibéralisme contemporain et le libéralisme keynésien est que la liberté qu’il s’agit de fabriquer et d’organiser pour le premier est d’abord celle de l’entreprise et de l’entrepreneur. On peut donc dire que les libéraux pratiquent bel et bien une sorte de politique sociale, puisque la société est, comme dans le keynésianisme, la cible d’une intervention gouvernementale permanente. Ce qui change par rapport à ce dernier, ce sont les objets et les finalités : il s’agit de faire de la société un ensemble d’entreprises et de faire du travailleur lui-même une entreprise individuelle. Les politiques néolibérales impliquent des interventions étatiques aussi nombreuses que les interventions keynésiennes : cependant, à la différence de ces dernières, elles ne visent pas à soutenir la demande mais l’offre. La concurrence et les inégalités (écarts de revenus, de statuts, de formations) auraient le pouvoir d’exciter la passivité du consommateur d’allocations chômage, de RSA, de minima sociaux, pour l’aiguillonner à devenir acteur de sa vie, gérant avisé de son capital le plus précieux, lui-même.

La concurrence et les inégalités doivent contribuer à transmuter le travailleur en capital humain appelé à assurer lui-même d’abord sa formation permanente, mais aussi la croissance, l’accumulation, l’amélioration et la valorisation de lui-même. Il devient son propre capital qu’il lui faut faire fructifier à travers la gestion de son carnet d’adresse, de son agenda, de sa vie conduite selon la logique du rapport entre coûts, investissement et dette, subordonné à la loi de l’offre et de la demande. Le voilà devenu une sorte d’entreprise permanente et multiple. Ce qui est alors demandé aux individus n’est plus seulement d’être productifs au travail, mais d’organiser la rentabilité d’un capital, celui constitué par sa propre personne. L’individu doit se considérer lui-même comme un fragment de capital, une fraction moléculaire du capital. Le travailleur n’est plus un simple facteur de production, l’individu n’est pas, à proprement parler, une force de travail, mais un « capital-compétences », une « machine-compétences », qui va de pair avec ce que le livret ouvrier appelait au XIXe siècle une moralité, et que Foucault décrira pour la fin du XXe siècle comme un « style de vie, un mode de vie » [4], une « forme de rapport de l’individu à lui-même, au temps, à son entourage, à l’avenir, au groupe, à la famille » [5].

Cette métamorphose ne peut pas être opérée à travers les augmentations salariales et les dépenses de l’État providence. Les salaires stagnent et les dépenses sociales sont réduites et consistent, de préférence, en aides pour l’entreprise et en dégrèvements fiscaux pour les couches les plus riches de la population.

Un système comme l’État providence arase, même à la marge, les inégalités, il corrige les « irrationalités », il régule les « excès » du marché : c’est selon la logique néolibérale un système anticoncurrentiel. Pour les libéraux, un système qui mutualise les risques fausse en effet la concurrence, puisqu’il introduit de la justice sociale, c’est-à-dire une logique non économique qui entrave le bon fonctionnement du marché, alors même que le marché est perçu par eux comme seul capable d’une distribution rationnelle et efficace des ressources.

Comment donc assurer des ressources au salarié et à l’individu qu’on voudrait transformer en entrepreneur, sans augmenter son salaire ni en faire un « assisté » ? Par l’accès au crédit ! On remplace l’accès aux revenus par l’accès au crédit immobilier, à la consommation, aux assurances. La politique américaine de subprimes promettait de, construire la « société de propriétaires », comme le récitait le président Bush. On a pu juger du succès de l’entreprise en 2008, lorsque cette politique a porté ses fruits et produit la plus grande crise financière, économique et sociale depuis 1929.

Avec les néolibéraux, la déprolétarisation fait un bon en avant dans les discours, mais elle se transforme dans les faits en une précarisation économique et existentielle qui est le nom nouveau d’une réalité ancienne : la prolétarisation. Cette nouvelle prolétarisation touche des couches importantes de classes moyennes et de travailleurs de nouveaux métiers (les intermittents du spectacle, par exemple), de ce qu’on appelait avant son effondrement, la New Economy. L’entrepreneur de soi prend du plomb dans l’aile, et son aspect devient moins flamboyant, moins désirable qu’il ne le fut dans les années 1980 et 1990. Les néolibéraux, en préconisant la déflation salariale et en réduisant drastiquement les dépenses sociales, produisent un entrepreneur de soi, plus ou moins pauvre, plus ou moins endetté, mais toujours précaire qui doit gérer son employabilité, son capital humain, ses dettes et ses difficultés économiques et sociales, bref sa misère comme s’il gérait une entreprise.

En réalité, il n’est pas nécessaire et il n’est pas requis non plus de monter sa petite entreprise individuelle pour être entrepreneur de soi. Il suffit de se comporter comme si on était patron de soi-même, d’épouser la logique patronale, les attitudes entrepreneuriales, la façon de se rapporter au monde, à soi et aux autres d’un chef d’entreprise dans l’exploitation rationnelle de soi. Les stages que proposent les institutions qui ont en charge les chômeurs, les allocataires de RSA, les « assistés », contribuent de façon plus ou moins crédibles à produire un sujet pour l’entreprise, ou du moins un individu qui se soumet de bon cœur à ses sémiotiques et à ses valeurs. La précarisation/prolétarisation, ne signifie pas seulement un appauvrissement économique, mais aussi un assèchement subjectif. Car celui qui la subit perd le contrôle de son temps et de ses propres savoirs et savoir-faire. Ce phénomène est particulièrement évident dans les secteurs les plus industrialisés que notre recherche a étudié, l’audiovisuel.

1. La prolétarisation de différentes générations

Les politiques actuelles de l’emploi et les politiques du workfare (qui visent à forcer, à inciter à l’emploi ceux qui reçoivent des aides sociales) sont des politiques qui introduisent, à des degrés divers, l’insécurité, l’instabilité, l’incertitude, la précarité économique et existentielle dans la vie des individus. Elles insécurisent non seulement la vie des individus, mais aussi leurs rapports à toutes les institutions qui jusque-là les protégeaient.

Les politiques libérales bloquent l’« ascension sociale » que les générations précédentes considéraient comme un acquis de la « modernité » et du développement du capitalisme. Le « progrès », la sortie de la misère « paysanne » vers le travail industriel et vers les « classes moyennes », semblent s’épuiser et se renverser dans une nouvelle pauvreté.

Nous retrouvons des données comparables à celles que nous avons établies lors de notre première enquête sur les intermittents, dans des études qui portent sur « les classes moyennes à la dérive ». Le capitalisme contemporain, même pour des métiers comme ceux du spectacle vivant et enregistré, où le niveau de formation est supérieur à la moyenne, « n’est réellement porteur que pour un dixième de la population des nouveaux venus, pour qui le confort demeure incertain puisque se généralise un dispositif de type ′′up or out′′, ascension ou exclusion ». Nous retrouvons dans l’ensemble des « classes moyennes » le phénomène de polarisation et de fractionnement que nous avons constaté chez les intermittents. Seule une « classe moyenne très supérieure » accède au sommet du salariat privé (avocats d’affaires, experts-comptables, cadres de la finance et management, etc.), mais « à l’autre extrémité, la précarité va de pair avec la modestie du niveau de vie ».

Les jeunes fils des « anciennes classes moyennes » sont à la fois « surdiplômés » et « surabondants » :« Pour les générations âgées de trente à quarante ans aujourd’hui, tandis que le niveau des diplômes croît, que les origines sociales s’élèvent, et donc que les candidats potentiels à l’entrée dans les classes moyennes abondent, la moitié des postes au sein des catégories intermédiaires de statut public ont simplement disparu et leur équivalent dans le privé ont connu une croissance trop lente pour absorber l’expansion des candidatures. Ce décalage n’est nulle part aussi profond que pour ces catégories intermédiaires. »

Nous avons comparé deux générations différentes, lors de deux ateliers réunissant l’un des nouveaux entrants dans le régime de l’intermittence et l’autre des intermittents qui y sont depuis de nombreuses années. Les conclusions convergent et elles représentent la réalité de la plupart des salariés qui travaillent dans ces métiers.

Les extraits de l’atelier des « nouveaux venus » dans le régime de l’intermittence mettent en lumière la condition de ce qu’en Italie on appelle la « génération 1 000 euros », en Espagne la « génération 700 euros » et en Grèce la « génération 500 ». Ce sont les revenus avec lesquelles les jeunes, en moyenne, vivent dans les différents pays d’Europe. Une jeune comédienne explique qu’avec les petits boulots qu’elle faisait (standardiste), elle n’arrivait pas à vivre et que ses parents étaient obligés de l’aider.

Comédienne 2 : « J’arrivais à vivre difficilement et quand j’avais envie de faire autrement, ma mère me filait un petit billet. »

Elle s’est sentie immédiatement mal à l’aise, presque coupable.

Comédienne 2 : « J’ai vingt-deux ans. Non, j’ai trente ans ! C’est vrai que le billet à trente ans, c’est un peu dur. Parce que la subordination à ses parents... À trente ans, on a aussi envie de projeter des choses. »

Le néolibéralisme a introduit une discontinuité entre générations, puisque, même très bien formés, les jeunes (comme ceux qui ont participé à l’atelier), se trouvent dans une « galère » qu’ils ne considèrent pas comme un passage de la formation à l’emploi, une initiation à la vie adulte, mais comme une condition permanente, comme un mode de vie qu’ils doivent assumer, à leur corps défendant, sans compter sur le concours de l’État (le régime de l’intermittence, c’est un « plus » et une chance qui, de toute façon, « est destinée à disparaître »).

Comédien : « C’est difficile de faire comprendre ça à une génération qui n’a pas eu à subir ces choses-là. Mais en même temps, ils commencent à nous comprendre, ils commencent à voir. Ça devient une réalité pour eux aussi. »

Comédienne 2 : « Ils commencent à comprendre que c’est plus difficile pour nous que pour eux. Mais quand tu dis que tu n’a pas d’argent, ils ne le comprennent pas. Quand tu vas comparer le prix au supermarché, on te dit : " Mais enfin, prend celui- là, c’est plus joli, c’est mieux ". Mais non, moi je compte, parce que la vie est difficile. La situation actuelle est difficile, j’ai du mal à faire mes courses. Ils peuvent l’entendre comme une abstraction, mais pas concrètement. »

Comédien : « J’adore la phrase ′′ Mais ça coûte rien, ça coûte 60 euros ′′. Ça, on l’entend tous les jours. »

Comédienne 2 : « J’ai fait un scandale dans une queue, devant une caisse de supermarché. On avait acheté plein, plein de trucs, on avait fait les courses pour une compagnie... Donc on avait plein de choses, et il y avait une différence de 7 euros dans la note. La nana derrière nous était excédée par le temps qu’on avait pris pour recompter et elle commence à nous dire " Ca va aller, pour 7 euros ! Tant pis quoi ! " À ce moment-là j’étais payée 6 euros 44 centimes net de l’heure... 6,44 euros c’est une heure de standard. Ce n’est pas une heure à bouquiner dans un parc. C’est une heure en uniforme, avec une minijupe, à sourire à des gens qui te prennent pour... Bref. Et là, c’est parti très, très vite. On peut bien comprendre que la situation des jeunes est difficile, mais quand même 7 euros, faut pas déconner ! »

L’appauvrissement économique s’accompagne d’un appauvrissement subjectif, c’est-à-dire d’une dépendance qui génère une infantilisation qui se prolonge dans la vie et dont on ne voit pas le bout. Ce phénomène de jeunes qui prolongent à l’infini ce qui autrefois n’était qu’une étape dans la vie professionnelle, touche tous les pays d’Europe. Les « jeunes » sortent de plus en plus tard du foyer familial et dépendent encore, si les familles le peuvent, de leur aides.

M. S. : « C’est sûr qu’il y a un rapport à qu’est-ce qu’être jeune aujourd’hui... Moi, j’ai trente-trois ans, et on est des petits, petits, petits. Aux yeux de l’institution, on débarque, on est des poussins. Alors que j’ai quand même trente-trois ans. Il y a quinze ans, des gens de mon âge, étaient bien plus assis. Je dis ça, parce qu’il y a une précarisation, une infantilisation qui va avec la précarisation. »

Comédienne 2 : « Ça crée un âge qui n’existe pas. On n’est plus des ados, on n’est plus des enfants, mais on n’est pas tout à fait des adultes. Moi, je n’ai pas eu de frigo pendant x milliards d’années, parce que dans l’appartement précédent, c’était trop petit, et je n’avais de fric. Je pouvais mettre des choses au frais sur la fenêtre, l’hiver, c’était tout ! Finalement j’ai acheté un frigo, et quand les mecs sont venus me le livrer, ils ont dit : " Ah ! Une étudiante dans un appartement d’étudiante ". Et ben, non ! J’ai trente balais, et j’en ai marre. »

Comédien : « Cette situation commence à me peser considérablement. Ca me pèse. C’est humiliant ! »

Comédienne 2 : « C’est ça, c’est humiliant. Et je me demande si on va arriver au même phénomène qu’en Italie, des gens qui ne partent plus de chez leurs parents. Qui ont trente, quarante ans et qui ne partent pas parce qu’ils n’ont pas les moyens de le faire. »

Les politiques libérales de l’après-guerre étaient encore des politiques « progressistes » qui, tout en dépolitisant la relation de travail et les relations sociales, assuraient une montée dans la stratification sociale. La force du capitalisme tenait à cette sensation, peu importe qu’elle ait été réelle ou fantasmée, de « progrès continu ». Aujourd’hui, le sentiment qui prime est celui du blocage et/ou du déclassement.

Comédienne 2 : « Oui, c’est exactement ce que je vis. Mes parents n’avaient pas peur, car mes arrière-grands-parents étaient dans une merde noire. Pour mes grands-parents, ça allait un peu mieux, et pour mes parents ça allait encore mieux. Donc, moi j’avais en tête la même idée que mes parents : il n’y a pas de raison que ça ne continue pas, ça va aller mieux ou ça va aller pareil. »

Comédien : « Nos parents ne pouvaient pas imaginer que ça pouvait être difficile pour nous au niveau du caddie. Le caddie, on pensait que c’était quelque chose qui était un petit peu résolu. »

Comédienne 2 : « Mes parents ont encore du mal à réaliser notre situation. »

Un intermittent, avec vingt-deux ans d’expérience dans le métier de la prise de vue, a la même appréhension subjective de sa condition. Et pourtant, il n’est jamais sorti du régime, il a un bon salaire, une maison (payée à crédit) mais, et notamment à partir de 2003, un sentiment de précarité et d’insécurité s’installe. Plusieurs éléments indiquent une précarisation.

« C’est l’effet double peine : non seulement nous sommes précarisés par notre situation, avec un système de travail à la journée, de l’ultra court, mais le changement de statut, les modifications du régime d’assurance chômage, rajoute un petit piment dans cette histoire. Donc la pression qu’on nous mettait comme précaires, nous est imposée d’autant plus facilement aujourd’hui qu’en plus on nous réduit les Assedic. Tout est mêlé, l’avènement de la technologie numérique et la TNT dans le milieu télé, plus la précarité, plus l’application des nouvelles conventions collectives [soit l’application stricte des salaires minima], font que c’est une espèce de salmigondis nocif pour nous. Tout part à vau-l’eau. C’est super triste. Je n’ai jamais perdu mon statut, mais je me demande ce qu’il va se passer à la rentrée... Malgré vingt-deux ans d’expérience : j’ai tout filmé, la guerre, les accouchements, les matchs de foot, les cocktails Molotov... Je me suis pris des beignes dans la gueule... je suis allé à la Maison Blanche, à l’ONU... »

Nous retrouvons, dans une situation complètement différente de celle des nouveaux entrants, le même sentiment de déclassement, d’insécurité, et de peur de l’avenir, accentué du fait que, contrairement aux jeunes générations, il a connu une situation « meilleure ».

« Socialement, toutes ces années, on a cru qu’on était des employés normaux. Je pensais que je pouvais vivre la vie que mes parents ont vécue, j’ai cru ça. J’ai des crédits, j’ai une maison, paye des impôts, mais j’ai l’impression que tout ça est construit sur pilotis et que du jour au lendemain ça peut s’effondrer ! Que, du coup, je me serais fait croire à une vie professionnelle et sociale conventionnelle, juste parce qu’on a des salaires, que le boulot roule. Est-ce ma nature anxieuse qui me fait penser ça ? Je n’en n’ai pas le sentiment, je sais qu’aujourd’hui encore, après vingt-deux ans d’exercice, je peux me dire : ça peut s’arrêter demain. »

Ce processus de précarisation s’accompagne le plus souvent, notamment pour les chômeurs et les allocataires, par une injonction à devenir, actif, autonome, par une sollicitation à sortir de l’assistance, pour prendre son destin en main, pour devenir « entrepreneur ». Même si vous ne devenez pas réellement entrepreneur, on vous invite à en épouser le langage et le comportement. Dans le néolibéralisme s’installe une étrange mixité de précarisation/prolétarisation et de discours entrepreneurial.

2. Devenir une petite entreprise, de la misère à la pauvreté : entretien avec un animateur d’établissement culturel de formation

La précarisation/prolétarisation convoque des solutions institutionnelles inédites. Une nouvelle sensibilité se fait jour désormais, qui mise sur l’engagement entrepreneurial des précaires, des pauvres et des « assistés ». Nous avons rencontré différentes modalités de cet engagement. Elles convergent toutes sur la nécessité de responsabiliser, de mobiliser, d’impliquer les individus en les tenant responsables de leur propre sort (version libérale) et de les transformer d’« assistés » en acteurs de leur propre destin (version social-démocrate).

La Ville de Paris, comme la plupart des partis politiques et des institutions de l’État providence, ne croit plus à la viabilité économique des droits sociaux, et elle ouvre des centres expérimentaux pour former les individus à devenir, à se penser et à agir comme des microentreprises. La politique de l’emploi est en train de se muer en politique visant à la création, pour les chômeurs, les précaires, les « assistés » (allocataires du RSA), de leur propre emploi.

Le sens de cette démarche est très bien explicité dans cet entretien avec le responsable de l’un des programmes financés par la Mairie de Paris pour expérimenter des nouvelles formes d’autoemploi, pour la transformation des artistes (notamment les plasticiens) au RSA en entreprises individuelles.

Le responsable de ces stages, comme la grande majorité des personnes qui animent les cours de formation pour chômeurs et allocataires que nous avons interviewés, ne croit pas à la possibilité de pérenniser le régime de l’intermittence et, plus généralement les droits sociaux. « L’intermittence, c’est fini, elle n’est plus viable économiquement. (...) L’intermittence est bien parce que elle a reconnu l’artiste comme salarié, mais elle le met dans une posture d’assisté ».

Le suivi, sur deux ans, de l’artiste au RSA, par une équipe de comptables, experts en droit de l’entreprise, en marché de l’art etc., est symptomatique de ce mariage improbable entre la logique de l’entreprise et la réalité de la précarité et de la pauvreté.

Le but, nous a expliqué le responsable, est de « faire passer l’artiste de la misère à la pauvreté » à travers la constitution d’une petite entreprise. Le « nirvana » (autre expression employée par l’interviewé) pour ces artistes reconvertis en petits entrepreneurs est d’arriver à faire un chiffre d’affaire égal au SMIC, puisque dans les conditions actuelles, il n’y a pas d’autre alternative que de devenir une petite entreprise, que d’apprendre la comptabilité, que d’assumer la façon de penser, de voir le monde et de se comporter de l’entrepreneur. Et pour ce faire il faut opérer une reconversion « subjective ».

Il faut signaler que cette orientation est partagée par un grand nombre de personnes, d’institutions et de syndicats, même si elle n’est jamais ouvertement énoncée dans des situations officielles. L’intérêt de cet entretien réside dans le fait qu’il synthétise de façon paradigmatique un discours ambiant. La nécessaire redéfinition des droits sociaux, tels qu’ils ont été institués dans l’après-guerre, débouche sur des discours et des pratiques paradoxales, dont cet entretien est un très bon exemple : on veut faire sortir les « pauvres » (dans ce cas les artistes) de l’« assistance » et on construit une petite entreprise qui sera aussi et inévitablement « assistée » puisque non viable du point de vue strictement économique, comme nous a confié le responsable (« On continue à les accompagner après la fin du stage »), on veut rendre les personnes « autonomes » [6] et on les suit pas à pas, on les conseille, on les sollicite, on les coache.

La logique de cette formation n’est pas aussi féroce que celle de l’idéologie libérale, au contraire, puisqu’elle émerge d’un milieu associatif, mais le résultat est le même : l’individualisation. Les droits sociaux sont pour tous, ils impliquent solidarité, mutualisation et engendrent des luttes, des formes de résistance et d’organisation collectives. Ici, par contre on apprend « le chacun pour soi » et le « marché pour tous ».

L’individualisation visée par cette formation est spécifique, puisque elle est aidée, soutenue, sollicité par le « social », organisée par des acteurs du monde associatif et culturel. L’individualisation constitue un renversement de la logique de mutualisation et de solidarité du mouvement ouvrier. Les premières formes du mouvement ouvrier organisaient le passage de l’intérêt individuel à la mutualisation des ressources, de la débrouille individuelle à la solidarité et l’entraide collectives, tandis qu’aujourd’hui, ce que l’on voit se dessiner est la mobilisation de financements, des personnels, de la formation, des espaces et des structures pour former un « individu entrepreneur ».

Ce qui se produit ici à un niveau micropolitique, informe la logique des institutions de l’État providence au niveau macropolitique.

À partir de la figure de l’artiste au RSA reconverti à la petite entreprise, on expérimente la construction d’une force de travail flexible, mobile, adaptable et qui fonctionne à bas coûts. Le régime de l’intermittence assure une « continuité de revenus » en intégrant la discontinuité et la précarité du salaire par des allocations « chômage » à des métiers qui fonctionnent sur le « multiemploi », le « multiemployeur ». L’expérimentation veut substituer à l’agencement de salaires et d’allocations de l’intermittence une simple « continuité salariale » garantie par l’autoentreprenariat. Comment assurer une continuité des revenus pour une personne qui exerce plusieurs emplois pour différents employeurs, une fois que les droits sociaux (à l’intermittence) fonctionnent pour un nombre de plus en plus restreint d’ayants droit ? Par l’entreprise individuelle.

« Ce qui m’intéressait, c’est de trouver aujourd’hui des solutions - et là je pense qu’on est en train de les trouver - pour permettre, dans le champ artistique, de croiser trois choses : le multiemploi, le multiemployeur – si besoin – et la continuité salariale. »

« L’idée, c’est : des artistes en CDI, le CDI ne voulant plus dire grand-chose à l’heure actuelle. On n’est pas plus protégé en CDI qu’en CDD, presque moins. Donc une continuité salariale, avec un salaire à temps plein, si possible, avec les activités artistiques au centre de cette activité à temps plein, sans que ce soit la totalité. Et là je pense qu’on est en train, depuis deux ans, d’expérimenter des formes, et on verra si on a raison ou pas. Il y a deux ans qu’on expérimente, et là on a trouvé une solution intéressante, au-delà de ce que demandait la Ville de Paris. »

Les risques, les coûts – économiques, sociaux et subjectifs – de la précarité inévitablement liés au multiemploi et aux multiemployeurs, ne sont plus socialisés et relativement mutualisés, comme dans le régime de l’intermittence, mais assumés individuellement : le passage de l’« assistance » à l’« autonomie » se résume fondamentalement à cette responsabilisation dans la création de sa propre « continuité salariale ». Le travail « artistique » ne suffit pas, il faut donc cumuler plusieurs petits boulots et les gérer selon une logique entrepreneuriale.

« Le troisième cercle, c’est l’emploi de complément. Par exemple, moi, je suis électricien dans le bâtiment, et je faisais des chantiers pour m’en sortir. L’art comme moyen sera une nourriture pour l’expression artistique, plus les chantiers nourriciers déclarés pour boucler mon Smic dans ma microentreprise. Et si l’an prochain je n’en ai pas besoin, j’arrête le multiemploi avec un emploi unique, et pas forcément lui-même, car je demande aux gens de s’associer avec d’autres, en SARL ou en association. En général, je propose l’association. »

Le responsable de la formation ne croit pas à la reconversion professionnelle de l’artiste et il a intégré la fin de la logique du « plein emploi ». La sortie de la logique du plein emploi se fait en transférant le mode de fonctionnement de l’intermittence, telle qu’elle existait avant 2003, à l’entreprise individuelle. Jusqu’en 2003, on pouvait ouvrir des droits à l’intermittence en cumulant des heures d’emploi exercées dans le « régime général ». Aujourd’hui, ce n’est plus le cas puisque le nouveau protocole interdit cette possibilité, donc c’est l’économie de l’« entreprise » qui doit pouvoir organiser et rendre viables le cumul de différents emplois et employeurs.

« Moi, je ne crois pas à la reconversion de l’artiste [voir les référents RMI, complètement perdus devant les artistes, qui leur disent : ′′ Si vous pouviez trouver du boulot dans la boulangerie, ça nous arrangerait bien ′′]. Et donc on travaille beaucoup plus sur la structuration économique de l’artiste, même s’il ne trouve pas toutes ses ressources dans le secteur artistique, loin de là, mais pour que son œuvre soit au centre de sa réflexion économique. Et si on monte un plan économique pour cet artiste ce sera bénéfique pour sa création, et pas le contraire. Ce qui ne veut pas dire que l’ensemble de son travail soit occupé par son art. Ce que je dis : le plan économique peut aller de l’emploi de complément à la vente d’œuvres, et il doit être bénéfique pour sa création d’art. De ça, on est bien d’accord avec l’artiste. »

Au lieu de penser et d’organiser l’extension du fonctionnement de l’intermittence – qui, dans sa version d’avant 2003, était le régime qui couvrait le mieux les risques de la discontinuité de l’emploi et du revenu – à d’autres « métiers culturels » et à toutes les catégories d’emplois discontinus et précaires, au lieu de formuler à nouveaux frais ce que Robert Castel définit comme la « richesse sociale » (les droits sociaux comme « droits de propriété de ceux qui ne sont pas propriétaires »), on pense à comment donner un statut d’entreprise individuelle aux « artistes ». Le responsable, tout en reconnaissant que seule l’intermittence peut garantir, dans les conditions d’emploi discontinu et de revenu discontinu, de « vivre de son art », l’écarte comme possibilité.

« Pour nous, les plasticiens, c’est le cœur de cible, avec aussi les cinéastes, vidéastes et écrivains. Mais, à la différence de Pratique caméra, on est dans le champ de la création d’entreprise culturelle et non dans l’industrie culturelle ou sur un marché existant.
Il y a trois milieux différents. Face aux cinéastes, vous avez l’industrie culturelle ; face au spectacle vivant, c’est un milieu et un marché structurés de lieux portés par des collectivités territoriales, des institutions culturelles ; pour les plasticiens, il y a un microcosme formé par les galeries, trois musées et cinq collectionneurs... Donc le marché, c’est dix plasticiens qui vivent de leur art et tout le reste égale rien. Donc, avec le spectacle vivant et le cinéma, on est dans des milieux structurés et salariés, alors qu’avec l’art plastique, tout est à faire, on est dans l’économie du XIXe siècle : l’artiste indépendant qui vend ses œuvres, comme le tâcheron vendait son travail ; alors que d’autres se sont salariés, structurés. Le gros avantage de l’intermittence, c’est que cela a permis de transformer l’artiste indépendant en salarié, donc de lui faire gagner de la protection sociale, alors que dans le champ de l’art plastique, on a en face de soi des travailleurs indépendants où il y a moins de protection sociale, ce qui correspond à l’économie du XIXe siècle : le journalier, le tâcheron, le petit commerçant en son nom propre, ou l’artisan en son nom propre. C’est le XIXe siècle, plutôt que la SARL d’aujourd’hui avec la protection sociale qui est nécessaire à nos époques. »

« Et si on leur dit : ′′ Vous allez gagner votre vie avec l’art ′′, on leur ment. Seule l’intermittence permet de vivre grâce aux indemnités chômage, en fait. Or, dans l’art plastoc [sic], ça n’existe pas. Donc, il s’agit d’être inventif. »

La constitution et la gestion de la petite entreprise individuelle impliquent une transformation du mode de vie de l’artiste qui ne va pas de soi. Pour s’accoutumer et apprendre ce nouveau style de vie, cette façon de penser et d’agir, l’institution de formation met en place un suivi individuel qui durera deux ans. Toute une noria d’experts, de comptables, de conseillers culturels sont mobilisés, qui finalement, sous couverture de savoirs techniques, travaillent à la production de nouvelles subjectivités.
Des structures prestataires, qui ne font pas partie de l’État providence, qui ont une origine associative, assument les mêmes méthodes de travail avec les « usagers », puisque ce suivi n’est qu’un avatar du pouvoir pastoral dont nous avons parlé à propos du suivi individuel des allocataires du RSA [7].

« On a une séance individuelle assez importante avec Claire, l’artiste, et moi – sur son point de départ et son point d’arrivée – et, à partir de là, je trouve la formule la plus intelligente pour faire fonctionner son économie de vie par rapport à son projet artistique : le dossier de présentation, le budget prévisionnel, la structure juridique, la recherche de financement, les moyens de communication... »

« Moi, ce qui m’intéresse, ce n’est pas les deux ans [la durée du suivi], mais que le projet réussisse et qu’ils soient salariés de leur petite entreprise. »

L’artiste bénéficiaire du RSA passe d’un suivi individuel à un autre. La dépendance que les politiques sociales imposent, se poursuit dans un cadre plus convivial, mais tout aussi contraignant. Et le suivi se poursuivra au-delà de deux ans puisque les artistes jeunes entrepreneurs continuerons à être suivis, conseillés, guidés.

De l’« assistance », à l’« autonomie », il n’y a pas beaucoup de différence, vous êtes toujours sous l’œil d’un coach.

« Ils viennent du RSA, ils sont très fragiles, pas de capital. La première année, au premier incident, logiquement, ils tombent. Et c’est pourquoi on les met dans un groupement d’employeurs qui va avoir en son sein un personnel commun, et [pour la personne,] soit sa propre organisation lui suffit et elle se débrouille toute seule, soit elle demande à être salariée du GE [Groupement d’employeurs] qui va la payer et qui va facturer le coût de sa structure. Et s’il y a un couac, pendant deux mois, l’ensemble du GE paie et va lui proposer un travail pour les deux mois où elle n’a pas pu payer le GE. »

On pourra bien attribuer les meilleures intentions du monde à cette association prestataire de la Ville de Paris et à ses animateurs. Le résultat est dans la production de ce que nous avons défini : l’entrepreneur pauvre et/ou endetté. Pauvre et endetté, mais entrepreneur, comptable, gérant de sa « propre pauvreté ». On comprend la réticence des artistes : pourquoi se donner du mal, s’investir dans une logique entrepreneuriale, pour passer de la « misère » à la « pauvreté » ?

« Parce que moi, mon but, c’est de faire passer les gens de la misère à la pauvreté. Moi, je suis pour l’éloge de la pauvreté. Quatre milliards de pauvres, on y arrivera ; pas quatre milliards de riches. Moi, je suis pragmatique. Un Smic, c’est 1 100 euros par mois plus les charges. Donc, avec un CA de 25 000 euros, on arrive à se salarier au Smic. Vous passez de la misère, avec le RSA à 400 euros par mois, à la pauvreté avec 1 100 euros par mois, à une pauvreté digne. »

Même à partir des paroles de ce responsable, on peut arriver à comprendre qu‘il y a des « résistances et des réticences ». Les gens ne sont pas dupes. Ils ne comprennent pas pourquoi il faudrait faire cette reconversion subjective qui les transforme en petits entrepreneurs de leur propre pauvreté, pour gagner un peu plus que les allocations, en changeant de mode de vie, de façon de penser et d’approcher le monde. Beaucoup de ces artistes ce sont engagés dans la production d’œuvres, comme dit notre interviewé, poussé pour faire autre chose que le travail salarié, pour ne pas être dans la logique concurrentielle, pour ne pas « perdre sa vie à la gagner ».

« Certains sont prêts à créer leur micro-entreprise, et je leur dis : ′′ Allez-y ! ′′ Eh bien, non ! Ils ne veulent pas le faire... car nous sommes dans une société du ′′gagner-son-pain′′, et eux dans un univers du besoin de créer. Cela se traduit par un conflit avec la société, entre leur besoin de créer et le temps nécessaire pour gagner leur vie. Et ils vont privilégier l’œuvre au gain, donc, et vont tomber dans une trappe d’inactivité sociale. Et leur dire : ′′ Faites boulanger ! ′′ Non ! J’ai plein d’artistes qui sont de très bons électriciens et de très bons peintres, mais s’ils font ça, ils se remettent à boire, à se droguer, etc. Car s’ils sont tombés dans l’alcool, c’est qu’ils ne supportaient plus leur travail de gagne-pain. Donc, ça ne marche pas. »

« Si vous dites à quelqu’un tout seul : ′′ Crée ta micro-entreprise ′′, il se dit : ′′ Je gagne 10 000 euros, je vais en gagner 25 000 ′′. Mais il se dit aussi : ′′ Je connais le RMI, pourquoi vais-je me mettre dans un tas d’emmerdes ? ′′ Je crois qu’on peut avoir 60 à 80 % de consolidations, c’est-à-dire des gens qui, au bout de deux ans, auront une entreprise solide. » (Nous n’avons pas pu vérifier cette dernière affirmation.)

La synthèse de la pensée de l’animateur est la suivante : les droits sociaux de l’intermittence n’existent pas pour les artistes plasticiens. Mais il n’existerons pas non plus, dans un futur plus ou moins proche, pour les artistes qui aujourd’hui en bénéficient. Donc, ce qu’il est en train d’expérimenter, c’est l’avenir du travail artistique en général, une fois que l’intermittence sera vidée de son contenu et de son sens.

« Au lieu des droits de l’intermittence que vous n’avez pas, vous développez un projet économique. Au lieu d’être accroché en permanence au téléphone, on peut faire la même chose en ayant un emploi de complément ou, surtout, des activités paraculturelles qui vont nourrir leur art. On est, en France, dans un schéma de l’artiste hors du monde, et la contrainte rend créatif. Moi, mon gars, je l’oblige à créer des ateliers pour enfants qui vont lui créer des ressources, et une expérience qui va le rendre encore plus créatif. »

Cet entretien manifestate la difficulté à se positionner dans une phase socio-politico-économique entre, d’une part, la nécessaire métamorphose de droits sociaux hérités du fordisme de l’après-guerre et qu’il faut adapter et repenser pour un type d’ « emploi » et de « chômage », radicalement différents de ceux des Trente Glorieuses. Et, d’autre part, les politiques néolibérales de restructuration de l’État providence qui tendent à imputer à l’usager les coûts et les risques que les entreprises et l’État ne veulent pas assumer. Au milieu de cette « grande transformation », les milieux associatifs semblent hésiter et s’interroger. Cet entretien est symptomatique de la difficulté de l’invention socio-politique dont nous aurions besoin.

3. La formation et les stages : l’« usinage sémiotique » de la subjectivité des chômeurs

Les politiques de transformation du salarié, du chômeur, de l’allocataire du RSA en « entrepreneur de soi-même » passent par une multiplicité de dispositifs. Les plus « efficaces » sont les stages de formation et de reconversion de Pôle emploi. Nous y avons recueilli deux témoignages de stages obligatoires que les agents de Pôle emploi imposent aux chômeurs, faute de quoi il y a radiation. Le premier stage de stratégie de recherche d’emploi (STR), d’une durée de 4 jours (3 jours et demi, en fait) regroupe cadres et non cadres [8]. Le deuxième s’est déroulé dans une antenne de Pôle emploi cadres.

Le plus impressionnant dans ces stages, mais aussi dans le travail de Pôle emploi, c’est la sensation d’être immergé dans un bain de novlangue. La langue parlée par les animateurs et la langue écrite des textes distribués, le lexique, le ton, l’expression des « agents » sont ceux de l’entreprise, de l’activation, de la mobilisation, de l’investissement subjectif de l’« entrepreneur de soi ».

Ces stages servent à imprégner les stagiaires des sémiotiques verbales et non verbales de l’entreprise, à intérioriser les codes de communication du management, à adapter les modalités d’expres​sion(linguistiques, corporelles, vestimentaires, etc.) requises par la compétition et la concurrence.

Est-ce que ces langues, ces codes et ces modalités d’expression accrochent la subjectivité des chômeurs ? Est-ce que cette volonté de greffer la subjectivité de l’entrepreneur sur celle ces chômeurs est efficace ? Difficile à dire. De toute façon, ce qui est sûr, c’est que Pôle emploi plus qu’un « service public », ressemble à une succursale des entreprises qui travaillent à une homogénéisation et à une standardisation des subjectivités par un « usinage sémiotique ». Les techniques « disciplinaires » (contrôles, convocations, suivis personnalisés, radiations, etc.) sont doublées par des techniques d’initiation et de maîtrise des conduites et des sémiotiques de l’entreprise.

Nous reportons ici les mots entendus et retranscrits pendant un « atelier Focus » de Pôle emploi, par un chômeur qui a participé à la recherche :

« Définir un plan d’action et organiser un suivi derrière. »
« Savoir être, c’est primordial. »
« Optimiser son planning, optimiser sa recherche d’emploi, optimiser son plan d’action, optimiser, etc. »
« Il faut être super pro » [professionnel].
« Devenir le plus autonome possible dans la recherche d’emploi. »
« Se faire une petite autoévaluation qualitative et quantitative. »
« Vous pouvez la faire avec votre conseilleur référent, mais c’est aussi important de la faire vous-même, chez vous. »
« Être opérationnel tout de suite. »
« Pouvoir activer une candidature. »
« Il faut être pile poil dans la cible. »
« Être dans le profil, exactement dans le profil. »
« Il faut aller très vite droit au but. »
« Il faut être sur les plus vous concernant. »
« Ça dépend de ce que vous dégagez. »

Nous avons eu connaissance, à travers un participant à un stage de formation pour les chômeurs, des brochures qui y sont distribuées. Elles donnent des conseils pour les entretiens d’embauche des candidats à un emploi. À partir de ces conseils les participants aux stages devaient jouer des situations d’embauche, ou chacun était tour à tour candidat et recruteur.

Les entretiens d’embauche :

« Vérifiez votre tenue vestimentaire (tenue sobre, soignée, coiffure nette, chaussures cirées...). »
« Adoptez une dynamique ouverte, attentive, détendue, souriante, positive, franche et réfléchie. »
« Soyez calme et posé, évitez les tics nerveux et les gestes automatiques. »
« Lors de la présentation de votre cursus professionnel, soyez clair, concis, précis, évitez les répétitions, les silences, les tics verbaux (′′ Euh ′′, ′′ OK ′′...). »

L’« usinage sémiotique » n’a pas seulement comme finalité de produire des compétences, des connaissances, des codes et des modes d’expression, mais aussi d’inciter à s’investir dans des rôles professionnels et des fonctions hiérarchiques (production de « surmoi » entrepreneurial).

Les entretiens d’embauche, ou comment lisser la subjectivité de toute aspérité, comment produire un sujet conforme à l’entreprise. Rien ne doit dépasser : tics, indécisions, maladresses, gestes automatiques, répétitions doivent être éliminés. Il faut normaliser les comportements à travers la maîtrise des sémiotiques corporelles, des postures, des attitudes. Ils nous apprennent à nous soumettre, à passer ces rites d’initiation d’entreprise en disant toujours « oui » avec la bouche, avec le corps, avec les vêtements, avec le visage.

Prolétarisation et expropriation des savoir-faire

Traditionnellement, par « prolétarisation » on entend un appauvrissement économique, mais aussi une perte du savoir-faire « exproprié » par une organisation du travail qui remplace l’activité de l’homme par des machines. C’était sûrement vrai, pendant longtemps, pour les ouvriers de l’industrie, et la sociologie du travail en a fourni des analyses détaillées. Est-ce vrai également pour les nouveaux métiers, hautement qualifiés et spécialisés que l’on rencontre dans le secteur de l’audiovisuel ? À croire ce que nous a rapporté un cadreur de trente-huitans, longuement interviewé, il semble que les nouvelles technologies de l’image fonctionnent exactement comme les machines dans l’organisation de la production industrielle :

« Le principe du chef-opérateur, c’est d’être maître de son image, du cadre, de la lumière. Avec la nouvelle caméra Red-One, tout cela a disparu. On n’a plus d’intervention subjective, on peut tout transformer en virtuel : la technique dépossède l’opérateur de son outil.
La caméra numérique a permis de se passer de lumière, avec des effets préprogrammés inclus dans les caméras (d’où un gain de temps car plus besoin d’aller chercher des projecteurs, et réduction du temps de tournage). Les caméras actuelles donnent donc une image basique, qui est ensuite retravaillée à l’étalonnage : c’est le même principe qu’avec un téléphone portable. Cela donne l’idée que tout le monde peut faire de la bonne image. Ces simplifications technologiques sont validées par les producteurs. À l’heure actuelle, ceux-ci veulent juste un bon niveau, une image propre. Ils ne cherchent pas une esthétique, qui demanderait de se procurer des projecteurs atypiques pour que le chef-op’ puisse travailler le contraste, la couleur ou le cadrage (ce sont ses trois outils) et prenne tu temps à créer du volume. »

Les nouvelles technologies changent à la fois l’esthétique de l’image et l’organisation du travail. De la même manière que les machines industrielles, les nouvelles technologies réduisent le nombre de salariés employés, en concentrant plusieurs tâches, autrefois distribuées entre plusieurs salariés, sur une même personne et augmentent ainsi la productivité.

« Or aujourd’hui, on en est arrivés à ce que le réalisateur filme, prenne le son et mette de la lumière quand il y a en a – parce que dans le docu-reportage, on n’a pas le temps. Aujourd’hui en télé, les postes d’ingénieur du son et d’électro ont disparu, sauf quand il y a une exigence de qualité, type grosse émission : Envoyé spécial, par exemple. Mais, il n’y a pas ces exigences pour les émissions de flux, les nouvelles chaînes de la TNT. On veut faire dire ce qu’on veut faire entendre en l’espace de trois minutes : ce n’est plus de l’artistique, c’est du journalisme, du tourné-monté. Ce n’est pas plus du travail de JRI (journaliste reporter d’images) que d’équipe. Le docu de création disparaît, l’opérateur disparaît, il est juste là pour remplir le vide, plus pour faire sens. »

À cette démultiplication des tâches exécutées par une seule personne, ne correspond pas une augmentation salariale, au contraire. L’introduction des nouvelles technologies détermine, au moins dans un premier temps, une dégradation des conditions de travail et de rémunération. Les Luddites ont été les premiers à se révolter, non pas contre les machines, mais contre l’utilisation capitaliste de la technologie. De la même manière, les salariés de l’audiovisuel, ne voient pas les machines comme un ennemi. Ils connaissent très bien leurs potentialités puisqu’ils les utilisent, par ailleurs et dans beaucoup de cas, pour mener leur « travail personnel ». Ils sont quand même témoins, à leur corps défendant, des effets qu’elles produisent une fois qu’elles sont finalisées à l’augmentation de la productivité (dans l’audiovisuel comme dans l’industrie) et subordonnées à la logique du profit.

« L’année dernière, en 2009, on m’a demandé de faire le chargé de production, le journaliste, l’opérateur, le preneur de son, et de filmer trois séquences dans trois milieux différents, le tout pour 250 euros. J’allais chercher le matos et je le ramenais le soir. C’était pour une boîte marseillaise qui faisait un truc pour Canal +, pour un festival dans les Dom-Tom. Un portrait de vie, d’humour, d’une chanteuse. Un tournage entre quatre et six heures de temps. J’ai occupé quatre postes en une journée : j’ai réussi, mais j’ai fini sur les genoux. À part la rencontre sympathique avec la chanteuse, j’étais dans une contrainte absolue. Physiquement, je ne serai plus capable de le refaire. La fois suivante, ils ont trouvé d’autres gens pour refaire la même « performance ». Dans les nouvelles boîtes, il y a des jeunes JRI qui bossent dix à quinze heures par jour : on leur fait miroiter que c’est une nouvelle boîte, quelle va se développer. Résultat, la boîte se fait racheter quelques temps plus tard et tout le monde est licencié. On est là pour produire une image propre, rapide efficace, c’est tout, et surtout ne pas contester les conditions de travail, sinon t’es giclé, direct. »

Lorsqu’on parle de prolétarisation, il ne s’agit en aucun cas d’une métaphore, puisqu’il se produit, dans ces secteurs des hautes technologies, de savoir-faire très spécialisés, des phénomènes semblables à ce qui s’est produit au moment de l’installation du travail à la chaîne : le savoir-faire a été transféré dans les machines et le travail.

Voici la description que donne une infographiste de cette nouvelle usine en open-space, où les écrans des ordinateurs remplacent les métiers à tisser ou les tourneuses fraiseuses d’antan :

« L’industrialisation des images de synthèse a fait naître de nouveaux espaces de travail, souvent sur le mode anglo-saxon. Ce sont des open-spaces, aménagés dans d’anciens hangars, voire des anciennes usines reconverties, où sont installés des centaines d’ordinateurs avec leurs infographistes.

La cadence est le premier des critères demandés, que ce soit dans le secteur du jeu, ou de la série télévisée. Pour le film, la deadline est plus souvent conditionnée à la sortie programmée en salles et/ou à la date d’étalonnage. Ce qui n’empêche pas un rush dans les dernières semaines avant la livraison. Peuvent alors s’instaurer les cadences infernales, temps supplémentaires pas payés la plupart du temps, travail le week-end payé en journée normale, ainsi que les jours fériés. Le volume de travail non rémunéré est considérable.

Ce secteur des images high-tech fait rêver beaucoup de gens : l’abus des employeurs y est devenu la norme.
Le lieu de travail est divisé en deux locaux distincts : Le secteur de luxe de la publicité est installé dans la salle dite de ′′Flame′′, du nom de l’ordinateur qui y trône. Les clients considèrent cette machine comme l’ustensile susceptible de réaliser leurs demandes de traitement d’images aussi extravagantes soient-elles. Cet ordinateur à programme en temps réel est installé dans une salle luxueuse, confortable, suffisamment vaste pour y trouver un coin salon lounge, un mini bar, un écran plat géant, en sus des deux écrans usuels du Flame. Les clients en pub payent très cher la prestation, et donc exigent une qualité de service technique comme d’accueil à la hauteur de leur investissement.

L’infographiste dédié au service de ce matériel vénéré est appelé u′′nflamiste′′. Le flamiste est interchangeable, et il doit accepter dans sa mission d’obtempérer, à l’image de sa machine, sans délai ni discussion, aux remarques et aux désirs des clients. Ces derniers peuvent être un groupe comportant jusqu’à six personnes invitées à donner chacune une opinion.

Le Flame gère la totalité du clip publicitaire : on aura donc intégré dans sa mémoire pour ce faire l’ensemble du travail accompli en amont, c’est-à-dire la fabrication des éléments en 3D, des caches pour pouvoir incruster ou faire tous les changements possibles sur les éléments clefs, ainsi que les rushs de tournage conformés et montés. Le flamiste a donc tout en main pour livrer le produit finalisé sous la houlette des clients, et rendre possible leurs vœux.

On peut avoir plusieurs de ces salles appelées aussi′′suites′′ dans un studio de post production. Comme dans un hôtel, la suite n’est pas dans la même catégorie de prix que les chambres.

Examinons maintenant le cœur de l’usine elle-même. Nous trouvons des salles à la surface identique à celles des suites de Flame, mais où peuvent s’entasser plusieurs dizaines d’ordinateurs et donc d’infographistes. Sorte de ruches où les gens fabriquent de l’image avec des horaires extensibles. Le client de pub ne mettra jamais les pieds dans ces arrière-salles. Il ne connaîtra de la fabrication de l’image que ce qu’il a pu observer dans les suites Flame.

S’il y a une présentation particulière d’éléments à faire, l’infographiste peut être invité à pénétrer dans la suite, mais cette transgression est rare. Il y a suffisamment d’intermédiaires pour que cette pollution du sublime par le vulgaire ne se produise jamais.

Dans certaines boîtes de production, les infographistes mangent devant leur machine, faute de place ailleurs, mais aussi pour ne pas perdre de temps. Les chargés de prod veillent à ce que l’infographiste dispose de tout pour travailler correctement, surveillent son travail afin d’éviter toute perte de temps, et rapportent au patron et aux clients l’avancée des travaux.

Dans ces boîtes-là, les chargés de prod ne comptent pas leurs heures de travail, et ne partent en vacances que lorsque leur teint commence à tourner au gris.

Le terme anglo-saxon utilisé pour qualifier ces chargés de prod est′′floor manager′′ (le maître de plancher), le contremaître en somme. »


Notes :

[1] François Bilger, La Pensée économique libérale de l’Allemagne contemporaine, Paris, Pichon et Durand-Auzias, 1964, p. 186 (cité dans Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op cit, p. 267).

[2] Le gouvernement des individus - Université ouverte 2008-2009.

[3] La personne devient une entreprise, note sur le travail de production de soi, André Gorz

[4] Ernest-Antoine Seillière, président du Medef à l’époque de la « refondation sociale ». Conférence de presse du 20 juin 2000.

[5] Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op cit, p. 245.

[6] L’autonomie, fiction nécessaire de l’insertion ? Nicolas Duvoux

[7] Digression sur le "suivi individuel" avec Kafka

[8] Stratégie de Recherche d’emploi (STR), un stage d’usinage sémiotique des chômeurs par Pôle emploi et ses prestataires


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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  le glode le Jeu 25 Aoû - 22:56

Par exemple Marx fait la différence entre les travailleurs appointés directement par l'Etat bourgeois et les travailleurs des entreprises capitalistes. D'ailleurs, quand on évoque les fonctionnaires, le mot adéquat pour leur rémunération est TRAITEMENT et non SALAIRE. Pourquoi ? Pour une raison toute simple, l'appareil d'Etat bourgeois n'a pas vocation à participer directement de l'accumulation capitaliste, il ne peut et ne doit en aucun cas faire une incursion sur le terrain privé de l'extraction de la plus-value capitaliste exception faite des crises aigües de production capitaliste et encore de manière temporaire. On peut dans ce cas de figure assimiler un certain nombre de fonctionnaires suivant leur métier à la classe petite-bourgeoise quand il ne s'agit pas de la grande bourgeoisie : un grand nombre de politiciens par exemple. Là effectivement, il y a eu croissance de cette frange petite-bourgeoise - commune, intercommunalité, conseil général, parlement, sénat, conseiller, etc. une frange d'ailleurs qui agit en parasite de la classe ouvrière. Elle ne produit aucune plus-value, ne la met pas non plus en valeur, elle agit en parasite.

Tu pourrais donner les references de Marx expliquant ce que tu décris ?

le glode

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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  verié2 le Ven 26 Aoû - 10:42


Loriot
Tu n'as pas tendance à amalgamer un peu tout et n'importe quoi dans cette tendance à voir surgir du coin d'un bois une large petite-bourgeoisie salariée ?
Par exemple Marx fait la différence entre les travailleurs appointés directement par l'Etat bourgeois et les travailleurs des entreprises capitalistes. D'ailleurs, quand on évoque les fonctionnaires, le mot adéquat pour leur rémunération est TRAITEMENT et non SALAIRE. Pourquoi ? Pour une raison toute simple, l'appareil d'Etat bourgeois n'a pas vocation à participer directement de l'accumulation capitaliste, il ne peut et ne doit en aucun cas faire une incursion sur le terrain privé de l'extraction de la plus-value capitaliste exception faite des crises aigües de production capitaliste et encore de manière temporaire. On peut dans ce cas de figure assimiler un certain nombre de fonctionnaires suivant leur métier à la classe petite-bourgeoise quand il ne s'agit pas de la grande bourgeoisie : un grand nombre de politiciens par exemple. Là effectivement, il y a eu croissance de cette frange petite-bourgeoise - commune, intercommunalité, conseil général, parlement, sénat, conseiller, etc. une frange d'ailleurs qui agit en parasite de la classe ouvrière. Elle ne produit aucune plus-value, ne la met pas non plus en valeur, elle agit en parasite.

Tu conviens donc qu'il existe une petite bourgeoisie salariée, que tu entends limiter à certaines catégories de salariés de l'Etat. Mais être salarié de l'Etat, c'est à dire fonctionnaire ou assimilé, c'est seulement un statut ! Ca ne nous donne pas d'indication sur l'appartenance de classe. Par exemple, il y a encore quelques années les cheminots, les postiers et même les ouvriers de Renault étaient des salariés de l'Etat, puisque l'Etat détenait la majorité du capital de leur entreprise. Idem pour les salariés d'EDF etc.

Pourtant, personne ne conteste qu'un cheminot ou un ouvrier de Renault, même s'ils n'occupent pas exactement la même place dans le processus de production, sont des prolétaires et appartiennent à la classe ouvrière.

Ta méthode de classement n'est donc pas bonne. Et, si tu reconnais qu'on peut être à la fois salarié et petit bourgeois, il me semble que cela doit de toute évidence s'étendre à certaines catégories de salariés du privé, que leur fonction soit utile ou non d'ailleurs. Par exemple toutes sortes de cadres de banques et d'institutions financières- les traders ne sont que la pointe de l'iceberg.

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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  gérard menvussa le Ven 26 Aoû - 12:27

Je ne crois pas qu'on parte sur de bonne base dans cette discussion. Tu parles de "petite bourgeoisie salariée" et tu dis "Et pourtant ils existent......" (les petits bourgeois salariés) Bien entendu que oui ! Inversement des prolétaires formellement détenteur de leurs moyens de production, ça existe aussi : quelle est la première "lutte" ouvrière historique ? Celle des "Canuts".... Or les canuts sont dans leur majorité des "petits bourgois", détenteurs de leurs "moyens de production".... Et maintenant, de plus en plus on exige dans certains secteurs un status "non salarié"... Cela ne fait pas de ceux qui sont forcé d'en passer par là formellemment des "petits bourgeois"....

Donc le "hic et nunc" du fait d'appartenir a telle ou telle place, c'est bien la "place dans le processus de production".... Et c'est là ou le "processus de prolétarisation" a un sens : ou alors on pense qu'un "processus de prolétarisation" a comme conséquence le renforcement de la "petite bourgeoisie", ce qui a un coté paradoxal....
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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  verié2 le Ven 26 Aoû - 13:35

Gérard Ménussa
Donc le "hic et nunc" du fait d'appartenir a telle ou telle place, c'est bien la "place dans le processus de production".... Et c'est là ou le "processus de prolétarisation" a un sens : ou alors on pense qu'un "processus de prolétarisation" a comme conséquence le renforcement de la "petite bourgeoisie", ce qui a un coté paradoxal....
Un renforcement ? Difficile à dire. Mais une substitution au moins partielle de la petite bourgeoisie traditionnelle par la petite bourgeoisie salariée, comme base sociale de la bourgeoisie, ça me semble clair.

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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  gérard menvussa le Ven 26 Aoû - 16:18

A toi oui, a moi pas du tout. C'est en tout cas une négation totale de toute l'analyse marxiste (ce qui n'est pas forcément un probléme en soi, mais en tout cas il faut prendre conscience que toute ton analyse s'éloigne des bases de l'analyse marxienne) et de la dynamique des classes qu'elle sous tend ! Puisque de nombreuses "petites bourgeoisie" sont réduit à l'état de prolétaire et là on est bien dans la dynamique du capital (tel qu'il a été analysé par Rosa luxembourg dans 'l"accumulation du capital" )

Du temps de Marx, le commerce "BtoC" (celui qui s'adresse au "consommateur de base") est beaucoup une affaire de "petit bourgeois" : tu as le petit épicier de quartier, le coordonnier, le marchant de charbon, etc... Le capital va mettre en place les grands magasins et les chaines (type Mac Do and co) et "prolétariser" les désormais Ex petits vendeurs. Or un ancien épicier devenu employé chez mamouth, je suis désolé, mais cela ne montre pas un "embourgeoisement", a tout le moins...

Concernant la substitution d'une "petite bourgeoisie salariée" a une petite bourgeoisie traditionnelle", ce n'est pas EXACTEMENT cela (dans la mesure où justement l'une ne remplace pas l'autre ! ) mais je ne comprend pas que tu persiste a voir la divergence entre nous sur le fait que je nierais l'existance même d'une "petite bourgeoisie salariée", alors que ce que je conteste dans ce que tu dis, c'est la dynamique politique qu'elle implique....
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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  verié2 le Ven 26 Aoû - 16:46

Gérard Menussa
ce que je conteste dans ce que tu dis, c'est la dynamique politique qu'elle implique....
Peux-tu préciser ?

verié2

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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  Duzgun le Ven 26 Aoû - 19:25

verié2 a écrit:Un renforcement ? Difficile à dire. Mais une substitution au moins partielle de la petite bourgeoisie traditionnelle par la petite bourgeoisie salariée, comme base sociale de la bourgeoisie, ça me semble clair.
Moi ça ne me paraît pas clair du tout. Qu'il y ait des prolétaires servant de "base sociale" à la bourgeoisie, ça a toujours été le cas. Mais le changement de nature d'une partie du prolétariat, je ne vois pas.
Et utiliser le même terme pour nommer deux réalités totalement différentes me paraît amener beaucoup de confusion inutile...
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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  Invité le Ven 26 Aoû - 23:00

verié2 a écrit:
Gérard Menussa
ce que je conteste dans ce que tu dis, c'est la dynamique politique qu'elle implique....
Peux-tu préciser ?
Tout simplement, l'analyse marxiste des classes part de l'extraction et de la répartition de la plus-value dans le procès de production pour définir la place de chacun dans les classes sociales. Marx appelle classe sociale un ensemble d'hommes caractérisé par la place objectivement qu'il tient au sein du système productif. Si la classe en soi relève objectivement de cette place, La classe pour soi relève subjectivement de la conscience qu'elle en a. Qu'un ouvrier, un technicien, un ingénieur aspire de manière subjective à s'extraire de sa condition de prolétaire, et projette son ombre dans les classes petites-bourgeoises et bourgeoises, ne change rien à sa condition objective. Emprunter ton chemin, c'est tourner le dos au marxisme, ce qui en soi n'est pas répréhensible, mais de fait, la compréhension des mécanismes liés aux classes sociales au sens de Marx part en fumée et doit nécessairement être remplacée par une autre théorie. Tout un édifice théorique à reconstruire : les classes en soi et pour soi en premier lieu et nécessaire la dynamique de la lutte de classes comme le mentionne GM.
Le surgissement d'une classe petite-bourgeoise salariée relativement importante implique que cette classe ne puisse s'organiser en classe pour soi, c'est la définition même de la petite-bourgeoisie. C'est une classe qui, n'ayant aucun moyen ou volonté de s'organiser, oscille entre deux classes ; en soi elle ne peut être révolutionnaire, moins encore un moteur de l'histoire.
Libre à toi de choisir cette voie mais on sait où elle conduit généralement : à une capitulation devant la bourgeoisie.

Pour répondre à Le Glode, je n'ai pas pu en retrouver une quelconque mention chez Marx ou Engels. Ma mémoire me fait défaut.

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Message  Polerwann le Lun 29 Aoû - 11:47

Il me semble que dans ce débat, tout le monde s'acharne à savoir qui est ouvrier, prolétaire, petit-bourgeois, bourgeois, mais quand on parle de « classe ouvrière », l'élément le plus important n'est pas l'adjectif mais le substantif, à savoir le terme de classe.
Qu'est-ce qu'une classe ?
Une classe, comme tout groupe, n'est pas une collection d'individus ajoutés les uns aux autres, mais un ensemble vivant, un corps vivant en soi. La classe ouvrière n'est pas constituée en soi de l'ensemble des ouvriers. Autrement dit, ce n'est pas parce qu'il y a des ouvriers, qu'il existe une classe ouvrière. Ce n'est pas parce que ce sont des ouvriers salariés libres qui ont construit les pyramides d'Égypte, qu'il y avait une classe ouvrière égyptienne. De la même manière, ce n'est pas parce qu'il y avait de très nombreux commerçants dans la Rome antique, qu'il y avait une classe bourgeoise romaine.
Un regroupement d'individus ayant des intérêts sociaux communs ne devient classe sociale que dans la mesure où son action joue un rôle décisif dans l'histoire humaine en remplissant la fonction d'apporter une solution radicalement nouvelle à l'organisation sociale humaine et s'imposant à tous les autres groupes sociaux existants. Pour ce faire, l'intérêt commun à ce groupe ne suffit pas. Il faut aussi que ses membres soient conscients du rôle historique que leur classe peut jouer. Cette conscience implique donc une rupture concrète avec l'idéologie dominante. Une telle rupture ne se fait ni d'un coup ni d'un bloc. Elle est toujours progressive et inégale, avec des avancées et des reculs, toujours en fonction des conditions matérielles et des rapports de force avec la classe au pouvoir.
Tant que les commerçants n'ont pas disposé des moyens technologiques de la révolution industrielle, même dans les cas où ils ont pris le pouvoir, comme à Athènes au IVème siècle avant l'ère commune ou dans les cités italiennes du XIIème siècle, ils n'ont pu créer un nouveau système social et ont fini par reproduire l'ancien. Tant que les ouvriers ne sont pas devenus ouvriers d'industrie sans espoir de devenir artisan ou paysan ou toute autre activité professionnelle à son propre compte, contraints de s'affronter au patronat et faisant l'expérience par là-même de l'action et de la gestion collective, même les plus imaginatifs d'entre eux n'ont pas pu envisager un seul instant la possibilité d'une société réellement démocratique où toute la société, y compris leur usine et leur quartier, village, ville, région, pays, monde seraient gérés collectivement et où toutes les classes sociales et tout l'arsenal répressif et mortifère qu'implique la division sociale en classes disparaitrait. C'est pour cela qu'il n'y a jamais eu de mouvement ouvrier égyptien dans l'Antiquité, alors qu'aujourd'hui il en existe un mondial.
Le mouvement ouvrier est l'expression de la conscience que la classe ouvrière a de son rôle historique. Comme pour toute classe sociale révolutionnaire, cette fonction historique dépasse de loin ses simples intérêts propres. Cette fonction fait que la classe ouvrière, comme le fit la bourgeoisie avant elle, tend à influencer toutes sortes de couches sociales, à commencer par l'ensemble du prolétariat.
Car il ne faut pas confondre ouvriers et prolétaires. Si tou(te)s les ouvrier(ère)s sont prolétaires, tous les prolétaires ne sont pas ouvrier(ère)s.
Ce qui définit un ouvrier, c'est qu'il produit de la plus-value, c'est-à-dire qu'il produit des objets bien concrets (et pas des services) vendus au-delà de leur valeur basique. Cette dernière se compose de tout ce qui a été investi en machines, locaux, matières premières, énergie, d'une part et salaires d'autre part. C'est la différence entre la valeur de l'objet produit à la vente et sa valeur réelle, qui est la plus-value. Cette survaleur est en réalité du surtravail, ou du travail non payé. Ce dernier n'est pas un scandale en soi. Sans surtravail, l'humanité n'existerait pas. Le scandale, c'est que ce surtravail est capté par le propriétaire des moyens de production, le capitaliste pour son seul usage. C'est ce vol qui prend le nom de plus-value.
Est donc ouvrier toute personne produisant directement de ses mains ou au moyen d'un outil, d'une machine, etc. un objet concret ou l'a modifié ou réparé (car dans ce cas, il fait du neuf avec du vieux). S'y ajoutent aussi tous ceux et celles qui ont transporté les produits non transformés, les matières premières, etc. Et on obtient le montant de la plus-value en ôtant la masse salariale de tous ceux qui ont produit ou permis de produire concrètement, ajoutée à tous les frais de production (matières premières, énergie, locaux, etc), de la somme globale de la production vendue.
Mais pour que le capitaliste industriel puisse jouir de cette plus-value, il faut qu'il vende concrètement le produit et pour cela, il a besoin d'un réseau de distribution avec lequel il va partager la plus-value. Ce réseau, c'est le commerce sous toutes ses formes. Et là aussi, on retrouve des patrons et des salariés. Les deux sont payés sur la plus-value. La différence entre eux, c'est que les premiers sont capitalistes (même salariés, car leurs salaires sont en fait des rentes), et les seconds prolétaires, donc participants potentiels du mouvement ouvrier.
Il en va aussi de même pour les salariés des services financiers. Sans la banque, aucune entreprise capitaliste ne pourrait sérieusement fonctionner, car il est rare que le cycle de production : capital financier transformé en capital productif (achat de moyens de production et de force de travail) redevenant capital financier (vente des produits), soit totalement achevé. Avant même qu'il soit bouclé, notre industriel est contraint de demander qu'on lui avance du fric pour relancer un nouveau cycle. Là aussi, une division s'opère entre salariés et capitalistes. Là aussi, les salariés sont des participants potentiels du mouvement ouvrier.
L'État joue le rôle d'un « capitaliste collectif » réglementant le fonctionnement de la société au profit des capitalistes dans leur ensemble et veillant à ce que la concurrence ne dégénère pas en guerre civile entre bourgeois, style mafia. Ses activités sont multiples et pour certaines contradictoires. Mais les fonctionnaires de grade de base, comme la majorité des salariés, participent du mouvement ouvrier. Les impôts grâce auxquels ils sont payés sont de la plus-value réinvestie. La partie encaissée auprès des ouvriers sous formes d'impôts directs ou indirects est donc à déduire de la masse salariale ouvrière et à rajouter à celle de la plus-value globale.
Entre les deux pôles, la classe ouvrière et la classe capitaliste, gravitent tout un ensemble de couches sociales participant soit du prolétariat soit de la bourgeoisie : cela va des salariés chargés d'organiser et orienter la production et la distribution capitalistes aux petits commerçant et paysan, en passant par les hauts fonctionnaires, militaires, policiers, professions libérales, artistiques, etc., etc. (sans oublier les ratons laveurs, bien évidemment). Il serait vain de chercher à discerner du collectif dans des milieux où règne le principe individuel. Bien sûr que le mouvement ouvrier y a des partisans et il faut chercher à en organiser collectivement le maximum d'entre eux, mais il s'agit de milieux interlopes aussi solides dans leurs convictions que le brin d'herbe face au vent. L'orientation de la plupart d'entre eux dépend de la puissance ou non du mouvement ouvrier.
Maintenant, dire que tous ces gens-là font partie, quand ils sont salariés, d'une petite-bourgeoisie salariée est absurde. La petite-bourgeoisie fait partie de la bourgeoisie, de la classe capitaliste, elle possède les moyens de production. Elle en est une couche, pas une classe à part. Elle n'a pas de rôle historique. Elle fonctionne, en général, comme la haute bourgeoisie, à la recherche du PGPP (Plus Gros Profit Possible). Elle participe dans son immense majorité de cette idéologie égoïste et inhumaine caractéristique du capitalisme. Certains de ses membres peuvent rompre avec la classe capitaliste et le sacro-saint principe de la propriété privée des moyens de production et se tourner vers la classe ouvrière, mais là aussi c'est la puissance ou non du mouvement ouvrier qui est décisive.
Il est vrai aussi que nombre des membres des couches intermédiaires de salariés décrites ci-dessus sont imbus de cette misérable et étroite idéologie, qui les font passer pour des crétins et des salauds. Mais il est vrai aussi que parmi les ouvriers, l'idéologie de la réussite individuelle est bien ancrée. Combien d'entre eux jouent au loto ? Cela en fait-il des petits-bourgeois salariés ?
Quand le salaire est si énorme qu'il devient une rente, un partage des bénéfices, son bénéficiaire participe bien de la classe capitaliste. Quand la propriété des moyens de production devient une contrainte et réduit à la misère le propriétaire, celui-ci devient fictif et réellement prolétaire.
Il n'existe pas et n'a jamais existé dans l'histoire de frontière nette délimitant les classes sociales. Dans les couches intermédiaires, qu'elles soient salariées ou non, on est toujours dans le cas par cas, et l'individu y joue un rôle central. Et c'est parfois dramatique.
J'ai travaillé, voici quelques décennies, dans une compagnie d'assurances où se trouvait un chef de service très gentil, qui aurait pu être directeur s'il n'avait pas été communiste. Il était chargé d'appliquer, comme tous les autres chefs, les restructurations décidées par la direction. Nous le soupçonnions stupidement de double-jeu. Coincé entre nous et la direction, il a fini par craquer et s'est suicidé. Ce jour de 1979, devant sa tombe, nous nous en sommes beaucoup voulus de notre attitude, mais pouvions-nous en avoir une autre ?
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Message  verié2 le Lun 29 Aoû - 14:20

Polerwan
Dire que tous ces gens-là font partie, quand ils sont salariés, d'une petite-bourgeoisie salariée est absurde. La petite-bourgeoisie fait partie de la bourgeoisie, de la classe capitaliste, elle possède les moyens de production.
Personne ne dit - en tout cas pas moi - que tous ces gens-là font partie de la petite bourgeoisie salariée. Mais une partie d'entre eux appartient bien à la petite bourgeoisie.

D'ailleurs, tu contredis toi-même : tu affirme que, "Quand le salaire est si énorme qu'il devient une rente, un partage des bénéfices, son bénéficiaire participe bien de la classe capitaliste". Il y a donc bien des salariés qui appartiennent à la bourgeoisie ou à la petite bourgeoisie, même s'ils ne sont pas propriétaires de leurs moyens de production...

Les couches que tu décris ainsi appartiennent bien, pour une partie d'entre elles à la petite bourgeoisie, dont une fraction de salariés, même quand leurs salaires ne sont pas "si énormes qu'ils deviennent une rente" :

Entre les deux pôles, la classe ouvrière et la classe capitaliste, gravitent tout un ensemble de couches sociales participant soit du prolétariat soit de la bourgeoisie : cela va des salariés chargés d'organiser et orienter la production et la distribution capitalistes aux petits commerçant et paysan, en passant par les hauts fonctionnaires, militaires, policiers, professions libérales, artistiques, etc

Cela-dit, je suis d'accord avec toi qu'il est vain de vouloir décréter individu par individu qui appartient ou non à telle classe sociale. En effet, les classes sociales ne deviennent vraiment des sujets historiques que lorsqu'elles deviennent des "classes pour soi", et c'est dans la lutte que se trace la délimitation.

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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  Invité le Lun 29 Aoû - 18:28

verié2 a écrit:
Polerwan
Dire que tous ces gens-là font partie, quand ils sont salariés, d'une petite-bourgeoisie salariée est absurde. La petite-bourgeoisie fait partie de la bourgeoisie, de la classe capitaliste, elle possède les moyens de production.
Personne ne dit - en tout cas pas moi - que tous ces gens-là font partie de la petite bourgeoisie salariée. Mais une partie d'entre eux appartient bien à la petite bourgeoisie.

D'ailleurs, tu contredis toi-même : tu affirme que, "Quand le salaire est si énorme qu'il devient une rente, un partage des bénéfices, son bénéficiaire participe bien de la classe capitaliste". Il y a donc bien des salariés qui appartiennent à la bourgeoisie ou à la petite bourgeoisie, même s'ils ne sont pas propriétaires de leurs moyens de production...

Les couches que tu décris ainsi appartiennent bien, pour une partie d'entre elles à la petite bourgeoisie, dont une fraction de salariés, même quand leurs salaires ne sont pas "si énormes qu'ils deviennent une rente" :

Entre les deux pôles, la classe ouvrière et la classe capitaliste, gravitent tout un ensemble de couches sociales participant soit du prolétariat soit de la bourgeoisie : cela va des salariés chargés d'organiser et orienter la production et la distribution capitalistes aux petits commerçant et paysan, en passant par les hauts fonctionnaires, militaires, policiers, professions libérales, artistiques, etc

Cela-dit, je suis d'accord avec toi qu'il est vain de vouloir décréter individu par individu qui appartient ou non à telle classe sociale. En effet, les classes sociales ne deviennent vraiment des sujets historiques que lorsqu'elles deviennent des "classes pour soi", et c'est dans la lutte que se trace la délimitation.
L'avantage d'un forum quand il est correctement animé est de contribuer à affiner la réflexion dans le chaudron du débat ouvrier. En l'occurrence, la mienne vient d'évoluer à la lumière de certains éléments.
On peut dire que certains travailleurs ont un intérêt intangible au maintien des rapports sociaux capitalistes tant dans le niveau de rémunération que de la profession exercée. La disparition de l'Etat capitaliste au bénéfice d'un Etat des travailleurs auraient pour certains travailleurs un fâcheux résultat : remiser leur métier dans le rayon de l'histoire sociale. Ces travailleurs dans le compte des classes ne peuvent donc plus être ajoutés au bilan de la classe ouvrière. Il ne s'agit pas ici d'état d'esprit petit-bourgeois, de préjugés bourgeois mais bien de conditions objectives. On peut effectivement classer au nombre de ceux-là les spéculateurs - traders et cie, une partie de l'appareil dirigeant des grandes entreprises et un certain nombre d'autres professions salariés. Y figurent aussi des fonctionnaires de l'appareil d'Etat.
Néanmoins, un point d'achoppement avec Vérié persiste : celui de grossir démesurément cette frange de travailleurs presqu'au point de lui donner un contour de classe. Une évaluation au doigt mouillé, cette frange doit être relativement étroite.

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Message  verié2 le Lun 29 Aoû - 18:41


Loriot
un point d'achoppement avec Vérié persiste : celui de grossir démesurément cette frange de travailleurs presqu'au point de lui donner un contour de classe. Une évaluation au doigt mouillé, cette frange doit être relativement étroite
Encore une fois, il faudrait procéder à une étude sérieuse, même sans prétendre établir une classification parfaite.

Je suis tout à fait d'accord avec ton raisonnement, qui ne concerne pas que les traders.
Ca peut concerner par exemple une partie des salariés des industries de luxe et de toutes sortes d'activités plus ou moins parasitaires qui disparaîtraient sous le socialisme : agents immobiliers, notaires, huissiers, publicité etc. Comme tu le soulignes, le niveau de rémunération est un élément, mais comptent aussi le rôle joué, le professionnalisme dont on est fier etc. Ca peut faire pas mal de monde.


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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  Vérosa_2 le Lun 29 Aoû - 18:49

une partie de l'appareil dirigeant des grandes entreprises
Pourquoi simplement une "partie" ? Tous les cadres dirigeants des grandes entreprises bénéficient fort largement du système capitaliste, tant par leurs salaires vertigineux que par leurs privilèges en "options", ainsi que par des avantages en nature non négligeables (voitures de fonction, maisons de fonction...).

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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  Vérosa_2 le Lun 29 Aoû - 20:47

verié2 a écrit:En effet, les classes sociales ne deviennent vraiment des sujets historiques que lorsqu'elles deviennent des "classes pour soi", et c'est dans la lutte que se trace la délimitation.
A mon avis, ce que tu soutiens est assez restrictif. Cela revient à considérer la classe ouvrière - et le prolétariat de façon plus générale - uniquement selon sa conscience active de l'exploitation et selon son rapport de forces face au capital (classe "pour soi" ainsi que tu le mentionnes). Si tel était le cas, si l'on ne considérait les travailleurs dans leur ensemble que par leur combativité vis à vis de la bourgeoisie, le prolétariat serait pour le moins évanescent selon les périodes de l'histoire, et par exemple, la thèse de cette fausse dissolution de classe serait particulièrement applicable en Europe depuis quelques bonnes années.

Or tout est là sous nos yeux qui montre le contraire : le prolétariat est un corps social historique, quand bien même il n'existe qu'en tant que classe servant sans broncher les intérêts du capital. Sans prolétariat établi comme classe "en soi", pas de capital ni de bourgeoisie possibles.

Ce qui accessoirement peut permettre d'analyser les crises successives que nous traversons non pas seulement comme crises du capitalisme, mais tout autant comme crises du prolétariat dans son activité face au capital. Ce qui accessoirement aussi invalide le "prêt à porter" trotskiste antédiluvien selon lequel la crise de l'Histoire se limite à la crise de la direction prolétarienne.

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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  Polerwann le Lun 29 Aoû - 22:19

Verié2
Personne ne dit - en tout cas pas moi - que tous ces gens-là font partie de la petite bourgeoisie salariée. Mais une partie d'entre eux appartient bien à la petite bourgeoisie.

D'ailleurs, tu contredis toi-même : tu affirme que, "Quand le salaire est si énorme qu'il devient une rente, un partage des bénéfices, son bénéficiaire participe bien de la classe capitaliste". Il y a donc bien des salariés qui appartiennent à la bourgeoisie ou à la petite bourgeoisie, même s'ils ne sont pas propriétaires de leurs moyens de production...

Les couches que tu décris ainsi appartiennent bien, pour une partie d'entre elles à la petite bourgeoisie, dont une fraction de salariés, même quand leurs salaires ne sont pas "si énormes qu'ils deviennent une rente" :

Les mots sont toujours polysémiques. Tels des mirages, ils peuvent nous faire prendre des vessies pour des lanternes, le Canigou pour une superbe montagne pyrénéenne ou pour des croquettes pour chiens.
Ici, c'est le terme "salaire" qui est un leurre. Certains "salaires" n'en sont pas et ne concernent pas des prolétaires, mais des membres de la classe capitaliste, qui s'occupent de gérer et orienter la production et la distribution capitalistes. Ce sont des rentes dénommées salaires qui leur sont versées accompagnées souvent de parts de propriétés de l'entreprise concernée. Ils sont propriétaires des moyens de production et leur activité consiste à continuer à s'enrichir eux et les actionnaires qu'ils représentent. Quand ils en ont marre, ils peuvent s'arrêter et vivre de leurs profits.
Ce n'est pas le cas de leurs subalternes, dont le salaire, même relativement élevé par rapport à la majorité des salariés, ne permet pas une accumulation suffisante pour cesser tout travail. Pour cette raison, ils sont des prolétaires et non des capitalistes, qu'ils adhèrent ou non au système capitaliste. Salariés, ils ne sont pas non plus des petits-bourgeois, même quand ils en ont les rêves, parce que justement ils sont salariés.
Dans tout cet intervalle se trouvant entre la classe ouvrière et la classe capitaliste, certaines couches participent du prolétariat, parce qu'elles vivent de leurs salaires, et d'autres de la bourgeoisie, parce qu'elles vivent de la propriété des moyens de production. Ce sont ces dernières que l'on appelle petites-bourgeoises, pas les premières.
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Message  Invité le Mar 30 Aoû - 8:42

Polerwann a écrit:
Verié2
Personne ne dit - en tout cas pas moi - que tous ces gens-là font partie de la petite bourgeoisie salariée. Mais une partie d'entre eux appartient bien à la petite bourgeoisie.

D'ailleurs, tu contredis toi-même : tu affirme que, "Quand le salaire est si énorme qu'il devient une rente, un partage des bénéfices, son bénéficiaire participe bien de la classe capitaliste". Il y a donc bien des salariés qui appartiennent à la bourgeoisie ou à la petite bourgeoisie, même s'ils ne sont pas propriétaires de leurs moyens de production...

Les couches que tu décris ainsi appartiennent bien, pour une partie d'entre elles à la petite bourgeoisie, dont une fraction de salariés, même quand leurs salaires ne sont pas "si énormes qu'ils deviennent une rente" :

Les mots sont toujours polysémiques. Tels des mirages, ils peuvent nous faire prendre des vessies pour des lanternes, le Canigou pour une superbe montagne pyrénéenne ou pour des croquettes pour chiens.
Ici, c'est le terme "salaire" qui est un leurre. Certains "salaires" n'en sont pas et ne concernent pas des prolétaires, mais des membres de la classe capitaliste, qui s'occupent de gérer et orienter la production et la distribution capitalistes. Ce sont des rentes dénommées salaires qui leur sont versées accompagnées souvent de parts de propriétés de l'entreprise concernée. Ils sont propriétaires des moyens de production et leur activité consiste à continuer à s'enrichir eux et les actionnaires qu'ils représentent. Quand ils en ont marre, ils peuvent s'arrêter et vivre de leurs profits.
Ce n'est pas le cas de leurs subalternes, dont le salaire, même relativement élevé par rapport à la majorité des salariés, ne permet pas une accumulation suffisante pour cesser tout travail. Pour cette raison, ils sont des prolétaires et non des capitalistes, qu'ils adhèrent ou non au système capitaliste. Salariés, ils ne sont pas non plus des petits-bourgeois, même quand ils en ont les rêves, parce que justement ils sont salariés.
Dans tout cet intervalle se trouvant entre la classe ouvrière et la classe capitaliste, certaines couches participent du prolétariat, parce qu'elles vivent de leurs salaires, et d'autres de la bourgeoisie, parce qu'elles vivent de la propriété des moyens de production. Ce sont ces dernières que l'on appelle petites-bourgeoises, pas les premières.
Il y a effectivement entre les classes une écume, une frange étroite l'une proche du prolétariat l'autre du capitalisme. La société n'a pas de contours nets entre les classes. Le débat à mon sens une fois admis cette écume réside dans l'épaisseur de cette écume. La propagande capitaliste des agents médiatiques stipendiés par la bourgeoisie voudrait nous faire croire avec l'existence de la classe sociale moyenne - petite-bourgeoise - que finalement l'écume en question serait la classe ouvrière. L'enjeu est de taille puisque le moteur de toute révolution c'est la classe ouvrière organisée en soi et pour soi. Moins est épaisse cette classe ouvrière et plus elle tend à se dissoudre, moins l'organisation pour soi devient possible.
Pour revenir à l'écume petite-bourgeoise salariée, à mon avis il faut une condition majeure : un intérêt objectif au maintien des rapports sociaux capitalistes - l'existence de profession propre à ce mode de production par exemple.

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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  verié2 le Mar 30 Aoû - 9:57


Loriot
La propagande capitaliste des agents médiatiques stipendiés par la bourgeoisie voudrait nous faire croire avec l'existence de la classe sociale moyenne - petite-bourgeoise - que finalement l'écume en question serait la classe ouvrière.

Que la bourgeoisie, au travers de ses sociologues, statisticiens, économistes, medias etc, essaie de nous faire croire qu'une "classe moyenne" réunit des ouvriers, des employés, des professions libérales, des petits patrons, et gonfle démusérement cette "classe moyenne" afin de masquer les intérêts antagonistes du prolétariat et de la bourgeoisie, c'est un fait. Mais on ne peut pas en déduire qu'il n'existe pas du tout ou très peu de petite bourgeoisie salariée.

Verosa
A mon avis, ce que tu soutiens est assez restrictif. Cela revient à considérer la classe ouvrière - et le prolétariat de façon plus générale - uniquement selon sa conscience active de l'exploitation et selon son rapport de forces face au capital (classe "pour soi" ainsi que tu le mentionnes)
Ce n'est pas exactement ce que j'ai voulu dire. Le prolétariat et la bourgeoisie existent bien évidemment "physiquement", en fonction de leur place dans la division sociale du travail (et pas seulement de la propriété), indépendamment de leur conscience sociale. Mais il existe des catégories sociales intermédiaires dont le statut n'est pas évident et, en tout cas, discutable, sujet à des interprétations variées - la preuve en est que nous discutons sur des pages et des pages de la classe ouvrière d'aujourd'hui sans parvenir à nous convaincre. Donc, l'idée que je défends est que tenter de tracer ces contours avec une extrême précision n'a pas beaucoup d'intérêt, sinon pour les sociologues, car c'est dans la lutte que les camps se forment, que ces contours apparaissent avec davantage de précision.

Polerwann
Ce sont des rentes dénommées salaires qui leur sont versées accompagnées souvent de parts de propriétés de l'entreprise concernée. Ils sont propriétaires des moyens de production et leur activité consiste à continuer à s'enrichir eux et les actionnaires qu'ils représentent. Quand ils en ont marre, ils peuvent s'arrêter et vivre de leurs profits.
Ce n'est pas le cas de leurs subalternes, dont le salaire, même relativement élevé par rapport à la majorité des salariés, ne permet pas une accumulation suffisante pour cesser tout travail
Le critère serait donc, selon toi, le niveau du salaire, si on laisse de côté les propriétaires d'une quantité d'actions significatives ? Pour ma part, je pense au contraire qu'un spécialiste de haut niveau, qui touche un salaire exceptionnellement élevé en raison de ses compétences, mais participe indirectement à la production, est plus proche de la classe ouvrière qu'un commercial, un publicitaire ou un journaliste beaucoup moins bien payés...

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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  irneh09218 le Mar 30 Aoû - 12:14

Comme j'ai essayé de l'expliquer (maladroitement) dans mon post antérieur, pour ce qui me concerne la classe ouvrière est une sous classe de la classe des travailleurs.
C'est une classe composée de « manuels » fabricant directement des produits, mais à laquelle il faut rajouter tout le personnel intervenant dans la conception et les études techniques.
C'est la classe sur laquelle reposent toutes les plus values et tous les salaires.
En cas de révolution, c'est la seule classe qui devra continuer à travailler afin de continuer à produire(logement, agriculture, etc).

A mon avis, il faudrait plutôt se poser la question de la composition de la classe des travailleurs.
Toute personne ayant un salaire doit elle systématiquement faire partie de la classe des travailleurs?
Et en conséquence, recadrer le débat sur la petite bourgeoisie non pas par rapport à la sous classe des ouvriers, mais plutôt par rapport à la classe des travailleurs.
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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  verié2 le Mar 30 Aoû - 12:31


Irneh
A mon avis, il faudrait plutôt se poser la question de la composition de la classe des travailleurs.
Toute personne ayant un salaire doit elle systématiquement faire partie de la classe des travailleurs?
Tout dépend du sens qu'on donne au concept de "travailleur"...
il y a par exemple pas mal de salaires fictifs ou semi-fictifs qui sont versés à des gens qui ne travaillent pas, ou très peu - par exemple Luc Ferry... Mais ça ne suffit évidemment pas à constituer une classe sociale.

Mais, parmi les gens qui "travaillent" et ne produisent pas, il y a tous ceux dont le travail est indispensable directement ou indirectement à la production (que cette production soit socialement utile ou non) et ceux dont la fonction n'existe qu'en raison des rapports de production capitaliste : commerciaux, publicitaires etc. Parmi ceux qui n'ont pas de liens directs avec la production, ou dont ces liens sont très indirects, il y a ceux qui accomplissent un travail socialement utile - personnel médical, aide aux personnes dépendantes, enseignants, pompiers, secouristes, artistes, intellectuels, communication (dans certaines limites...) et ceux dont le travail est socialement inutile : notaires, huissiers, appareil de répression, nomenklaturas parasitaires.

Notre camp doit réunir à mon avis tous les travailleurs productifs, ceux qui accomplissent un travail utile et les salariés exécutants exploités par des secteurs socialement inutiles.
C'est à dire tous ceux qui ont objectivement intérêt à changer de système et peuvent en prendre conscience. Mais la classe ouvrière productrice doit rester l'élément déterminant, en particulier ses couches les plus exploitées, les seules qui ont intérêt à faire disparaître tout privilège et la division sociale du travail (qui devra être bouleversée).

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Re: Qu'est-ce que la classe ouvrière aujourd'hui ?

Message  Polerwann le Mar 30 Aoû - 12:42

verié2
Le critère serait donc, selon toi, le niveau du salaire, si on laisse de côté les propriétaires d'une quantité d'actions significatives ? Pour ma part, je pense au contraire qu'un spécialiste de haut niveau, qui touche un salaire exceptionnellement élevé en raison de ses compétences, mais participe indirectement à la production, est plus proche de la classe ouvrière qu'un commercial, un publicitaire ou un journaliste beaucoup moins bien payés...

Il n'y a pas "le" critère, mais deux critères (pour reprendre ton terme) mis face à face : le niveau des salaires et la propriété des moyens de production. C'est par l'analyse du rapport de ces deux critères-là que se déduit la situation de tel ou tel individu. Si ton spécialiste de haut niveau ne possède pas de moyens de production (quelque en soit la forme), tu as en partie raison. Mais s'il est propriétaire de moyens de production lui permettant de cesser de travailler, il vit alors de la plus-value produite par les ouvriers, donc il participe de la classe capitaliste. Le fait qu'il "participe indirectement à la production" ne le différencie en aucun cas du commercial, du publicitaire ou du journaliste qui eux aussi "participent indirectement à la production" à leur manière. C'est la participation directe à la production qui détermine l'appartenance ou non à la classe ouvrière "en soi" et non l'importance du revenu.
Certains techniciens, voire ingénieurs, manipulent des "machines" ou plutôt un ensemble de machines très sophistiquées qui produisent des objets donc de la plus-value et participent de la classe ouvrière "en soi" et parfois "pour soi". Ils sont généralement bien payés, tout comme le sont d'autres ouvriers, beaucoup moins qualifiés, dans certains secteurs comme les plate-formes pétrolières par exemple ou la construction immobilière, voici quelques années, en plein désert saoudien. Certains d'entre eux peuvent même épargner un pécule assez conséquent et s'acquérir des moyens de production, se mettre à leur compte et intégrer ainsi la bourgeoisie, par la petite porte (la petite-bourgeoisie). Mais tant qu'ils vivent de leur salaire, qu'ils sont contraints de produire des marchandises pour la classe capitaliste pour vivre, ils participent de la classe ouvrière au moins "en soi" à cet instant-là.

loriot2010
L'enjeu est de taille puisque le moteur de toute révolution c'est la classe ouvrière organisée en soi et pour soi. Moins est épaisse cette classe ouvrière et plus elle tend à se dissoudre, moins l'organisation pour soi devient possible.

La classe ouvrière "pour soi" existe parce qu'il y a la classe ouvrière "en soi". C'est parce que le capitalisme repose sur l'extraction de la plus-value que la classe ouvrière "en soi" existe. C'est parce que la classe ouvrière "en soi" existe que la classe ouvrière "pour soi" existe aussi. Autrement dit, le capitalisme est à la racine de la conscience de la classe ouvrière.
C'est pourquoi l'organisation "pour soi" est inévitable. Elle peut prendre diverses formes selon les circonstances mais elle est toujours présente. Et tôt ou tard, se pose, avec des biais parfois très surprenants, la question de l'organisation ouvrière politique, visant au renversement du capitalisme.
Tous les rhétoriciens des universités, centres de recherche, organismes économiques ou sociologiques internationaux ou non, publics ou privés, médias, etc. peuvent s'acharner à nous parler de la dissolution de la classe ouvrière, ils ne font qu'imiter l'aveugle niant l'existence des couleurs.
Le seul enjeu ne concerne pas ces gens-là, mais la capacité des révolutionnaires à mener une activité dans le mouvement ouvrier permettant une élévation et un élargissement de la conscience du rôle historique de la classe ouvrière par tous. Après mai 68, tous ces gens-là ne parlaient que de "révolution", façon de suivre le mouvement, et en disaient pour la plupart et faisaient pour certains n'importe quoi. Seules quelques voix intelligentes se faisaient entendre, qui, au cours des décennies suivantes, ne changèrent jamais de camp. Alors, hormis cette minorité, tous ces "intellectuels" de profession ne méritent guère qu'on s'attarde sur leurs délires.
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